Nimzowitsch raconte : l’interdiction de nager

Une tour blanche est déjà en septième rangée et le roi noir est enfermé derrière ses pions
Une tour blanche tient déjà la septième rangée, mais g7 et h7 sont gardés et les pions noirs de l’aile dame courent. Les Blancs jouent — et gagnent.

Nous entrons dans le troisième chapitre de Mein System, celui des septième et huitième rangées, et Nimzowitsch commence par une douche froide. On vient de passer deux chapitres à rêver de l’irruption dans le camp adverse ; il prévient que ces catastrophes spectaculaires « ne sont jamais que le résultat de lourdes fautes adverses » et qu’il faut donc « souligner avec insistance » l’inverse :

Le développement normal des choses est tel que la septième rangée n’est occupée que tardivement, disons à l’orée de la finale. Nous sommes donc enclins à considérer les septième et huitième rangées comme des avantages de finale.

(Neuvième épisode de la série. Les deux précédents ont refermé le chapitre de la colonne ouverte.)

Une pédagogie qui accepte les échecs

Il ne s’arrête pas là, et ce qui suit dit bien quel professeur il voulait être. Que l’élève, écrit-il, cherche à envahir la base adverse « aussi tôt qu’il est seulement concevable » — et s’il fait d’abord « l’expérience désagréable que la tour entrée ne parvient à rien, voire se perd », qu’il ne se laisse surtout pas décourager.

C’est aussi un manifeste sur l’ordre des choses. « Il est dans notre système d’instruire l’élève aussi tôt que possible sur les éléments stratégiques de la finale » — d’où l’annonce qu’un chapitre entier de finales, qui relèverait logiquement du jeu de position, sera inséré plus tôt « pour des raisons pédagogiques ». Alors seulement la septième rangée cessera d’être un simple instrument de mat pour devenir « une arme de finale finement affûtée ».

L’interdiction de nager

Vient alors la règle du chapitre, celle qui porte dans le titre allemand un mot que je n’ai pas su traduire autrement que littéralement : le Schwimmverbot, l’interdiction de nager.

Il est caractéristique de l’amateur peu averti qu’il choisisse exactement le contraire : il « nage », c’est-à-dire qu’il regarde tantôt à droite, tantôt à gauche. Non : choisis un objectif d’attaque, telle est la règle. Un tel objectif peut être, nous le savons déjà, un pion ou un point. Cela est indifférent — mais nager çà et là sans but, ce serait la honte stratégique !

La tour arrivée en septième rangée n’a pas fini son travail : elle l’a commencé. Et la première décision à prendre n’est pas un coup, c’est une cible.

Tomber dans le dos du fuyard

La cible choisie, l’attaque se conduit exactement comme sur une colonne : on empile les attaquants, on décime les défenseurs. Mais Nimzowitsch ajoute une règle propre à la septième rangée, et il la formule comme un ordre militaire : « Que la tour tombe dans le dos de l’objectif qui s’enfuit ! »

Exemple : une tour en septième attaque le pion b7 ; celui-ci s’échappe par …b5. Alors on joue T-b7, et non une attaque latérale depuis la cinquième rangée. Deux raisons, qu’il donne l’une après l’autre. D’abord, « la septième rangée est à tenir occupée aussi longtemps que possible, car de nouveaux objectifs pourraient y apparaître ». Ensuite, parce que ce retour derrière le fuyard est un encerclement — et que l’encerclement, dans sa hiérarchie, est le sommet :

  1. l’attaque frontale ;
  2. l’attaque latérale ;
  3. l’attaque par encerclement — la plus forte.

Elle est la plus forte parce qu’elle « contraint souvent l’adversaire à des tentatives de couverture convulsives », là où une attaque latérale lui laisserait la parade confortable …Tb8.

Quand la bonne cible n’est pas celle qu’on croit

Encore faut-il choisir juste. Nimzowitsch donne une position où l’on est tenté par g7 — et où g7 est un mauvais choix. « Qu’il soit bien couvert ne nous effraie pas », écrit-il d’abord, avant de montrer que la concentration sur g7 échoue : pendant qu’on manœuvre, les pions passés noirs arrivent à dame.

RRsssBKsssrsssPssssssssPssssssssPPssnsssssssqssssssssspkssssssss

« Donc g7 était un objectif d’attaque mal choisi. Le bon objectif est le point h7 » — et on l’obtient par la manière révolutionnaire : 1.Cf6+! Si les Noirs prennent, la septième rangée s’ouvre jusqu’à h7. Et s’ils refusent, Nimzowitsch place l’un de ses meilleurs commentaires :

1…Rh8 — les Noirs sont entêtés. 2.Dxh6+ — les Blancs le sont encore plus. 2…gxh6 3.Th7 mat, sur le point choisi.

Trois lignes, et toute la leçon du chapitre : on avait annoncé h7, on mate en h7.

Prolonger la septième rangée

Reste la position de notre carte, qui est le modèle du genre. Nimzowitsch écarte d’abord deux coups naturels — 1.Td7, qui menace Tcc7, et 1.Tc4, qui menace Df7+ — parce que les Noirs se défendent tranquillement. Le bon coup est ailleurs, et il coûte une tour :

RRssssKsssrsssPPsssssPsssssssssqsssssspsPQspsssssssssspkssrsssss

1.Txg7+! Rxg7 2.Tc7+ Rh8 3.Dxh7 mat. Et le commentaire dit exactement pourquoi cela marche : « l’enlèvement en g7 a eu pour effet de prolonger l’action de la septième rangée jusqu’à h7. »

Voilà la définition de l’attaque révolutionnaire, transposée de la colonne à la rangée : on ne conquiert pas le pion qui gêne, on l’expulse pour que la rangée porte un cran plus loin. Le point voisin était l’objectif depuis le début ; le pion g7 n’était qu’un mur.

Le chapitre a d’ailleurs un sous-titre que j’aime beaucoup : « la conquête d’un point (pion) avec accompagnement acoustique » — comprenez : avec échec. Nimzowitsch montre comment promener un roi de case en case par une série d’échecs jusqu’à ce que la prise convoitée se fasse, elle aussi, en donnant échec. L’accompagnement acoustique, c’est le bruit que fait un temps gagné.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Les deux positions de cet épisode sont des compositions, et les deux passent l’examen sans une égratignure.

Dans la position de la carte, 1.Txg7+ est le premier choix de Stockfish, avec mat annoncé — le deuxième candidat ne vaut « que » sept pions. Et le mat du livre en est bien un : la ligne 1…Rxg7 2.Tc7+ Rh8 3.Dxh7 est un mat vérifié sur l’échiquier, pas une évaluation. Le moteur retrouve même la résistance alternative que Nimzowitsch mentionne, 2…Rf8, qui ne fait que retarder.

Dans l’autre position, 1.Cf6+ est également le premier choix, avec mat en cinq. Et la variante des entêtés — 1…Rh8 2.Dxh6+! gxh6 3.Th7 — est un mat, exactement comme annoncé. Sur ce chapitre, l’auteur et la machine sont d’accord au coup près.

Reste la thèse de fond, qui n’est pas vérifiable par un moteur mais que l’histoire a tranchée : la septième rangée comme avantage de finale. C’est devenu une évidence de la technique moderne — la tour active en septième, contre la tour passive qui défend, est l’un des premiers déséquilibres qu’on apprend à évaluer. Nimzowitsch a raison jusque dans sa prudence : ce n’est pas d’abord un instrument de mat.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le prochain épisode s’attaque à ce dont Nimzowitsch était le plus fier. Dans sa préface, il écrit : « Comme elles sonnent simplement, les cinq cas particuliers des septième et huitième rangées — mais comme ils furent difficiles à arracher au chaos ! » Nous verrons les cinq, un par un.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

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