Murray raconte : le jeu où l’on gagne en trahissant son allié

Chaturaji — Échiquier de 8 sur 8 portant quatre armées de huit hommes dans les quatre coins, en rouge, vert, jaune et noir
La disposition du chaturaji d’après Raghunandana : quatre armées dans les quatre coins. B bateau, C cheval, E éléphant, R roi ; les disques sont les pions.

Al-Bīrūnī, l’un des plus grands savants de son siècle, avouait n’avoir compris qu’à moitié ce à quoi il avait assisté en Inde. Murray, lui, consacre un chapitre entier à ce jeu — et c’est la chose la plus étrange du livre. Quatre rois, deux dés, de l’argent sur la table, et des alliés qu’on a intérêt à trahir.

Le jeu qui a refusé de mourir

Commençons par ce qui frappe Murray lui-même. Les variantes d’échecs, note-t-il, ont la vie courte : « des circonstances particulières peuvent leur valoir une certaine vogue pendant un temps, mais ces influences retirées, le jeu tombe généralement en complet désuétude ». Or celui-ci est décrit par al-Bīrūnī vers 1030, puis par un texte bengali vers 1500, et on y jouait encore en Inde quand Murray écrivait, en 1913 — moyennant une réforme : on avait abandonné les dés.

Neuf siècles de survie documentée pour une variante. C’est exceptionnel, et cela seul mériterait qu’on s’y arrête.

Vyāsa explique la règle à Yudhiṣṭhira

Le texte principal est un poème bengali de la fin du XVe ou du début du XVIe siècle, dû à Raghunandana. Trente-huit strophes qui sont, littéralement, une règle du jeu en vers. Et elles sont mises en scène : c’est le sage Vyāsa qui répond au prince Yudhiṣṭhira.

Le choix n’est pas innocent, et il faut connaître le Mahābhārata pour sourire. Yudhiṣṭhira est précisément le roi qui, dans l’épopée, perd son royaume, ses frères et sa femme aux dés lors d’une partie truquée. On lui explique donc, quinze siècles plus tard, comment on joue à un jeu de dés avec des enjeux d’argent. Le poème commence ainsi :

Expose-moi, ô toi qui excelles en vertu, le jeu sur le plateau de huit fois huit. Dis-moi, ô mon maître, comment se joue le Chaturaji.

Quatre armées, et des dés qui désignent la pièce

Vyāsa commence par la disposition : « place les forces rouges devant, les vertes à droite, les jaunes derrière, et les noires à gauche ». Chaque camp a huit hommes rangés dans un coin — quatre pièces et quatre pions —, et l’ordre est le même pour tous : le bateau au coin, puis le cheval, puis l’éléphant, puis le roi vers l’intérieur, avec les pions devant. C’est la figure en tête de l’article.

Les marches, maintenant. Le roi va d’une case dans toutes les directions ; le pion de même, mais vers l’avant seulement, et prend en diagonale. Pour les trois autres, le poème est net :

  • l’éléphant « se meut à volonté dans les quatre directions cardinales » — c’est notre tour ;
  • le cheval « va de biais, traversant trois cases à la fois » — c’est notre cavalier ;
  • le bateau « va de biais, deux cases à la fois » — c’est le saut de l’éléphant persan, celui qui deviendra notre fou.

Et voici la différence capitale avec les échecs : le dé ne dit pas où aller, il dit quelle pièce bouger. Cinq, on joue un pion ou le roi ; quatre, l’éléphant ; trois, le cheval ; deux, le bateau. On choisit librement le coup, mais on ne choisit pas la pièce. Tout le calcul du joueur consiste donc à se préparer à ce qui va sortir.

Le dé, d’ailleurs, n’est pas un cube : c’est un dé oblong, un bâtonnet de bois dur d’une dizaine de centimètres qu’on fait rouler et qui ne peut tomber que sur quatre faces — 2, 3, 4, 5. On en trouvait encore couramment en Inde au temps de Murray, pour le jeu de chaupur. Al-Bīrūnī, lui, décrit un dé cubique où l’on ignore le 5 et le 6 : c’était un pis-aller, et Murray note qu’il change les probabilités du jeu, donc son rythme.

Le bateau qui était un char

Vous aurez remarqué l’intrus. Dans l’armée indienne aux quatre membres, il y avait un char — et c’est lui qui, chez nous, est devenu la tour. Que vient faire un bateau sur cet échiquier ?

La réponse de Murray est une petite merveille d’histoire des mots. Le char se disait ratha en sanskrit, rukh en persan, rukhkh en arabe. La conquête musulmane apporte le mot rukh dans le nord de l’Inde — mais vidé de son sens : le mot avait tellement voyagé que même les grammairiens persans et arabes ne savaient plus ce qu’il avait voulu dire, et se disputaient des étymologies de fantaisie. Un hindou du Bengale, entendant rukh, l’a rapproché du sanskrit roka, qui veut dire bateau.

Et il a sculpté la pièce en conséquence. Voilà comment un char de guerre indien, passé par la Perse et revenu en Inde sous un nom devenu opaque, s’est mis à flotter. Notre tour et le bateau bengali sont le même mot, séparé par un contresens — et le contresens a été taillé dans l’ivoire.

Ni échec, ni mat

Il faut maintenant se débarrasser d’un réflexe. Dans ce jeu, le roi n’est pas sacré. On ne l’avertit pas qu’il est attaqué, il n’est pas obligé de fuir, et il se prend exactement comme n’importe quelle autre pièce. Il n’y a ni échec, ni mat — ces deux notions, qui nous paraissent consubstantielles aux échecs, sont tout simplement absentes.

Alors on joue à quoi ? À faire des prisonniers. Murray le dit sans détour : « le jeu tout entier semble avoir eu pour but la capture du plus grand nombre possible de prisonniers ». Chaque pièce vaut un nombre de points, et ces points sont une part de l’enjeu — de l’argent réel, qui change de main.

pion 1 · bateau 2 · cheval 3 · éléphant 4 · roi 5

Le 54, ou la revanche de Murray sur al-Bīrūnī

Nous avons vu la semaine dernière al-Bīrūnī buter sur un nombre. Celui qui prend les trois rois adverses tout en gardant le sien reçoit 54, et le mathématicien, agacé, note que c’est « une progression fondée sur le consentement général, et non sur un principe algébrique ». Traduction : je ne vois pas d’où sort ce chiffre.

Murray, lui, prend un crayon. Une armée complète, c’est un roi (5), un éléphant (4), un cheval (3), un bateau (2) et quatre pions (4 × 1) : 18. Trois armées : 54. Le chiffre mystérieux est tout bêtement la valeur totale de ce qui reste à prendre sur l’échiquier — le score maximum possible. Rien de conventionnel là-dedans : c’est parfaitement algébrique, et cela colle avec le poème, qui donne bien cette victoire pour la plus profitable.

J’ai refait l’addition, elle tombe juste. Et j’avoue un certain plaisir à voir un inspecteur d’académie anglais résoudre, neuf siècles plus tard, une petite énigme abandonnée par l’un des plus grands savants du monde islamique.

L’allié qu’on a intérêt à trahir

On joue à quatre, alliés deux par deux : rouge avec jaune, vert avec noir — chacun avec le camp qui lui fait face en diagonale. Et c’est là que le jeu devient franchement dérangeant.

Le poème énumère les manières de gagner, chacune avec son nom et son tarif. Deux comptent vraiment. Le siṃhāsana, « le trône » : un roi qui entre sur la case d’un autre roi. Et le chaturaji, « les quatre rois » : garder son roi et prendre les trois autres — simple mise si l’on s’y prend n’importe comment, mise double si c’est votre propre roi qui les tue, mise quadruple s’il les tue sur leur case de départ.

Relisez la définition du chaturaji : les trois autres. Pas les deux adversaires — les trois, allié compris. Et le poème prévoit explicitement le cas :

Si le Roi monte sur le trône de son allié, il gagne un siṃhāsana, et prend le commandement des deux armées.

Murray commente d’une phrase que je trouve délicieusement pincée :

La nature de l’alliance ne ressort pas clairement : elle ne peut guère avoir été bien cordiale et sincère, dès lors qu’il était également profitable de capturer le Roi de l’allié ou celui d’un ennemi, et que c’était une nécessité pour obtenir la victoire la plus profitable. Le poème ajoute une incitation supplémentaire à la trahison, en accordant que la saisie du trône du Roi allié entraîne l’élimination de l’allié et assure la conduite exclusive des deux armées.

Voilà donc un jeu où l’alliance est une commodité de départ, où la meilleure victoire exige de liquider son partenaire, et où le prix de la trahison est de jouer les deux armées tout seul. On est très loin du duel chevaleresque que les échecs européens deviendront. On est même assez près du Mahābhārata, dont le poème a emprunté les personnages.

Les conseils de Vyāsa

Le poème n’est pas qu’un règlement : il donne des principes, et ils s’enchaînent joliment. « Le joueur doit garder ses forces avec tout le soin possible ; le Roi est le plus important de tous. » Puis, immédiatement après : « Le plus important peut être perdu si les plus faibles ne sont pas protégés. » Enfin la hiérarchie des sacrifices : l’éléphant est la pièce maîtresse du roi et tout doit lui être sacrifié — mais si c’est le trône ou les quatre rois qui sont en jeu, l’éléphant lui-même doit y passer.

Et une consigne pratique, la dernière du poème, qui sent le joueur d’expérience : « Ne placez jamais un Éléphant en face d’un autre Éléphant. Ce serait très dangereux. » Deux tours qui se regardent sur une colonne ouverte : celui qui est au trait prend l’autre. Sauf qu’ici, on n’est pas au trait quand on veut — il faut que le dé donne l’éléphant. Placer le sien en face de celui d’un autre, c’est offrir sa pièce au premier « quatre » qui sortira, sans pouvoir rien y faire.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Ce jeu a été, pendant un siècle, la vedette d’une théorie. Cox puis Forbes soutenaient que la partie à quatre, aux dés, était la forme originelle des échecs, et que le duel à deux en descendait. Murray démonte cette thèse — nous l’avons vu à l’épisode 3 — et l’opinion d’aujourd’hui lui donne raison : le chaturaji est une modification parmi d’autres du jeu à deux, pas son ancêtre. La théorie est morte ; le jeu, lui, a survécu à la théorie.

Et il a même trouvé une seconde vie là où personne ne l’attendait. Les échecs à quatre joueurs sont aujourd’hui l’une des variantes les plus jouées en ligne, avec des tournois dotés et un championnat annuel. On y joue dans deux modes : en équipes — et, comme chez Raghunandana, les partenaires sont assis en diagonale, face à face — ou bien chacun pour soi, ce qui est très exactement l’esprit du chaturaji, où la meilleure victoire consistait à ramasser les trois autres rois.

Les différences sont réelles : le plateau moderne est une croix de 160 cases, et personne ne lance de dés. Mais l’idée que quatre joueurs puissent tenir sur un même échiquier, et que l’alliance y soit une question ouverte, a mille ans.

La suite

Nous en avons fini avec les dés. Le prochain épisode redescend sur le jeu à deux tel qu’on le pratiquait en Inde à l’époque moderne — trois grandes variétés, des nomenclatures qui se contredisent d’une province à l’autre, et une bizarrerie qui a longtemps intrigué les Européens : dans une bonne partie de l’Inde, les deux rois ne se font pas face. Ils sont placés en croix.

Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.

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