Nimzowitsch raconte : le promeneur et le brigand

Septième rangée absolue : tour et cavalier blancs contre trois pions noirs prêts à promouvoir
Les Noirs ont trois pions à une case de la dame. Les Blancs ont une tour, un cavalier — et un seul coup qui sauve.

Dans sa préface, Nimzowitsch énumère ce dont il est fier, et il cite nommément un passage : « Comme ils sonnent simplement, les cinq cas particuliers des septième et huitième rangées — mais comme ils furent difficiles à arracher au chaos ! » Les voici.

(Dixième épisode de la série. Le précédent posait la règle du chapitre : choisir sa cible avant de jouer.)

D’abord, ce que veut dire « absolue »

Tout repose sur une distinction en une ligne : « Par septième rangée absolue, nous entendons la septième rangée qui enferme le roi adverse. »

Son exemple est d’une économie parfaite. Blancs : une tour en a7. Noirs : le roi en f8 et un pion en f6. La rangée est absolue, car le roi n’a aucune case où monter. Mettez le même pion en f7 au lieu de f6 : le roi respire en passant par la sixième rangée, et l’effet n’est plus absolu. Une case de pion sépare les deux mondes.

Cas 1 — La rangée absolue et le pion passé

« La septième rangée absolue et des pions passés bien avancés gagnent presque régulièrement. » Sa position d’école tient en cinq pièces :

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1.b7! et la manœuvre Te7-c7-c8+ est imparable. Puis Nimzowitsch ajoute, l’air de rien, la phrase qui fait tout l’intérêt du cas : « Avec le roi noir placé en g6, la partie serait nulle. »

Rien n’a changé sur l’échiquier, sauf que le roi noir n’est plus enfermé. La septième rangée cesse d’être absolue, et le gain s’évapore.

Cas 2 — Le brave gardien qu’on dérange

Le deuxième cas est une nulle par échec perpétuel des tours doublées, et Nimzowitsch précise qu’il « trouve son intérêt dans une erreur psychologique qui est courante » : à force de donner les mêmes échecs, on finit par vouloir varier — et l’on perd.

D’où sa morale, en deux lignes qui valent pour bien d’autres situations que les échecs :

Le changement n’est pas toujours profitable.
La tour d7 était un brave gardien — ne dérange pas inutilement un tel gardien.

Cas 3 — Le mécanisme de nulle tour + cavalier

C’est la position de notre carte, et c’est la plus belle du chapitre. Les Noirs ont trois pions sur la deuxième rangée — « trois jeunes reines », écrit Nimzowitsch. Les Blancs ont une tour et un cavalier, et cherchent le perpétuel.

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Le réflexe serait de commencer les échecs tout de suite : 1.Ch7+ Re8 2.Cf6+. Mais le roi s’échappe par 2…Rd8, et c’est fini. La solution est un coup qui ne donne aucun échec :

1.Td7! — et maintenant, quoi que fassent les Noirs, « l’appareil à nulle fonctionne impeccablement » : 1…e1=D 2.Ch7+ Rg8 3.Cf6+, et retourner en h8 serait un suicide. Nimzowitsch souligne lui-même ce qu’il faut retenir : « Qu’on observe le coup-clé 1.Td7, qui met la tour et le cavalier en contact stratégique. »

Et sur la variante où le roi noir va quand même se fourrer dans le coin, il place l’une de ses meilleures piques : « C’était un roi noir doué : il s’est suicidé au milieu de l’échiquier. Le roi moyennement doué aurait préféré le coin pour cela. »

Cas 4 — Chasser le roi du coin

Le quatrième cas, « tout simple, mais indispensable en vue du cas 5 très compliqué », est une manœuvre de chasse : les deux tours unies délogent le roi du coin, et une razzia suit. 1.Th7+ Rg8 2.Tag7+ Rf8 3.Tf7+ et le fou tombe.

Ce qu’il faut en retenir, dit-il, c’est la capacité des tours réunies à chasser le roi ennemi du coin jusqu’à la troisième case — f ou c. C’est ce mécanisme qui fonde le dernier cas.

Cas 5 — Le promeneur et le brigand

Deux tours blanches en a7 et d7, un roi noir en h8, une dame noire en b8 qui garde la huitième rangée. La voie directe est barrée. Alors les Blancs procèdent « de façon sournoise » : 1.Th7+ Rg8 2.Tag7+ Rf8, et maintenant 3.Th8 gagne la dame.

La position obtenue après les deux échecs, Nimzowitsch la baptise : c’est la position de base de tous les encerclements allant de la septième vers la huitième rangée. Il l’analyse : deux tours prêtes à encercler, mais aussi un roi qui a de la ressource, car son contact avec la tour g7 le préserve du pire. Tant que ce contact dure, le mat en h8 est impossible.

Et pour faire sentir ce qu’est ce « contact », il sort la comparaison la plus vive du chapitre :

Il en va du roi comme d’un promeneur qui se voit soudain menacé par un bandit de grand chemin ; le brigand lève déjà sa main armée, mais le promeneur lui saisit le bras et ne le lâche plus — car il sait que tant que le contact dure, le brigand ne peut pas prendre son élan pour le coup décisif.

De quoi il tire une règle symétrique, valable pour les deux camps : « Que le roi encerclé cherche à maintenir le contact avec la tour la plus proche aussi longtemps que possible ; que les tours encerclantes cherchent au contraire à secouer ce contact, sans pour autant changer la position des tours. » Et un corollaire : l’encerclé tend vers le coin, l’encercleur veut et doit l’en chasser.

Les trois manœuvres possibles depuis cette position de base — gain matériel immédiat, mat par rupture du contact, gain de temps — occupent la fin du chapitre. Dans l’une d’elles, les Blancs offrent au roi noir une case de fuite, et Nimzowitsch commente : « l’air que nous lui avons concédée, elle était, hélas — empoisonnée ».

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le cas 3 est la plus belle validation de toute la série jusqu’ici. Dans la position de la carte, Stockfish trouve que 1.Td7 est le seul coup qui sauve : il donne exactement 0,00, la nulle. Tous les autres perdent, et lourdement — 1.Ch7+ vaut près de trois pions aux Noirs, 1.Cd7+ plus de neuf, 1.Tb8+ plus de dix. Le coup-clé que Nimzowitsch désigne n’est pas le meilleur : c’est l’unique. Et la suite que le moteur affiche est celle du livre, coup pour coup.

Et sa remarque en passant sur le cas 1 est vraie au sens le plus strict. J’ai construit les deux positions, celle du livre et celle de sa phrase. Avec le roi noir enfermé en h8 : mat en vingt et un coups. Avec le même roi en g6, tout le reste identique : 0,00, nulle. Il n’existe pas de meilleure démonstration de ce que « septième rangée absolue » veut dire — une case de roi sépare le gain forcé de la partie nulle, et c’est précisément ce que le mot absolue nomme.

Le cas 5 passe lui aussi : 1.Th7+ est le premier choix du moteur, avec la suite du livre. Sur ce chapitre, Nimzowitsch n’a rien à se faire pardonner — ce qui n’est pas si étonnant : ce sont des finales élémentaires, le domaine où un siècle de tables de finales n’a rien eu à corriger aux maîtres, seulement à confirmer.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le chapitre des rangées est clos, et le suivant ouvre le morceau que tout le monde associe au nom de Nimzowitsch : le pion passé. C’est là qu’il expose sa doctrine du blocus — les trois raisons de bloquer plutôt que de prendre, le métier de bloqueur, et pourquoi tout le monde ne le fait pas aussi bien.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

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