
Nous refermons le chapitre du pion passé par deux questions très concrètes. Tous les pions passés se valent-ils ? Non. Et quand faut-il les pousser ? Rarement quand on en a envie.
(Quinzième épisode de la série. Le précédent montrait comment se débarrasser d’un bloqueur.)
Les pions privilégiés
« Même sur les soixante-quatre cases, les biens n’ont pas coutume d’être répartis de façon tout à fait égale », commence Nimzowitsch. Il existe des pions passés « privilégiés », et il en compte trois espèces : les deux pions liés, le pion passé couvert, et le pion passé éloigné. Que l’élève, dit-il, ne manque jamais une occasion de s’en procurer un.
Les pions liés ont une position idéale : côte à côte sur la même rangée, disons en g4 et h4. Là, ils sont tout simplement impossibles à bloquer. Mais l’envie d’expansion les pousse, l’un finira par avancer, et c’est là que tout se joue. D’où la règle : l’avance de l’un ne doit se faire qu’à un moment où l’adversaire ne peut pas bloquer fortement. Le blocus faible qui s’installe alors se balaie, le pion resté en arrière rejoint son camarade, et la position idéale est rétablie un cran plus haut.
L’outil de cette manœuvre est le roi, qui se glisse dans les brèches ouvertes par l’avance. Nimzowitsch appelle ça plomber les pions — et il ne résiste évidemment pas :
Ainsi « mon » roi n’aurait jamais à craindre de se retrouver au chômage : au pire, il postule pour une place de dentiste quelque part à la campagne et — plombe les pions !
Les deux pions liés ont même droit à une chanson. Nimzowitsch cite Ich hatt’ einen Kameraden — « J’avais un camarade », le chant funèbre que toute l’Allemagne connaissait par cœur en 1925 — et son vers le plus célèbre : « du même pas et de la même allure… » Mais la camaraderie a ses limites :
Le pion g5 laisse honteusement tomber son camarade h4 ! Oui, quand un pion est devenu « grand », la camaraderie faiblit !
Le châtiment de Stockholm
Il illustre la règle par sa violation, relevée dans un match par clubs à Stockholm en 1921.
Les Blancs jouèrent 1.b6+?, « permettant ainsi le blocus absolu 1…Rb7 — absolu, parce que le roi en b7 ne pourra plus jamais être chassé ». La suite est racontée comme une fable. Le roi blanc part manger à l’autre aile, arrive jusqu’en g7, se régale du pion h7 — et à cet instant précis apparaît le fou noir en h5. « Le repas à l’aile roi se révéla achevé. Penaud, Sa Majesté repartit vers l’autre aile, mais là non plus il n’y avait plus rien à faire. » Verdict :
Le juste châtiment a frappé celui qui avait le trait, pour son avance contraire à la règle.
Trois raisons d’avancer, et une seule bonne façon
La section suivante s’ouvre sur un vers de Heine — « C’est une vieille histoire, mais elle reste éternellement neuve » — appliqué au joueur qui pousse son pion passé au moment le moins indiqué. Nimzowitsch recense donc les trois cas où l’avance se justifie : quand elle rapproche le pion du but, quand elle ouvre du terrain au roi qui suit, et quand le pion s’offre en appât.
Au passage, une phrase qui vaut pour tout le chapitre : « Il est facile de mettre des pions passés au monde ; il est bien plus difficile de devoir s’occuper de leur avenir. »
Le troisième cas est celui de notre carte. Le pion h2 blanc doit se sacrifier pour détourner le roi noir. Reste à savoir comment — et Nimzowitsch pose le principe : la force de diversion croît avec la distance. Avancer le pion réduirait cette distance ; il faut donc faire exactement le contraire, et emmener son roi à l’autre bout.
Donc 1.Rf4! Et surtout pas 1.h4, qui mérite ce commentaire :
Non content de vouloir sacrifier le pion h, il le présente carrément sur un plateau ! Voilà ce que j’appelle vraiment exagérer la noblesse !
Après 1.Rf4! Rh4 2.Re5 Rh3, le roi noir va bien récupérer le pion h2 — mais il aura fait tout le chemin. Nimzowitsch le raconte à sa manière : « Sa Majesté noire peut se consoler, car la marche de h5 à h3 creuse l’appétit : le pion h2 devient ainsi un joli déjeuner à la fourchette, pris après une promenade fatigante ! » Et il résume : « certes l’appât veut mourir — mais avec la plus grande perte de temps possible pour l’adversaire. »
Le jeune homme qui partit conquérir le monde
Il termine le chapitre par une position où l’avance des pions n’entre dans aucun des trois cas, et qu’il annonce sous deux titres : la séance spiritiste, et « du jeune homme qui partit pour conquérir dans le monde une position de vainqueur » — la formule des contes.
Les Blancs jouent 1.c5 Rc7 2.Rd5 Rd7 3.c6+ Rc7 4.Rc5 Rc8 — ce qu’il appelle le blocus de réserve — 5.Rd6 Rd8 6.c7+ Rc8 7.Rc6. « L’avance paraissait sans motif », reconnaît-il : ni a), ni b), ni c). Et pourtant les Noirs sont maintenant en zugzwang, obligés d’envoyer leur pion a, « et voilà le prélude d’un drame palpitant ».
Le jeune homme, c’est le pion a7. S’il avance de deux cases, il court à sa perte. S’il tente le pas modeste — « notre jeune ami se rétracte et se confond en excuses dans les formes » — les Blancs répondent 8.a4, et Nimzowitsch commente : « nous démontrons alors au malheureux « jeune homme » que l’énergie est un atout, elle aussi. »
Ce qu’on dit aujourd’hui
Trois positions, trois vérifications — et c’est le chapitre le mieux tenu depuis les cinq cas particuliers.
L’appât. Le verdict est binaire et il est exactement celui de Nimzowitsch : 1.Rf4 gagne, 1.h4 fait nulle. Stockfish donne zéro tout rond après le coup de pion. Sa règle sur la distance n’est pas une élégance de style : c’est la différence entre un point et un demi.
Stockholm 1921. Le bon coup rapporte plus de neuf pions d’évaluation ; le 1.b6+? joué dans la partie tombe à quatre centièmes de pion — c’est-à-dire l’égalité. Le « juste châtiment » dont il parle n’est pas une figure de style : ce coup a bel et bien jeté la partie.
Le jeune homme. Son 1.c5, qu’il présente lui-même comme « apparemment sans motif », est le premier choix du moteur et gagne la promotion, quand le deuxième candidat ne vaut « que » sept pions. La manœuvre de zugzwang tient debout d’un bout à l’autre.
Il y a une raison à cette régularité, et elle mérite d’être dite : ce sont des finales de pions. C’est le domaine des échecs où la vérification est absolue — les bases de finales à sept pièces contiennent la réponse exacte à chacune de ces positions —, et c’est aussi celui où un maître de 1925 pouvait raisonner juste sans machine, parce que le nombre de coups à examiner reste humain. Quand Nimzowitsch quitte la finale pour le milieu de partie, il redevient faillible ; ici, il ne l’est pas.
Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le chapitre du pion passé est clos — le plus long du livre, et le plus célèbre. Le suivant est aussi le plus court : l’échange. Nimzowitsch y ramène à trois les raisons valables d’échanger une pièce, et l’on verra que la troisième n’est pas celle qu’on croit.
Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.


