
Nous avons remonté le jeu jusqu’à son berceau. Redescendons maintenant jusqu’au temps de Murray — l’Inde de 1900, où l’on joue toujours, et où l’on ne joue pas à nos échecs. Trois jeux différents, un vocabulaire en désordre, et une position de départ qui n’est pas la nôtre.
Trois échecs, et un vocabulaire en pagaille
Les auteurs indiens distinguent trois types. Les échecs hindoustanis au nord et les parsis au sud, que Murray tient pour les descendants directs du vieux jeu indien. Et les échecs rūmī, qui sont le jeu musulman apporté par les conquérants — leur nom signifie « romain », c’est-à-dire, dans la bouche d’un Oriental, occidental. Les Indiens appelaient donc « jeu de l’Ouest » ce que nous appelons aujourd’hui, avec la même désinvolture géographique, le jeu oriental.
Le vocabulaire, lui, est un joyeux désordre — Murray consacre une page entière à un tableau comparatif d’une vingtaine de sources, et le résultat donne le tournis. La même pièce s’appelle éléphant ici, chameau là, bateau ailleurs ; et le même animal ne désigne pas la même pièce d’une province à l’autre. Le sanskritiste Colebrooke le résumait ainsi dès le début du XIXe siècle :
Au Bengale, un bateau est l’une des pièces ; mais dans certaines parties de l’Inde un chameau prend la place du fou, et un éléphant celle de la tour ; tandis que les Hindous de la péninsule conservent, m’a-t-on dit, le char parmi les pièces du jeu.
Il faut donc, pour lire une source indienne, se méfier des noms et regarder les marches. C’est la même prudence qu’il nous a fallu à l’épisode précédent, quand al-Bīrūnī appelait « tour » une pièce qui sautait en diagonale.
Les rois en croix
Voici la bizarrerie qui a longtemps intrigué les observateurs européens. Chez nous, les deux rois se font face sur la même colonne, et les deux dames aussi. En Inde, non : le ministre se place toujours à la gauche de son roi — pour les deux camps. Et comme les deux joueurs sont assis face à face, leurs gauches sont opposées : le résultat est que chaque ministre se retrouve en face du roi adverse. C’est ce qu’on appelle la disposition « en croix », et c’est celle du diagramme en tête de l’article.
On a longtemps voulu y voir une affaire d’étiquette de cour : un ministre n’aurait pas eu le droit de se tenir de tel ou tel côté de son souverain. Murray balaie l’idée d’un argument imparable — ça ne marche pas dans le même sens partout. Chez les Turcs, les Égyptiens et les Indiens, le ministre est à gauche ; chez les Persans et dans les pays malais, à droite. Une étiquette qui s’inverse d’un pays à l’autre n’explique rien.
Son explication à lui est bien meilleure, et elle nous ramène très exactement à l’ashtāpada de l’épisode 2 : l’échiquier oriental n’était pas colorié. Chez nous, la convention se dit d’une phrase : « la dame va sur sa couleur ». C’est une phrase impossible sur un plateau où toutes les cases sont pareilles. Il faut donc définir le rangement autrement — et la seule chose qu’on puisse définir sans les couleurs, c’est la position relative du roi et du ministre. La disposition en croix ne donne aucun avantage à personne ; elle est simplement ce qui reste quand on n’a pas de damier.
Murray ajoute une remarque qui remet les choses en place : nos propres conventions — la dame sur sa couleur, les Blancs qui commencent — sont récentes, et ne sont que des commodités. Elles ne tiennent pas à la nature du jeu. Et le passage à la disposition en croix, en Inde, « semble avoir été fait sans qu’on le remarque » : elle n’était pas la règle chez Nīlakaṇṭha au XVIIe siècle, et un manuscrit persan copié à Delhi en 1612 montre encore le rangement européen. La plus ancienne mention qu’en connaisse Murray date de 1809.
Le roi qui saute comme un cavalier
Pour le reste, les pièces marchent comme les nôtres — la tour, le cavalier, le fou, le vizir devenu dame. Trois différences seulement, et la première est délicieuse.
Le roi va d’une case dans toutes les directions, comme partout. Mais il a droit, une fois dans la partie, à un saut de cavalier — qu’il ait déjà bougé ou non. Le privilège se perd s’il a été mis en échec avant de s’en servir, et il ne permet pas de prendre.
C’est le roque indien. Là où l’Europe a inventé un coup double qui déplace le roi de deux cases et fait sauter la tour par-dessus, l’Inde a donné au roi une petite téléportation à usage unique. Le résultat est le même : mettre le monarque à l’abri, en un coup, à l’endroit qui convient. Nous allons le voir jouer.
Le pion qui fait la queue
Deuxième différence : les pions n’ont pas le pas double — une case à la fois, toujours. Ce qui, soit dit en passant, supprime du même coup la prise en passant, cette règle que les débutants trouvent toujours arbitraire et qui n’est que la rançon du pas double.
Troisième différence, et c’est la plus belle : un pion ne devient pas ce qu’il veut, il devient ce que sa colonne commande. Le pion qui arrive en a8 ou h8 devient tour ; en b8 ou g8, cavalier ; en c8 ou f8, fou ; en d8 ou e8, vizir. C’est le ṣaṭpada du chaturaji, celui de l’épisode précédent, toujours vivant cinq siècles plus tard.
Et par-dessus vient une restriction qui change tout : on ne peut promouvoir un pion que si l’on a déjà perdu une pièce de ce rang. Jamais plus de pièces qu’au départ. D’où cette conséquence stupéfiante, que Murray énonce très calmement :
Aucun pion sur la septième rangée ne peut avancer sur la huitième tant que sa promotion immédiate n’est pas légalement possible. Ainsi un joueur ayant un pion avancé en d7 ne peut pas jouer Pd8 tant qu’il a un vizir sur l’échiquier : s’il veut « faire dame » avec ce pion, il doit d’abord sacrifier le vizir existant.
Autrement dit : pour faire dame, il faut commencer par perdre sa dame. Et pendant que le pion attend son tour, planté sur la septième rangée sans avoir le droit d’avancer, il ne jouit d’aucune immunité — on peut le prendre comme n’importe quoi. Il fait la queue, et il peut mourir dans la file.
Le quatrième verdict sur le pat
Nous avons vu, à l’épisode 6, que la même position — celle où l’on ne peut plus bouger sans être en échec — recevait trois verdicts opposés : gain pour le joueur pat en Inde ancienne, perte en terre d’islam, nulle chez nous. Les échecs hindoustanis en ajoutent un quatrième, et c’est le plus radical :
Le pat n’est pas reconnu, et il n’est pas permis à un joueur de faire un coup qui met son adversaire au pat.
On ne décide pas qui gagne : on interdit la position. Quatre civilisations, quatre solutions, et pas deux pareilles. S’il fallait une preuve que les règles des jeux sont des conventions et non des lois de la nature, celle-ci suffirait.
Le reste du barème est à l’avenant. Le mat existe et s’appelle māt, comme partout. Mais il y a aussi le burd, la demi-victoire, qu’on obtient en capturant toutes les pièces supérieures de l’adversaire, qu’il lui reste des pions ou non — le roi dépouillé du monde musulman, revenu sous un autre nom. Et le bāzī qā’im, la partie nulle, quand chacun n’a plus qu’une pièce. L’échec perpétuel est nul lui aussi ; mais un auteur précise qu’on ne doit pas abandonner la partie avant que l’échec ait été donné soixante-dix fois de suite. Il y avait de la patience, dans ces salons-là.
Une partie de Bénarès, rejouée coup par coup
Murray donne, pour finir, une partie complète d’échecs hindoustanis, tirée d’un ouvrage de Syamakisora publié à Bénarès. Soixante-dix coups, et la première vraie partie que rencontre cette série.
Verdict : 139 demi-coups, pas une seule illégalité, et un mat au soixante-dixième coup. Le document est bon. Mais surtout, il montre les règles en action, et il faut voir ça.
Le roque indien, deux fois
Regardez les Blancs aux coups 6, 7 et 8 : Re2, puis Tf1, puis Rg1. Le premier coup de roi est ordinaire ; le second range la tour ; et le troisième, e2-g1, n’est pas un coup de roi — c’est le saut de cavalier. En trois temps, le roi blanc est arrivé exactement là où notre petit roque l’aurait mis, avec la tour en f1. Le même roque, en pièces détachées.
Et les Noirs font la même chose de l’autre côté : Rd7, Tc8, puis Rb8 — d7-b8, encore un saut de cavalier. Chacun a dépensé son privilège unique, et personne n’a été mis en échec avant de s’en servir. Mon moteur a trouvé ces deux sauts tout seul, parce que ce sont les seuls coups légaux à ces endroits-là ; c’est la meilleure preuve que la règle rapportée par Murray est bien celle qu’on jouait.
Une promotion qu’il a fallu payer
Au 64e coup, les Blancs jouent Ph8 = T : le pion de la colonne h devient une tour, comme le veut la règle de la colonne. La seconde condition, celle qui interdit d’avoir plus de pièces qu’au départ, est remplie : à cet instant, les Blancs n’ont plus qu’une tour sur l’échiquier. L’autre est tombée quarante-cinq coups plus tôt, au 19e, prise par la dame noire. La promotion était donc licite, et elle ne l’était que grâce à cette perte ancienne. Tout se tient.
La fin
Les six derniers coups sont une petite leçon de mat à deux tours, avec un roi noir poussé dans le coin a1 :
Position après 70. Ta3 mat. Le roi noir est en a1, la tour b4 lui interdit la colonne b, la tour a3 donne l’échec, et le roi blanc en e2 n’a rien à faire de plus. Les deux pions noirs, si près d’arriver, ne serviront jamais. Vérifié : aucun coup légal, échec — c’est bien mat.
Un mot sur cette partie, tout de même. Elle est longue, un peu lourde, et le début est d’une lenteur qui ferait sourire aujourd’hui : il faut attendre le quatorzième coup pour voir la première prise. C’est la conséquence directe du pion sans pas double — quand chaque pion avance d’une case à la fois, l’ouverture prend deux fois plus longtemps. Nous retrouverons exactement ce problème chez les Arabes, qui l’avaient résolu à leur façon.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Murray termine son chapitre par une prédiction, et elle est mélancolique. Les observateurs indiens, écrit-il, disent que ces jeux « perdent peu à peu du terrain », et « il ne fait guère de doute qu’à la longue les deux formes seront remplacées par les échecs européens ».
Il avait raison. Les échecs hindoustanis et parsis ont disparu de la pratique courante ; le pion à un pas, le roi sauteur et la promotion par colonne ne se jouent plus. L’Inde joue aujourd’hui aux échecs qui lui sont revenus d’Europe, après un détour de mille ans par la Perse, Bagdad et l’Espagne.
Ce que Murray ne pouvait pas prévoir, c’est la suite. Le pays qui a perdu ses jeux est devenu la première puissance échiquéenne du monde : Viswanathan Anand, premier grand maître indien en 1988, puis champion du monde ; Gukesh Dommaraju, champion du monde en titre depuis décembre 2024 et le plus jeune de l’histoire ; et près de cent grands maîtres aujourd’hui. Le jeu est rentré chez lui — méconnaissable, et vainqueur.
La suite
Il reste, au bout de ce chapitre indien, un appendice que Murray a rangé à part : une sélection de problèmes tirés de sources indiennes. Des positions composées, avec leurs solutions, dans un jeu qui n’est pas le nôtre. Le prochain épisode ira les rejouer — le moteur est écrit, autant qu’il serve.
Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.
