Nimzowitsch raconte : changez les blocqueurs !

Changer de bloqueur : finale de rois et pions : le roi blanc en e6 doit choisir entre d7 et d6
Quatre pièces sur l’échiquier, deux cases possibles pour le roi blanc. L’une gagne, l’autre perd — et ce n’est pas l’opposition qui tranche.

Nous avons vu comment bloquer un pion passé. Reste à savoir quoi faire quand c’est nous qui l’avons, et qu’une pièce adverse est plantée devant. Nimzowitsch répond en deux temps : d’abord une combinaison qu’il baptise en français, ensuite une thèse qui va fâcher les anciens.

(Quatorzième épisode de la série. Le précédent montrait le bloqueur au travail.)

Le bloqueur doit avoir la peau épaisse

Avant d’attaquer un bloqueur, il faut savoir qu’ils ne se valent pas — et le critère de Nimzowitsch est social autant que technique. Une qualité recherchée chez un bloqueur, écrit-il, c’est la basse extraction : plus elle est modeste, mieux c’est. Traduction : un cavalier ou un fou fera l’affaire, pas une dame.

Nous pensons qu’un bloqueur doit avoir la peau épaisse. Une sensibilité un peu exagérée, comme celle dont font preuve le roi ou la dame, s’accorderait mal avec le rôle de bloqueur. La petite figure — cavalier ou fou — peut rester en place sous l’attaque : elle n’a qu’à appeler du renfort. La dame, elle, a coutume de réagir à la moindre attaque en quittant les lieux « la tête fièrement haute ».

Le roi est un mauvais bloqueur lui aussi — sauf en finale, où lui vient « le don royal de pouvoir changer de couleur » : chassé d’une case noire, il se réinstalle sur la case blanche suivante et bloque toujours.

« Changez les blocqueurs ! »

Puisque les bloqueurs sont de qualité inégale, l’idée s’impose : remplacer celui d’en face par un moins bon. Et le procédé est d’une simplicité enfantine — on prend le bloqueur, et la pièce qui reprend hérite du poste.

Nimzowitsch donne à la manœuvre un nom français, en italique dans son texte allemand : « Changez les blocqueurs ! » Puis il traduit, comme il dit, en bon allemand : « le changement de ministre en pays ennemi serait un fait accompli ». Et il file la métaphore diplomatique :

L’attaquant est prêt à s’expliquer avec la société de blocus adverse ; mais il souhaite d’abord voir remplacer par un autre homme le porte-parole de ladite société, qui lui paraît peu sympathique pour une raison ou une autre. Une fois cela fait, que les négociations commencent !

sssssssssssssRssssssssssssssrBpsKsssspssssssssksssssssssssssssss

Sa position d’exemple : les Blancs ont un pion passé en g5, et le fou noir f5 le bloque. Ce fou est un excellent bloqueur — il est couvert par la tour. Alors les Blancs le prennent : 1.Txf5!, et c’est la tour noire qui reprend et devient bloqueuse. Le changement de ministre est accompli, et la négociation tourne autrement.

« L’opposition abolie ! »

La section suivante s’ouvre sur une provocation que Nimzowitsch savoure visiblement :

Beaucoup de héros grisonnants par les échecs vont se prendre la tête à deux mains : comment, faut-il maintenant abolir aussi l’opposition ?! Eh oui, je regrette de ne pouvoir vous épargner cette douleur.

Son grief est intéressant, et il le formule par une comparaison : l’opposition est apparentée, « quant à la profondeur de conception », au centre compris de façon arithmétique — celui qu’on juge en comptant les pions. Dans les deux cas, dit-il, « on juge la situation intérieure d’après des signes purement extérieurs ! »

À la place, il propose de regarder ce qui se passe vraiment : un roi qui attaque de face, un roi qui doit s’écarter, et l’encerclement qui en résulte. La position de notre carte est sa démonstration.

ssssssssssssssssssPsksssKspsssssssssssssssssssssssssssssssssssss

Le roi blanc est en e6, le pion noir en c6, le pion blanc en c5, le roi noir en a5. Il faut jouer 1.Rd7! — et surtout pas 1.Rd6, précise Nimzowitsch avec un point d’interrogation. Un coup contourne, l’autre s’installe en face. Nous verrons plus bas ce que la machine en pense.

Le roi héros et le roi craintif

Pour que le roi encercle, encore faut-il qu’il sorte. Et Nimzowitsch consacre à ce sujet le plus beau portrait double du livre. Le roi doit mener, dit-il, « comme le lièvre dans une course cycliste — et non rester gentiment à la maison en lisant les communiqués de guerre ». Puis il explique pourquoi c’est si difficile à admettre :

Le roi du milieu de partie et celui de la finale sont deux êtres fondamentalement différents. Au milieu de partie, le roi est craintif : il se retranche dans son château — la position de roque — et il a grand besoin d’être consolé. Quand il se sait en contact avec ses tours, quand ses propres cavaliers et fous l’entourent affectueusement, alors, alors seulement, le vieux roi se sent à peu près bien.

En finale au contraire, le roi devient un héros — ce qui n’est pas trop difficile, puisque l’échiquier semble à peu près entièrement nettoyé d’ennemis. À peine la finale a-t-elle commencé qu’il quitte son roque et s’avance vers le centre à pas lents mais impressionnants, manifestement parce qu’il entend se trouver « au milieu des événements ».

Et c’est contre un pion isolé qu’il se montre le plus brave. La manœuvre se fait en trois temps, que Nimzowitsch décompose : attaque frontale — le roi se plante devant le pion —, l’adversaire doit s’écarter, et enfin l’encerclement. On retrouve la hiérarchie de l’épisode 9 : frontale, latérale, encerclement, la dernière étant la plus forte. Sauf qu’ici c’est le roi en personne qui l’exécute.

Ce qu’on dit aujourd’hui

La position de la carte est le genre de chose qu’un moteur tranche sans appel, et le verdict dépasse ce que Nimzowitsch annonçait.

1.Rd7 gagne — mat annoncé en quatorze coups. Et 1.Rd6, qu’il se contente d’affubler d’un point d’interrogation, ne perd pas seulement le gain : il perd la partie. Après ce coup, l’évaluation bascule complètement et ce sont les Noirs qui l’emportent. Entre les deux cases voisines où le roi blanc peut se rendre, il y a l’écart maximal que les échecs autorisent.

Le « changez les blocqueurs » passe aussi haut la main : dans sa position, 1.Txf5 est le premier choix du moteur et le seul coup qui gagne — la meilleure alternative rend exactement la nullité. Là encore, l’idée n’est pas une élégance : c’est le coup.

Reste la provocation sur l’opposition, qui mérite une mise au point. Nimzowitsch a tort sur la lettre : l’opposition n’a pas été abolie, elle figure dans tous les manuels de finales d’aujourd’hui, et c’est un outil de calcul parfaitement fiable. Mais il a raison sur l’intention. Ce qu’il refuse, c’est qu’on applique une recette de comptage sans comprendre ce qu’elle mesure — et la suite du siècle lui a donné raison sur ce point-là : les finales de pions s’enseignent désormais par les cases critiques et les cases correspondantes, c’est-à-dire par ce que l’opposition signifie, dont elle n’est qu’un cas particulier. Il n’a pas aboli l’opposition ; il a demandé qu’on cesse de s’en contenter.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée. Au blocus, Nimzowitsch a consacré en outre un livre à part, Die Blockade (1925), que le même éditeur a traduit sous le titre Le blocage.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Le blocage — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Le blocage — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le prochain épisode referme le chapitre du pion passé avec deux questions très pratiques : quels pions passés sont privilégiés — car tous ne se valent pas —, et surtout quand un pion passé doit avancer. Nimzowitsch y donne une règle que beaucoup de joueurs ignorent encore, et qui va à l’encontre de l’envie d’expansion dont il a fait tout un chapitre.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

Votre commentaire

Pas de compte à créer. Votre adresse ne sera ni publiée, ni transmise : elle ne sert qu’à vous prévenir si je vous réponds.

Le premier message d’un nouveau visiteur attend ma relecture avant d’apparaître ; les suivants sont publiés aussitôt.