Nimzowitsch raconte : Monsieur le Candidat

Règle du candidat : majorité blanche de trois pions contre deux à l'aile roi
Trois pions blancs contre deux noirs. Un seul des trois a le droit de partir en tête, et Nimzowitsch explique pourquoi les autres se trompent toujours de la même façon.

Nous arrivons au chapitre que tout le monde associe au nom de Nimzowitsch : le pion passé. C’est le plus long du livre, le mieux illustré, et celui où il expose la doctrine qui a fait sa réputation — le blocus. Mais il commence beaucoup plus bas, par la question la plus simple : d’où vient un pion passé ?

(Onzième épisode de la série. Les dix premiers ont couvert le développement, la colonne ouverte et les septième et huitième rangées.)

Éloge du pion

La définition d’abord, sans surprise : un pion est libre « lorsqu’il n’a à craindre ni pion ennemi devant lui, dans la même colonne, ni pion ennemi dans la colonne voisine ». Mais Nimzowitsch ajoute aussitôt une précision qui ne va pas de soi — un pion bloqué par des pièces reste libre :

Il y a une reconnaissance particulière pour un pion dans le fait que des officiers ennemis doivent sacrifier une part de leur propre force d’action rien que pour le surveiller, lui, le paysan — et le surveiller en permanence !

Il en profite pour un petit hymne au pion, en trois questions dont la réponse est toujours la même. Qui freine le mieux un pion adverse « à ambitions » ? Le pion. Qui couvre le plus sûrement une pièce à soi ? Le pion. Et quelle pièce travaille au meilleur prix — « la main-d’œuvre la moins chère » ? Le pion encore, car l’officier ne supporte pas « l’occupation chronique » et qu’en l’employant à ça, on retire des troupes à l’armée active.

Le voisin bavard et le vis-à-vis

Reste à distinguer les deux façons dont un pion peut être gêné : par le pion qui lui fait face, dans sa propre colonne, ou par un pion de la colonne d’à côté. Ce n’est pas la même chose, et Nimzowitsch va le faire sentir de la seule manière qu’il connaisse.

Le vis-à-vis, dit-il, « serait à comparer à un ennemi ». Le pion latéral, en revanche, « fait plutôt penser à un voisin sympathique — qui peut avoir, comme on sait, ses petits mauvais côtés » :

Si par exemple nous dévalons l’escalier en toute hâte, parce que nous avons un rendez-vous important, il n’est pas rare qu’un voisin surgisse soudain et nous entraîne dans une longue conversation — de la météo à la politique en passant par le prix de la bière — afin de nous empêcher durablement de passer, exactement comme le fait le pion c noir dans notre diagramme !

La conclusion est une règle déguisée : « un voisin un peu bavard n’est pas encore un ennemi farouche ». Un pion gêné par le côté conserve son envie d’avancer ; un pion bloqué de face n’en a plus aucune. Toute la suite du chapitre repose sur cette différence.

Monsieur le Candidat

D’où viennent les pions passés ? Des majorités. Au début de la partie, les pions sont répartis également ; dès le premier échange au centre, des majorités apparaissent — quatre contre trois d’un côté, quatre contre trois de l’autre. Et Nimzowitsch pose la règle : « Toute majorité saine, non compromise, doit pouvoir donner un pion passé. »

Encore faut-il savoir lequel des pions de la majorité s’y colle. C’est la position de notre carte.

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Des trois pions blancs, le pion f est le seul à n’avoir aucun antagoniste : c’est donc lui « le moins entravé », et lui qui a « le plus grand droit à devenir libre ». Nimzowitsch le nomme, et il le fait avec cérémonie : « Il est donc le candidat légitime. Et ce titre, nous le lui donnons aussi, nous lui donnons un grade académique : Monsieur le Candidat. »

La règle, énoncée « de façon scientifiquement exacte », tient en une ligne : « La pointe de l’avance est dans le candidat ; les autres pions ne sont à considérer que comme ses accompagnateurs. » Ici, donc : 1.f4, 2.f5, puis g4 et g5, et le pion passé naît.

Pourquoi tout le monde joue g4

« Comme c’est simple ! », soupire-t-il. « Et pourtant, comme on voit souvent les joueurs plus faibles courir en avant avec le pion g dans cette position ; suit alors …g7-g5, et la majorité ne vaut plus rien. »

Et là, il fait quelque chose de rare dans un manuel : il se demande pourquoi l’erreur est toujours la même. Sa réponse est un petit chef-d’œuvre d’observation.

Je me suis souvent cassé la tête à comprendre pourquoi les joueurs peu exercés commencent par g2-g4. La chose s’explique simplement : les intéressés sont indécis, ils ne savent s’il faut commencer à droite (h4) ou à gauche (f4), et dans leur perplexité, ils se résolvent, en bons bourgeois, à choisir le juste milieu doré.

L’erreur n’est pas un défaut de calcul : c’est un réflexe de tempérament. On ne sait pas trancher, alors on prend le milieu — et le milieu est justement le seul coup qui perde tout.

Ce qu’on dit aujourd’hui

La règle du candidat se vérifie sur les deux points, et le second est le plus joli.

1.f4 est bien le premier choix de Stockfish dans la position du diagramme. Et surtout : quand on joue le mauvais coup à sa place, le moteur répond 1…g5 — exactement le coup que Nimzowitsch annonce — et c’est la meilleure réponse noire des trois qu’il examine. Un siècle plus tard, la réfutation du « juste milieu » est toujours celle qu’il avait écrite.

Une honnêteté, tout de même : dans cette position précise, l’écart entre les coups blancs est mince, parce que les Blancs ont un pion de plus et un roi actif — ils gagnent par plusieurs chemins. J’ai essayé d’isoler la majorité sur un échiquier nu pour faire ressortir la règle, et le résultat m’a appris quelque chose : le moteur y gagne par la marche du roi, pas par la majorité, et l’ordre des coups de pions redevient indifférent.

Ce n’est pas un démenti, c’est un rappel de ce qu’est ce livre. La règle du candidat n’est pas une loi de la nature : c’est une méthode pour un joueur humain qui ne calcule pas dix coups d’avance. Elle lui évite de réfléchir là où il se tromperait, et elle donne la bonne réponse dans l’immense majorité des cas. Une machine qui voit tout n’en a pas besoin ; nous, si. Nimzowitsch s’adressait à nous.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le pion passé est né ; il va falloir l’arrêter. Le prochain épisode entre dans le cœur du système : le blocus. Nimzowitsch y donne trois raisons de bloquer un pion passé plutôt que de le prendre, et il y invente un métier — celui de bloqueur, avec ses qualifications, sa profession principale et ses activités accessoires.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

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