Nimzowitsch raconte : le pupitre du blocus

Bloqueur : la tour blanche en a5 bloque le pion a6 pendant que l'autre tour envahit la huitième rangée
Pendant que la tour blanche fait irruption en f8, l’autre est restée en a5 sans bouger. Elle n’est pas inactive : elle attend son heure, et elle en a deux.

L’épisode précédent laissait une objection en suspens. Bloquer un pion passé, d’accord — mais la pièce qui bloque est immobilisée, et ce n’est pas une carrière. Nimzowitsch consacre toute une section à démonter ce préjugé, et il le fait en parlant du bloqueur comme d’un employé : sa profession principale, et ses activités accessoires.

(Treizième épisode de la série. Le précédent donnait les trois raisons de bloquer.)

Un fonctionnaire qui menace

« La profession principale du bloqueur consiste manifestement à bloquer dans les règles de l’art le pion en question. En ce sens, il tend lui-même à l’immobilité. » Et pourtant, s’exclame Nimzowitsch — « quelle force vitale ! » — il déploie souvent une activité considérable.

Il en distingue trois formes. La première est l’effet de menace depuis la case même : le bloqueur ne bouge pas, mais sa simple présence prépare quelque chose. C’était le cas du cavalier e6 de l’épisode précédent, qui bloquait le pion e5 et préparait …g5.

Le voyage de vacances

La deuxième est ce qu’il appelle l’élasticité : le bloqueur quitte son poste. Il en a le droit dans trois cas — si le voyage est prometteur, s’il peut revenir à temps bloquer le pion sur une autre case, ou s’il peut laisser un remplaçant, choisi parmi les pièces qui le couvraient.

Le deuxième cas donne lieu à la scène de bureau la plus réjouissante du livre. Une tour bloque un pion en h4, part manger un pion à l’autre bout, le pion en profite pour avancer, la tour court se replacer devant lui :

Monsieur « la Tour » se présente au bureau, s’incline devant le patron, salue ses collègues et prend place au pupitre du blocus avec une mine de quelqu’un de frais et reposé — alors qu’en réalité il a dû se démener terriblement pour arriver encore à l’heure.

De cette petite comédie, il tire une règle sérieuse : l’élasticité est faible quand le pion à bloquer est très avancé, et maximale quand il se trouve au milieu de l’échiquier. Un bloqueur posté devant un pion en septième rangée n’a pas le temps d’aller où que ce soit. Un cavalier qui bloque un pion en d5 « peut se permettre de longs voyages dans toutes les directions ».

Ce qui se cultive et ce qui pousse tout seul

Vient alors la distinction la plus utile de la section. La force de blocus doit être développée systématiquement et consciemment ; l’élasticité et l’effet de menace, eux, viennent d’eux-mêmes. Nimzowitsch a une image pour le dire : ces avantages accessoires « prospéraient comme le chardon sur un sol pierreux ».

Comment renforce-t-on la force de blocus ? En amenant des troupes auxiliaires — qui doivent elles-mêmes être placées en sûreté. Car le bloqueur, exactement comme l’avant-poste du chapitre précédent, ne tire pas sa force de lui-même : il la tire de sa liaison stratégique avec l’arrière-pays. Un bloqueur mal couvert sera chassé ou détruit, et le pion reprendra sa marche.

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Sa position d’examen tient en six pièces : les Noirs jouent, et la question est « la tour c6 est-elle un bloqueur fort ? » Elle bloque bien le pion c5, mais son unique soutien est le fou e4 — et si ce fou doit s’éloigner pour sa propre sécurité, le bloqueur perd son appui. Toute la position tient à ce fil.

Et Nimzowitsch en profite pour annoncer, pour la première fois du livre, l’idée qui fera le scandale de sa deuxième partie : puisque la case de blocus est un point stratégiquement important, il faut la couvrir plus souvent qu’il n’est strictement nécessaire. C’est la surprotection. Sa formule, comme toujours, est domestique :

Donc ne pas attendre que les attaques s’accumulent, mais bien plutôt couvrir en réserve — un peu comme on a coutume de dormir en réserve avant un bal.

La tour qui ne bougeait pas

Sa démonstration en partie réelle est un modèle. Copenhague 1924, contre Allan Nilsson.

Au trente-troisième coup, la tour blanche se pose en a5, devant le pion a6. Elle n’en bougera plus pendant treize coups. Pendant ce temps, l’autre tour manœuvre, arrive en f5, puis fait irruption en f8 — la position de notre carte. Et c’est là que Nimzowitsch écrit le commentaire qui résume toute la section :

L’irruption. Et la tour a5 est toujours là, fidèle et immobile, et monte la garde ! Mais ce gardien immobile est prêt à intervenir à tout instant — soit par Ta5-a2-f2 (élasticité), soit par Ta5xa6 si la tour noire s’en va. Cette possibilité relève de « l’effet de menace depuis la case ».

Les deux activités accessoires, nommées par leur nom, dans une seule pièce qui n’a pas bougé. Et la partie se gagne exactement comme annoncé : la tour a5 finit par prendre en a6, quatorze coups après s’être assise.

D’où la conclusion de la section, qui répond enfin à l’objection du départ : « l’officier ne déroge en rien s’il donne suite à l’invitation qui lui est faite de bloquer, car la place de blocus se révèle être une place tout à fait honorable, sûre et pourtant pleine d’initiative. »

Le chapitre se referme sur un conseil de travail, qui vaut pour bien d’autres apprentissages. Que l’élève reprenne quelques parties de maîtres ou les siennes propres, qu’il compare les bloqueurs entre eux, leurs qualités, leur destin, la façon dont ils ont chuté ou réussi — « et il tirera plus de profit d’une connaissance approfondie d’un seul « acteur » que d’une familiarité superficielle avec toute la troupe ! » Puis il cite Goethe : « C’est dans la limitation que se montre le maître. »

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le plan gagne, et largement : à la position de notre carte, Stockfish donne plus de quatre pions d’avance aux Blancs, et la partie se conclut comme Nimzowitsch l’annonce.

Mais le coup-clé mérite une nuance. Les annotations gratifient 33.Ta5 de trois points d’exclamation — la distinction la plus haute qu’on puisse décerner à un coup. Le moteur, lui, le classe troisième, derrière deux coups plus prosaïques, 33.Rg3 et 33.h4, qui valent chacun près d’un pion de plus. La position est gagnante par plusieurs chemins ; celui du livre n’est pas le plus rapide.

Ce n’est pas une faute, c’est une habitude d’époque : le coup thématique — celui qui illustre l’idée qu’on est en train d’enseigner — recevait volontiers les honneurs typographiques du coup fort. On retrouve la même générosité chez Tarrasch, chez Réti, chez tous les grands annotateurs d’avant-guerre. Il vaut mieux lire ces points d’exclamation comme des soulignements pédagogiques que comme des évaluations.

Quant à l’idée elle-même — une pièce peut bloquer, menacer et voyager à la fois, et le blocus n’est pas une dégradation —, elle est passée sans retouche dans la langue commune des échecs. Le mot bloqueur s’emploie aujourd’hui exactement dans le sens que Nimzowitsch lui a donné, et personne ne songe plus à trouver déshonorant qu’un cavalier passe vingt coups devant un pion adverse.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée. Au blocus, Nimzowitsch a consacré en outre un livre à part, Die Blockade (1925), que le même éditeur a traduit sous le titre Le blocage.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Le blocage — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Le blocage — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Nous avons vu comment bloquer. Le prochain épisode prend le problème par l’autre bout : comment lutter contre un bloqueur quand c’est nous qui avons le pion passé — et l’on y verra Nimzowitsch défendre une thèse à laquelle personne ne croyait, celle du roi en personne montant à l’assaut d’un pion isolé.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

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