Nimzowitsch raconte : vendre sa vie le plus cher possible

Motifs d'échange : une tour et un fou blancs face au roi noir enfermé derrière ses pions
Les Blancs veulent la huitième rangée. Deux coups naturels la leur donnent trop tard ; un troisième la leur donne tout de suite, et c’est un échange.

Le cinquième chapitre de Mein System est le plus court du livre, et Nimzowitsch l’annonce lui-même : « Un bref chapitre, qui souhaite essentiellement renseigner sur les motifs d’échange possibles. » Son but n’est d’ailleurs pas de faire échanger, mais l’inverse — « éclairer l’élève, autant que possible, sur ce qu’a de dangereux un commerce d’échanges mené trop énergiquement ».

(Seizième épisode de la série. Les cinq précédents ont refermé le long chapitre du pion passé.)

Le fruit mûr

Sa position de départ mérite d’être citée entière, parce qu’elle vaut pour bien d’autres décisions que les échanges :

Chez le maître, le processus d’échange se produit de lui-même. Occupez des colonnes ou assurez-vous la maîtrise de certains points stratégiquement importants, et la possibilité d’échange — celle qu’on souhaite — vous tombera dans le giron comme un fruit mûr.

Autrement dit : on ne cherche pas les échanges, on les récolte. Hors des cas qu’il va énumérer, « tout échange, surtout s’il est mené convulsivement, est un mal ». Voici donc les cas.

Premier motif : ouvrir une colonne sans perdre un temps

C’est la position de notre carte, et elle tient en huit pièces. Les Blancs veulent occuper la colonne e pour mater en huitième rangée.

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S’ils préparent le mat par un coup ordinaire — Ff3, ou une tour supplémentaire —, les Noirs ont le temps de faire quelque chose : …Rf8, ou …g6, et l’affaire est close. Le bon coup est 1.Fxc6!, et Nimzowitsch explique pourquoi en une phrase dont je souligne l’incise :

Les Noirs n’ont pas le temps de parer le mat, car ils « doivent » reprendre — à comprendre aussi au sens psychologique.

Retenez cette parenthèse. Nous allons voir qu’elle contient tout ce qui sépare un joueur d’une machine.

(Une précision d’honnêteté : Nimzowitsch, comme souvent, ne donne que les acteurs de la scène et ne dit pas où est le roi blanc. Je l’ai posé en a1 pour que la position soit jouable ; cela ne change rien à la démonstration.)

Deuxième motif : la fureur de destruction

Le deuxième motif est d’échanger un défenseur — et l’intérêt du passage est que Nimzowitsch élargit énormément le mot. Un défenseur, ce n’est pas seulement une pièce qui en protège une autre. C’est aussi une pièce qui défend du terrain, ou qui empêche une approche.

Ses exemples sont limpides : un cavalier en f6 « couvre » toute l’aile du roque, puisqu’il interdit Dh5 ; un cavalier bien placé au centre « couvre et assure un large terrain » par son seul rayon d’action. Tous sont des défenseurs au sens du livre. D’où la règle, qui est aussi la plus belle formule du chapitre :

Que ta fureur de destruction s’adresse à tout défenseur, au sens étroit comme au sens large !

Sa position d’illustration réunit les deux premiers motifs en une série d’échanges. Un coup d’œil suffit, dit-il, pour repérer « le chevalier égaré en h2 et son défenseur, le fou b8 ».

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Troisième motif : vendre sa vie le plus cher possible

Le troisième motif est le plus simple : on échange pour n’avoir pas à reculer. Une pièce est attaquée ; entre la retirer en perdant un temps et la troquer contre une pièce adverse, on troque — surtout si le temps ainsi épargné sert à quelque chose.

Mais Nimzowitsch en tire une variante qu’il baptise, et c’est là que le chapitre devient intéressant. Quand ce sont deux grosses pièces qui sont attaquées de part et d’autre, on obtient ce qu’il appelle : « Il cherche à vendre sa vie le plus cher possible. »

Comprenez : une dame condamnée ne se laisse pas prendre pour rien, elle s’échange. Et Nimzowitsch observe que ce geste tout simple est presque inaccessible au débutant :

Curieusement, un tel sacrifice « mercantile » de la dame est bien moins familier au débutant qu’un sacrifice héroïque. Ce dernier est chez lui un phénomène fréquent — encore que ce ne doive pas être la dame, pour laquelle il éprouve un respect infernal —, tandis que le premier lui est complètement étranger.

Et il en donne l’explication, qui est fine : « ce n’est d’ailleurs pas du tout un sacrifice, tout au plus un sacrifice tout à fait passager — et c’est peut-être précisément dans cet entrelacement du « sacrifice » avec une sobre tendance à la conservation du matériel que réside la difficulté psychologique à laquelle le débutant succombe. »

On sait sacrifier avec panache, on sait compter ses points ; on ne sait pas faire les deux dans le même coup.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le mécanisme du premier motif est exact : 1.Fxc6 est bien le premier choix du moteur, et la reprise 1…bxc6 est mat en un coup — 2.Te8#, vérifié sur l’échiquier, le roi noir n’ayant aucune case de fuite derrière ses propres pions. De même, la série d’échanges de sa seconde position s’ouvre exactement par le coup qu’il indique.

Mais il se passe quelque chose de bien plus intéressant, et c’est la parenthèse de tout à l’heure. Stockfish refuse de reprendre. Il joue 1…h5, abandonne le cavalier sans compensation, et s’en tire avec deux pions et demi de retard plutôt qu’avec un mat.

Autrement dit : Nimzowitsch avait entièrement raison, et sa précision — les Noirs « doivent » reprendre, au sens psychologique — se trouve démontrée à l’envers par une machine qui, précisément, n’a pas de psychologie. Là où un humain reprend par réflexe, parce qu’on ne laisse pas une pièce en prise et qu’un cavalier vaut trois points, le moteur calcule froidement que le mat coûte plus cher que la pièce, et laisse le fou repartir avec sa prise.

Le procédé qu’il enseigne n’est donc pas une combinaison forcée : c’est un piège tendu à un réflexe humain. Il fonctionne sur nous et pas sur elle, et Nimzowitsch le savait assez précisément pour l’écrire entre parenthèses, en 1925, cinquante ans avant le premier ordinateur capable de le contredire.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le prochain chapitre est celui que Nimzowitsch avait annoncé dès le troisième : les éléments de la stratégie de finale, insérés ici « pour des raisons pédagogiques » alors qu’ils relèveraient du jeu de position. On y verra sa disproportion typique, et pourquoi il veut que l’élève apprenne les finales avant de savoir jouer le milieu de partie.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

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