Nimzowitsch raconte : le blocus, ou la mélancolie du pion

Blocus : le cavalier noir en e6 et le fou blanc en c5 bloquent chacun un pion adverse
Deux pièces bloquent, une de chaque côté. Nimzowitsch joue les Noirs, et il va passer une page à expliquer pourquoi son cavalier vaut mieux que ce fou.

Voici le passage pour lequel Mein System est resté célèbre. La définition tient en une phrase : « Par blocus, on entend l’arrêt mécanique d’un pion ennemi par un officier — que l’on obtient en plaçant son propre officier juste devant le pion à bloquer. »

Mais Nimzowitsch pose aussitôt l’objection que tout joueur sensé a en tête : est-ce que bloquer n’est pas un gaspillage d’énergie ? Ne suffit-il pas de surveiller le pion à distance ? Une pièce qui prend au sérieux sa tâche de blocus ne perd-elle pas l’essentiel de sa mobilité ?

(Douzième épisode de la série. Le précédent expliquait d’où vient un pion passé.)

Pourquoi il refuse de répondre en une ligne

Avant de donner ses raisons, il explique pourquoi il en donne. Et c’est une profession de foi sur ce qu’est un manuel :

Le critique médiocre réglerait le problème par cette brève constatation : les pions passés doivent être stoppés. Mais ce serait à mes yeux un certificat d’indigence ! Le pourquoi et le comment sont extraordinairement importants. Il est ridicule de servir un roman sans psychologie ; il serait tout aussi ridicule, à mon avis, de vouloir écrire un manuel de stratégie échiquéenne sans s’enfoncer dans l’essence des pièces qui agissent.

Et il renvoie explicitement à sa préface — celle de notre premier épisode : « le pion passé et tous les autres acteurs ont pour moi une âme, exactement comme l’homme, des désirs qui sommeillent en eux sans qu’on les reconnaisse, et des craintes dont ils ne soupçonnent guère l’existence. » Ce n’était donc pas une coquetterie d’ouverture : c’était l’annonce de la méthode, et nous y sommes.

Premier motif : le pion veut mourir

Le premier motif reprend l’image du criminel, mais pour en tirer une distinction nouvelle : la surveillance policière ne suffit pas, il faut la prison. Observer un pion passé à distance, ce n’est pas le neutraliser.

La raison tient à ce qu’il appelle l’envie d’expansion. Autour d’un pion passé, les pièces se groupent — et Nimzowitsch note le détail qui tue : elles le font « en laissant de côté tout orgueil de caste, autour du simple paysan ». Cette envie est si forte que le pion est prêt à avancer même s’il doit le payer de sa vie : il se jette en avant, se fait prendre, et derrière lui tout s’éveille — le fou reçoit une diagonale, la tour une colonne, le cavalier une case centrale.

Il sait que l’exemple est théâtral, et il prend les devants avec une comparaison littéraire dont je ne me suis pas remis :

Pourquoi avons-nous fait revivre trois officiers d’un coup ? Eh bien, avec le même droit qu’Ibsen, qui dans la scène finale de ses Revenants a condensé le long déroulement du processus morbide en une scène dramatiquement mouvementée. Et exactement comme les critiques ordinaires — et les médecins aussi — ont terriblement attaqué le pauvre Ibsen parce qu’il aurait falsifié le tableau clinique (!!), exactement de même les critiques d’échecs correspondants m’accuseront d’une grave exagération…

Deuxième motif : l’optimisme

Le deuxième motif est le plus inattendu, parce qu’il commence par une leçon de caractère. Nimzowitsch se cite lui-même, tiré de son livre Die Blockade paru la même année :

Aux échecs, c’est finalement l’optimisme qui décide ; je pense qu’il est psychologiquement précieux de cultiver en soi le don de savoir se réjouir de petits avantages. Le débutant ne se « réjouit » que lorsqu’il peut crier échec et mat à son adversaire, ou peut-être plus encore lorsqu’il peut lui prendre sa dame (car aux yeux du débutant, c’est possiblement le plus grand des deux succès) ; le maître, lui, est déjà heureux et royalement satisfait s’il parvient à repérer l’ombre d’une faiblesse de pion adverse, quelque part dans un coin de la moitié gauche de l’échiquier !

L’application au blocus est alors limpide : un pion passé adverse est un mal, certes — mais tout mal a son petit bon côté. Ici, c’est que le bloqueur est à l’abri de l’attaque frontale. Une pièce installée juste devant un pion ennemi ne peut pas être attaquée de face par les tours : le pion lui-même lui sert de rempart. « Si la nature, voire l’ennemi lui-même, se soucie de la sécurité du bloqueur, c’est que celui-ci doit être élu pour accomplir de grandes choses. »

Et Nimzowitsch livre ici une hypothèse d’histoire des idées que je n’avais jamais lue : c’est par la case de blocus qu’on aurait découvert la notion de « point faible ». On bloquait un pion passé ; on s’apercevait que la pièce installée devant lui pesait horriblement ; puis la notion s’est élargie — n’importe quelle case devant n’importe quel pion — et enfin « dématérialisée », quand Lasker se met à parler de cases blanches faibles sans qu’aucun pion ne serve plus de rempart.

Troisième motif : la mélancolie se propage

Le troisième motif est le plus fort en pratique : la paralysie d’un pion bloqué ne reste pas locale. Elle se transplante vers l’arrière-pays. Des pans entiers de l’échiquier deviennent inutilisables, des pièces se retrouvent prisonnières dans leur propre camp, et « toute la position adverse peut prendre une allure inquiétante de raideur » — au point que le camp qui bloque peut avoir des chances de gain malgré un déficit matériel.

L’explication technique est celle qu’il a déjà donnée : tout pion est un obstacle pour ses propres pièces. Bloquer un pion, c’est donc gêner aussi « ses camarades de combat ». Mais Nimzowitsch ne se contente jamais de la technique. Il relève d’abord une dualité dans la nature du pion — il veut se suicider en avançant, et en même temps il s’accroche à la vie, car sans pions on a des points faibles partout. Puis il conclut :

On ne peut pas dire que le pion soit exempt d’une vision pessimiste du monde. Faut-il donc s’étonner que ledit pessimisme, au premier conflit tragique un peu sérieux, se condense en la plus noire mélancolie ? — dont un pion blanc peut être saisi lui aussi ! Et que cette humeur mélancolique, cette humeur « abattue », ait coutume de se transmettre aux autres corps de troupe ?

La partie où le fou devient enragé

Tout cela se voit dans une partie qu’il donne en exemple, jouée contre Leonhardt à Saint-Sébastien en 1912. C’est celle de notre carte.

Au douzième coup, Nimzowitsch joue 12…g6! pour préparer le blocus de e5, et il explique déjà qu’il ne s’agit pas de bloquer avec n’importe quoi : un fou serait inélastique et attaquable, tandis qu’un cavalier en e6 serait « non seulement un excellent bloqueur, parce que presque inattaquable, mais en même temps très agressif ». Sa formule : « Il est souvent de la plus grande importance de trouver le bon bloqueur. »

Puis vient la position de la carte, et le verdict : « Une comparaison entre les deux bloqueurs, le cavalier e6 et le fou c5, tourne entièrement à l’avantage du cavalier. Le fou ne bloque pas mal en soi, mais son effet est par ailleurs minime. »

Et la libération arrive par 28…c5!, exactement le mécanisme du premier motif — sauf que le pion en question n’est même pas passé. Nimzowitsch devance l’objection : « Maintenant, objectera-t-on, le pion c6 n’est ni pion passé ni candidat ! C’est exact. Et pourtant il doit logiquement être rempli d’envie d’expansion, sinon les Blancs ne l’auraient pas bloqué des heures durant. Ainsi se venge-t-il de l’entrave subie. »

La fin est un feu d’artifice. Quand les Blancs prennent enfin le cavalier e6, le fou b7 — bloqué depuis le vingtième coup — explose : 32…Fxg2+! « Maintenant le fou devient enragé : la mort du cavalier e6 lui fait perdre toute contenance ! » Et Nimzowitsch, en refermant la partie, refuse absolument qu’on parle de coup de génie :

Celui qui voudrait ressentir 32…Fxg2 comme un coup de foudre dans un ciel serein aurait prouvé par là qu’il n’a pas pleinement saisi la logique qui résidait dans l’enragement d’un fou entravé « pendant des années ».

Ce qu’on dit aujourd’hui

Cette partie permet une vérification rare : Nimzowitsch y annote un coup adverse d’un point d’interrogation, en expliquant longuement pourquoi. Au dix-septième coup, Leonhardt échange son cavalier contre le fou noir, et Nimzowitsch appelle cela « une erreur positionnelle » : il fallait garder le cavalier, seul bon bloqueur, et « qui cède l’un de ces fiers coursiers contre un fou a fait, dans ce cas, une mauvaise affaire ».

Stockfish n’est pas de cet avis, et pas de justesse. Le coup incriminé est son premier choix, et le coup recommandé par Nimzowitsch vaut près d’un demi-pion de moins. Plus gênant encore pour le commentaire : onze coups plus tard, dans la position de notre carte où Nimzowitsch affirme que la comparaison des bloqueurs tourne à son avantage, le moteur donne plus d’un pion d’avance aux Blancs.

En revanche, son coup thématique 28…c5! est validé : c’est, à trois centièmes de pion près, le meilleur coup de la position — et le premier choix du moteur, 28…g5, est précisément l’autre moitié de son plan.

Le bilan est donc bancal, et instructif. L’idée — chercher le bon bloqueur, préférer le cavalier élastique au fou inélastique — reste juste et se retrouve dans tous les manuels modernes. Le jugement porté sur cette position-là, en revanche, est trop généreux envers celui qui l’écrit. C’est un travers connu des grands annotateurs : on commente la partie qu’on a gagnée, et la logique qu’on y découvre après coup a le défaut d’avoir toujours raison. Nimzowitsch a gagné cette partie — mais pas pour les raisons qu’il donne, ou pas seulement.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée. Au blocus, Nimzowitsch a consacré en outre un livre à part, Die Blockade (1925), que le même éditeur a traduit sous le titre Le blocage.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Le blocage — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Le blocage — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Puisque tout dépend du choix du bloqueur, il faut maintenant savoir lequel prendre. Le prochain épisode est consacré à ce que Nimzowitsch appelle le bloqueur dans sa profession principale et dans ses activités accessoires — comment une pièce peut bloquer sans cesser de travailler ailleurs, et pourquoi certaines sont faites pour ce métier quand d’autres s’y usent.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

Votre commentaire

Pas de compte à créer. Votre adresse ne sera ni publiée, ni transmise : elle ne sert qu’à vous prévenir si je vous réponds.

Le premier message d’un nouveau visiteur attend ma relecture avant d’apparaître ; les suivants sont publiés aussitôt.