
Nous entrons dans le deuxième chapitre de Mein System, et Nimzowitsch nous prévient qu’il y tient plus qu’à tout le reste : « La théorie de la colonne ouverte que j’ai inventée est à considérer comme l’un des piliers de mon système. » Quelques lignes plus loin, il lâche l’aveu :
La « colonne ouverte » est mon préféré parmi mes enfants spirituels, et ce fut toujours pour moi une joie de voir cette construction de pensée — qui m’a coûté tant de peine et de tourments créateurs — s’élever toute prête sous mes mains, devant des spectateurs ou des lecteurs.
Il raconte même qu’en Scandinavie, il terminait volontiers ses conférences sur le sujet par ces mots : « Ces règles sur les colonnes « ouvertes » auront, je l’espère, servi à vous « ouvrir » également les yeux, messieurs. » Et il ajoute, avec un sérieux que je trouve touchant : « Cette petite plaisanterie, qui était bien sûr aussi un peu sérieuse, n’a jamais suscité de contradiction. »
(Sixième épisode de la série. Les cinq premiers ont épuisé le chapitre du développement.)
Une colonne est ouverte quand c’est VOTRE pion qui manque
La définition est la première surprise du chapitre, et elle est d’une économie parfaite : « Une colonne de tour est ouverte quand le pion qui nous appartient y fait défaut. »
Notez ce qu’elle ne dit pas. Elle ne demande pas que la colonne soit vide. Elle ne s’occupe pas du tout des pions adverses. Une colonne où se dresse un pion ennemi est ouverte, du moment que le nôtre est parti. Nimzowitsch le justifie par un raisonnement que j’ai envie d’appeler mathématique :
Il n’existe absolument aucune différence de principe entre jouer contre une pièce et jouer contre un point. […] Une fois le travail fait, il jouera une fois Th1×h7 et l’autre fois T–h7 ; une fois il installera sa pièce avec une fierté de vainqueur à la place de la pièce capturée, l’autre fois à la place du point conquis. […] Car la mobilité de notre pion h7 était une grandeur qui tend vers zéro, puisque tout objet d’attaque doit être rendu aussi immobile que possible.
Un pion qu’on attaque suffisamment cesse d’être une pièce et devient une case. C’est une façon de voir l’échiquier qui, en 1925, ne ressemblait à rien de ce qu’on écrivait.
Comment on fait naître une colonne
Puisqu’une colonne s’ouvre par la disparition de notre propre pion, il y a deux façons de s’y prendre. La première, Nimzowitsch l’appelle la voie pacifique : on amène l’adversaire à nous échanger une pièce, et c’est un pion qui reprend.
Encore faut-il qu’il ait envie d’échanger. D’où le conseil, qu’il souligne lui-même : la pièce doit être postée au centre. « Ce n’est que rarement, et jamais dans l’ouverture, que vous pourrez provoquer un échange ouvreur de colonne en postant une pièce sur le côté. Vous atteindrez bien plus sûrement votre but par la position centrale, car une pièce placée au milieu, qui agit dans toutes les directions, finira bien par être échangée. »
Son exemple est une partie de Baden-Baden 1925, qu’il avait vue jouer sous ses yeux — il disputait le même tournoi.
Le commentaire de Nimzowitsch tient en une phrase : « Les Noirs ont posté leurs cavaliers au centre et les Blancs se voient contraints à l’échange. » Après 14.Cxd4 cxd4, le pion c5 noir a disparu de sa colonne — et la colonne c est ouverte pour Alekhine. Il n’a rien fait pour l’ouvrir : il a seulement rendu ses cavaliers trop gênants pour qu’on les laisse en place.
La voie guerrière, et la marque d’attaque
L’autre méthode consiste à ouvrir la colonne de force, en poussant ses propres pions contre un pion adverse. Ce pion cible, Nimzowitsch l’appelle la marque d’attaque — en créditant Tarrasch du terme, ce qui, connaissant leurs rapports, est une politesse notable.
Le mécanisme est mécanique, au sens propre. Si l’adversaire a joué …h6, la marque est h6 et la colonne à ouvrir est la colonne voisine de la marque : h2-h3, g2-g4, g4-g5, et après h6xg5 c’est une pièce qui reprend, puis Tg1 occupe la colonne g. Si la marque est en g6, on ouvre la colonne h par h2-h4-h5xg6.
Deux remarques au passage, dont la seconde m’a fait rire. La première explique pourquoi on laisse une pièce à soi sur la colonne fraîchement ouverte sans s’en inquiéter : « L’officier est élastique ; seul le pion est entêté, et l’on a bien du mal à l’amener à « changer ». »
La seconde vise l’élève trop pressé :
Le débutant a coutume de surestimer l’importance de la colonne. L’un d’eux me montra fièrement une colonne ouverte ; il n’y avait plus ni tour ni dame sur l’échiquier — il les avait déjà sacrifiées.
Il en profite pour régler un point de vocabulaire sur le coup …h6, souvent condamné comme une perte de temps : « ce n’est guère comme perte de temps qu’il faudrait le condamner, car les Noirs ont déjà achevé leur développement — et il y a tout de même une différence entre dormir après le travail fait et dormir pendant ! » Le coup est mauvais, mais pas pour la raison qu’on croit : il est mauvais parce qu’il donne une marque d’attaque.
À quoi sert une colonne, au juste
Et voici le postulat central, celui qui distingue son chapitre de tout ce qui s’écrivait alors : « L’idéal de toute opération sur une colonne consiste à pénétrer finalement, par le chemin de cette colonne, dans le jeu de l’adversaire — donc dans sa 7e ou sa 8e rangée. »
Occuper la colonne n’est donc pas le but : c’est le chemin. Et Nimzowitsch insiste lourdement sur les quatre mots « par le chemin de cette colonne » : si l’on opère sur la colonne d et qu’on atteint la septième rangée par un détour Td1-d4-a4-a7, « je ne puis absolument pas reconnaître là une exploitation directe de la colonne d ».
Sa démonstration élémentaire est la position de notre carte, son diagramme 17.
« Colonne d’opération : h. Elle est occupée par 1.Dh1+ » — et il ajoute cette image, qui vaut mieux qu’un long discours : « si nous imaginons une flèche dans la direction de h1 vers h8, elle montrerait le sens de l’action de la force dans la colonne h. » Suit 1…Rg8 2.Dh7+ Rf8 3.Dh8+, et la dame ramasse la dame noire en b8.
Ce ramassage, il lui donne un nom : la razzia — « toute attaque en fourchette sur deux pièces à la fois ». Et il tient à préciser que ce n’est pas un hasard heureux : « cette razzia n’est pas ici de nature accidentelle, elle constitue bien plutôt l’accompagnement assez typique de l’irruption forcée dans la 7e ou la 8e rangée. »
Après quoi il ne résiste pas :
Procédé caractéristique, d’ailleurs : lorsqu’on s’est conduit correctement un certain temps, le destin vous met en récompense la possibilité d’une… razzia entre les mains ! On pourrait appeler cela une morale d’après-guerre.
Nous sommes en 1925, sept ans après l’armistice, dans un Berlin qui sort de l’hyperinflation. La plaisanterie a un fond.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Pour une fois, le moteur n’a rien à redire — et il le dit fort. Dans la position du diagramme 17, 1.Dh1+ est de très loin le meilleur coup : l’évaluation passe à plus de onze pions d’avance, quand le deuxième candidat n’en vaut que quatre et demi. Et la suite trouvée par Stockfish est mot pour mot celle du livre : 1…Rg8 2.Dh7+ Rf8 3.Dh8+ Re7 4.Dxb8.
Ce n’est pas une surprise — c’est une position d’école, construite pour démontrer. Mais elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules, parce que ce que Nimzowitsch démontre ici est resté, sans une ride : la valeur d’une colonne se mesure à ce qu’elle permet d’atteindre au bout, pas à l’élégance d’y aligner ses tours. Un siècle de pratique, et maintenant les réseaux de neurones, n’ont fait que confirmer que la septième rangée est l’objectif et la colonne le moyen.
Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Sauf que, dans une vraie partie, quelqu’un se met en travers. Le prochain épisode s’occupe des obstacles : le bloc de granit et la façon de le miner. On y trouvera la plus improbable des comparaisons anatomiques — Nimzowitsch explique pourquoi la nature a placé le cœur humain derrière les côtes — et une méthode en trois points pour se débarrasser des défenseurs d’un pion.
Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.
