
Voici comment Nimzowitsch explique qu’on puisse utiliser une colonne sans l’utiliser :
Si quelqu’un choisit la carrière diplomatique parce qu’il sent en lui la force d’éclipser complètement Lloyd George, alors l’intéressé veut exploiter ladite profession en tant que telle. Mais si le choix se fait parce que le jeune « rêveur » espère entrer par là dans les cercles distingués et finir par épouser une fille de milliardaire (en dollars), alors la profession choisie n’est pour lui qu’un tremplin vers… le chéquier de son futur beau-père.
Nous terminons le chapitre de la colonne ouverte, et Nimzowitsch y range deux idées qu’il tient pour siennes : la colonne comme tremplin, et l’avant-poste.
(Huitième épisode de la série. Le précédent traitait des obstacles : le bloc de granit, le minage, la percée.)
Exploiter une colonne… ailleurs
Le cas est simple. Une tour en f1, la colonne f ouverte, mais entrer en f7 est impossible. En revanche Tf1-f5xb5 gagne un pion, et la tour continuera peut-être vers b7. A-t-on exploité la colonne f ? Pas au sens de sa définition, puisqu’on n’a jamais atteint la septième rangée par ce chemin.
Mais prétendre que la prise du pion b5 n’a rien à voir avec la colonne f, ce serait, écrit-il, « pousser un peu loin la vertu bourgeoise — l’ingratitude ». D’où sa formule : la colonne a été utilisée non pas directement, mais indirectement, comme une sorte de tremplin. C’est l’avancée restreinte : on monte sur la colonne juste assez haut pour bifurquer.
Suit un passage que je tiens pour le plus malicieux du livre. Nimzowitsch anticipe l’objection — « les critiques de talent médiocre auront tendance à dénier toute valeur pratique à la distinction » — puis conclut que grâce à elle, « l’essence de la colonne reçoit un éclairage lumineux ». Et il ajoute aussitôt, entre parenthèses :
J’aurais pu dire cela beaucoup plus simplement, mais cela m’amuse de pouvoir offrir aux critiques médiocres — ceux qui ne peuvent ou ne veulent jamais saisir l’essentiel, c’est-à-dire l’idée — une marque d’attaque bien commode sous la forme d’une « faute de style » (« éclairage lumineux » sonne bien trop pathétique !).
La marque d’attaque, rappelez-vous, c’est le terme technique de l’épisode précédent : le pion mal placé qui donne prise à l’assaut. Il vient de l’appliquer à sa propre prose, et d’offrir volontairement une cible à ses détracteurs pour le plaisir de les voir s’y jeter.
L’avant-poste, et la mouche sur le nez
Vient ensuite l’idée maîtresse du chapitre, celle qu’il avait publiée dès 1913 dans la Wiener Schachzeitung. La définition est précise, et chacun de ses mots compte :
Par avant-poste, nous entendons une pièce à nous postée sur une colonne ouverte, en pays ennemi, et couverte — par un pion, naturellement. Le plus souvent un cavalier.
Deux propriétés en découlent, qu’il énonce comme des lois : l’avant-poste forme une base pour de nouvelles attaques, et il provoque un affaiblissement de la résistance adverse dans la colonne en question. Car l’adversaire ne le supportera pas longtemps — et c’est ici que Nimzowitsch place l’une de ses meilleures :
Il faut des nerfs d’acier pour tolérer des heures durant, en plein milieu du nez, un cavalier aussi menaçant que solidement posté — alors qu’il est déjà difficile de supporter une mouche inoffensive sur son nez plus de cinq misérables minutes.
La position de notre carte est celle qu’il décrit dans le texte, pièce par pièce. La colonne f est ouverte pour les Blancs, la colonne d pour les Noirs ; des deux côtés, l’entrée bute sur un pion couvert. Le plan blanc consiste à amener un cavalier en f5 par e2 et g3. De là il attaque e7, on renforce par Tf1-f3-g3, et les Noirs finissent par le chasser avec …g6 — « et dès lors, la mission stratégique de l’avant-poste est à considérer comme remplie, car f6 est devenu une faiblesse ».
L’avant-poste n’avait donc pas à rester : il avait à obliger l’autre à s’abîmer.
Le conte du journal
Mais d’où l’avant-poste tire-t-il sa force ? « Il ne la puise pas de lui-même, il l’emprunte bien plutôt à l’arrière-pays : la colonne ouverte et le pion qui le couvre. » Et Nimzowitsch, qui décidément ne peut pas expliquer une idée sans la déguiser, propose ceci :
Si nous voulions comparer le cavalier d5 à un journal qui vient de paraître, alors la tour d1 correspondrait au capital qui soutient l’entreprise. Et quel rôle jouerait le pion e4 ? Eh bien, celui du parti agrarien. Voyez-vous, une feuille qui a derrière elle à la fois du capital et un parti bien constitué, une telle feuille, nous pouvons à bon droit la dire solidement fondée.
Et il vérifie sa métaphore en supprimant tour à tour chacun des deux appuis. Bouchez la colonne par un pion blanc en d3 — « le capital est épuisé » — et le pion adverse n’est plus faible du tout : « comment quelqu’un pourrait-il être faible, s’il n’est accessible à aucune attaque ? » Reculez le pion couvreur de e4 en e3 — le contact avec le parti agrarien est rompu — et l’adversaire joue simplement …d5 en libérant tout.
« À l’avant-poste appartiennent donc inconditionnellement la colonne derrière lui et le pion couvreur à côté de lui. » C’est une définition à trois termes, pas une case.
Cavalier au centre, tour au bord
Reste à savoir quelle pièce poster, et Nimzowitsch tranche par une règle que je n’avais lue nulle part ailleurs sous cette forme. Il classe les colonnes : a, b, g, h sont des colonnes de bord ; c, d, e, f des colonnes du milieu. Et le critère est le rayon d’attaque de la pièce postée.
Sur une colonne du milieu, le cavalier rayonne dans toutes les directions : c’est lui qu’on envoie. Sur une colonne de bord, son rayon est amputé par le vide — « plus faible encore dans le cas d’une colonne h ou a » — et il faut alors une pièce de gros calibre, une tour.
Il illustre par une position où il s’agit de trouver la bonne case pour doubler les tours, ce qui lui donne l’occasion d’un clin d’œil : « le point d’Archimède, qui voulait alors soulever le monde — oui, s’il trouvait seulement le point où s’appuyer ! » Deux essais échouent ; le bon coup est Tg6, l’avant-poste, et après l’échange le pion h5 reprend en g6.
La colonne g se referme donc — mais, écrit-il magnifiquement, « un pion passé surgit des cendres de la colonne ». Et il relève au passage un phénomène qu’il baptise le changement de rôles : avant l’échange, le pion h5 soutenait la tour g6 ; après, c’est une tour qui soutient le pion parvenu en g6. « Ce cas dégoulinant de gratitude et de beaux sentiments prouve qu’il existe bien un lien stratégique entre la colonne et le pion qui couvre le point d’avant-poste. »
Tout le chapitre en une finale
Il clôt le chapitre par une partie qui, prévient-il, « poursuit des buts purement pédagogiques, non divertissants ». Elle réunit tout ce qui précède.
Le premier coup est une leçon en soi. 1.Cf4 : « le développement est un principe à respecter jusque dans la finale, mais le joueur peu exercé le néglige dès l’ouverture. » Puis 2.Th7!, qu’il nous demande expressément de lire « seulement comme une occupation de l’avant-poste » — et non comme une irruption en septième rangée, ce qu’elle est pourtant aussi.
Après 4.gxh7, c’est « la transformation de la colonne en pion passé », et 6.fxg6 en fait un pion passé couvert. Puis 7.Th5! — l’avancée restreinte du début de cet épisode — qui interdit toute tentative de libération. Suivent dix coups de manœuvre, un zugzwang, la percée 15.e5, et enfin 17.Tf5.
Ce dernier coup ferme la boucle, et Nimzowitsch le souligne : « Th5-f5-f7 doit bien, malgré l’intervalle de temps, être considéré comme le passage de la tour dans une nouvelle colonne. » La tour était montée sur la colonne h comme sur un tremplin — dix coups plus tôt.
Ce qu’on dit aujourd’hui
La finale est validée de bout en bout. J’ai fait suivre le plan à Stockfish coup par coup : l’évaluation monte sans à-coup à chacun des moments que Nimzowitsch désigne — l’avant-poste, l’avancée restreinte, la marche du roi, la bascule sur la colonne f. À la position d’abandon, le moteur donne plus de onze pions et annonce exactement la suite écrite dans le livre.
Un détail savoureux, tout de même : dans la position de départ, le meilleur coup selon le moteur n’est pas 1.Cf4 mais 1.Th7 tout de suite — l’avant-poste, sans attendre. Nimzowitsch le sait sûrement ; il joue d’abord le coup de développement pour faire passer sa leçon du premier chapitre. Sa pédagogie lui coûte ici un demi-point d’évaluation, et l’on peut trouver que c’est bien payé.
Quant à la notion d’avant-poste, elle n’a pas bougé d’un pouce en un siècle : le cavalier fort, soutenu par un pion, planté sur une case que l’adversaire ne peut plus contester, reste l’un des premiers objets que l’on apprend à reconnaître — et l’une des configurations que les réseaux de neurones valorisent le plus nettement. La formulation à trois termes de Nimzowitsch — la pièce, la colonne derrière, le pion à côté — est encore la meilleure façon de l’énoncer.
Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le chapitre de la colonne ouverte est clos. Le suivant s’occupe de ce qu’on trouve au bout : les septième et huitième rangées. Nimzowitsch y distingue l’attaque concentrique de l’attaque révolutionnaire, et surtout il y énumère les cinq cas particuliers de la septième rangée — cinq configurations dont il dit, dans sa préface, qu’elles ont l’air très simples mais qu’elles furent bien difficiles à arracher au chaos.
Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.