Nimzowitsch raconte : pourquoi le cœur est derrière les côtes

Attaque évolutionnaire : le pion noir h6 barre la colonne h aux tours blanches
La colonne h est ouverte pour les Blancs, et pourtant leurs tours n’entrent pas : un pion noir en h6 tient la porte. Tout le problème est là.

L’épisode précédent s’achevait sur une belle démonstration : occuper la colonne, entrer en septième rangée, ramasser la mise. Nimzowitsch le savait en l’écrivant — dans une vraie partie, quelqu’un se met en travers. La section suivante s’ouvre donc par cette phrase de bon sens : « Hélas, dans la réalité, de grands obstacles sont à surmonter. »

Et pour expliquer d’où vient l’obstacle, il se lance dans la comparaison la plus improbable de tout le livre.

(Septième épisode de la série. Le précédent posait la définition de la colonne ouverte et son objectif.)

Pourquoi le cœur est derrière les côtes

Puisque l’accès à la septième rangée vaut si cher, raisonne-t-il, il est probable que « la nature elle-même, pour ainsi dire, ait fait quelque chose pour protéger cet endroit sensible ». Suit l’analogie :

…de même que ladite bonne et sage Mère Nature a assigné au cœur humain une place brillamment « couverte », derrière les côtes, au profond de la cage thoracique. (Cette place est si bien couverte, la cachette du cœur si profondément dissimulée, que chez certaines personnes on pourrait en venir à penser qu’elles sont venues au monde… sans cœur. Pour rassurer aussitôt les plus sensibles de mes aimables lecteurs, je précise d’ailleurs que l’absence de cœur constitue une affection cardiaque mineure, dont les intéressés ne souffrent pour ainsi dire pas.)

Cette parenthèse dans un manuel d’échecs, en 1925, chez un éditeur berlinois. Voilà pourquoi j’ai ouvert cette série.

L’obstacle couvert et l’obstacle nu

La distinction qu’il en tire commande toute la suite. Un pion qui barre une colonne est couvert s’il est défendu par un autre pion, nu sinon. Et le pion nu n’est pas le même adversaire que le pion couvert.

Contre un pion couvert — il l’appelle le bloc de granit —, s’acharner est vain : « il serait parfaitement sans but de vouloir se ruer contre un tel bloc d’ensemble, par exemple en triplant sur toute la colonne. » Il faut d’abord miner, c’est-à-dire s’attaquer non au pion mais à son défenseur : h2-h4-h5 puis h5xg6. « Après h7xg6, le bloc d’ensemble s’est ratatiné en un petit pion en manque de protection. »

Le pion qui tient la porte a droit, au passage, à une réplique : « Le chemin vers la septième rangée ne passe que sur mon cadavre, semble nous crier ce paysan. »

Et l’on retrouve ici, formulée encore plus nettement qu’au chapitre précédent, sa conviction sur les défenseurs :

La couverture par des pièces est presque à appeler un malentendu : seul le pion couvre solidement, durablement et sans rechigner. C’est pourquoi « pion couvert » signifie : un pion couvert par un collègue !

Décimer les défenseurs

Une fois le pion tiré hors de sa « fédération de pions », il est attaquable. Commence alors ce que Nimzowitsch décrit comme une arithmétique : on attaque, l’autre défend autant de fois, et il s’agit d’obtenir la supériorité — non pas en ajoutant des attaquants, mais en retirant des défenseurs. Trois moyens, qu’il énumère :

  • chasser le défenseur ;
  • l’échanger ;
  • le couper de ce qu’il défend.

« Donc, transfert de la fureur d’attaque, de l’adversaire lui-même vers ses défenseurs — processus tout à fait normal, déjà exercé et cultivé à l’école (je veux parler des bagarres, bien entendu). »

La position de notre carte est son exemple. Le pion h6 est nu : aucun pion noir ne le défend, ce qui autorise les Blancs à empiler les attaquants.

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1.Th2 Rh7 2.Teh1 — « les Blancs ont le droit d’empiler les attaques, car le pion h6 qui fait obstacle est sans couverture de pion » — 2…Ff8 3.Cf5 Tb6, et les voilà à trois contre trois : attaque et défense s’équilibrent. C’est le coup suivant qui règle tout :

4.d6! — le pion avance et coupe la tour b6 de la sixième rangée. Un défenseur mis hors de combat, h6 tombe, et la colonne h s’ouvre jusqu’au bout. Le troisième moyen de la liste, en un coup.

Évolution ou révolution

Tout ce qui précède, Nimzowitsch le range sous un nom : l’attaque évolutionnaire. On se concentre sur un point, on finit par y obtenir la supériorité, et l’on gagne à la fois du matériel et l’accès à la septième rangée. « Ce mélange était caractéristique. »

Et puis il y a l’autre manière. Supposons que le jeu sur la colonne h soit sans espoir, parce que l’adversaire y tient un bloc complet. Que faire ? « Réponse : en renonçant à profiter du pion h, et en faisant au contraire tout — sans même reculer devant de lourds sacrifices — pour l’écarter de force du chemin. » Soit, dans sa position d’école : 1.Txh7+! Rxh7 2.Tah1 mat.

C’est l’attaque révolutionnaire, et la différence n’est pas de degré mais de nature : on ne conquiert plus le pion, on l’expulse. Sur un second exemple où une tour se sacrifie pour que l’autre entre en h8, il ne se retient pas :

L’une des tours se sacrifie ici pour sa collègue, afin que celle-ci pénètre en h8 ; oui, sur les soixante-quatre cases, il existe encore de la camaraderie…

Reste à savoir dans quel ordre employer les deux. Sa réponse est méthodique : d’abord l’attaque concentrique — attaquer plusieurs fois le pion gênant, ce qui pousse les défenseurs dans des positions incommodes où ils finissent par se gêner les uns les autres, « ce qui s’explique par le manque de terrain si fréquent dans le camp de celui qui est attaqué ». Et seulement ensuite, penser à la percée violente.

La punition d’une mauvaise prise

Nimzowitsch donne une variante de sa position où les deux tours noires sont déjà en sixième rangée. Le sacrifice de qualité …Txd6 devient alors possible — mais reprendre du fou, dit-il, serait « tout à fait mauvais ».

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Après 1…Fxd6? 2.Txh6+! Rg8 3.Th8+ Rf7 4.T1h7+ Rf6, les deux tours blanches occupent la septième et la huitième rangées — et arrive alors ce qu’il appelle joliment un coup tranquille, « comme il paraît compréhensible après les coups de force qui précèdent » :

5.Tg7! — aucun échec, aucune menace bruyante. Et mat au coup suivant.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le coup tranquille : vérifié, et pas à l’estime. Après 5.Tg7, les Noirs disposent de quinze coups légaux. Je les ai tous joués, un par un, et cherché un mat en réponse à chacun : les quinze mènent au mat au coup suivant. L’annonce de Nimzowitsch est exacte au sens le plus strict — ce n’est pas une évaluation de moteur, c’est une énumération complète.

Et la prise du fou est bien la faute qu’il dit. Là où le sacrifice de qualité …Txd6 laisse encore jouer, 1…Fxd6 donne un mat forcé en six coups. Il avait écrit « tout à fait mauvais » ; le moteur traduit par « mat ».

Sur la position d’école, en revanche, une nuance. Son plan 1.Th2 est le deuxième choix de Stockfish, à un quart de pion du premier — et le coup clé 4.d6 arrive légèrement derrière un jeu sur la colonne c. La position est gagnante par plusieurs chemins ; celui du livre en fait partie, sans être le plus court. C’est le propre d’une position construite pour montrer un mécanisme : elle enseigne la coupure du défenseur, elle ne prétend pas au meilleur coup. La distinction vaut d’être gardée en tête pour toute la suite du livre.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le prochain épisode achève le chapitre de la colonne ouverte avec deux idées que Nimzowitsch revendique comme siennes : l’avant-poste — une pièce plantée en terrain adverse et soutenue par un pion — et l’usage d’une colonne comme simple tremplin vers une autre. Il y a aussi, promis, une fable sur une revue et une parabole sur la carrière diplomatique.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

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