
Nimzowitsch avait prévenu au troisième chapitre : il insérerait avant l’heure un chapitre de finales, « pour des raisons pédagogiques ». Nous y sommes, et il commence par un constat qui n’a pas pris une ride.
(Dix-septième épisode de la série. Le précédent traitait des motifs d’échange.)
La disproportion typique
C’est un phénomène connu que le même amateur qui sait mener joliment le milieu de partie se montre d’ordinaire bien démuni en finale. Cette disproportion délivre à l’ancienne pédagogie échiquéenne un certificat peu glorieux.
Il sait bien que l’ordre des choses veut qu’on apprenne d’abord l’ouverture et le milieu de partie, mais il appelle cela un mal, à corriger au plus vite. Et il s’en prend à l’image qu’on se fait de la finale : « Qu’on avertisse le débutant d’emblée que la finale ne sert nullement de mornes restes de la table richement garnie du milieu de partie. »
Au contraire, dit-il : la finale est le moment où l’on réalise systématiquement les avantages acquis, et cette réalisation n’a rien d’une besogne subalterne. « Il y faut l’homme tout entier, l’artiste tout entier ! » Puis, en une ligne qui vaut profession de foi : « La finale est très intéressante en elle-même, tout à fait sans Rinck ni Troitzky » — sans les grands compositeurs d’études, c’est-à-dire sans qu’on ait besoin de la déguiser en problème pour la rendre attrayante.
Le roi qui déjeune deux fois
Le premier élément est la centralisation, et d’abord celle du roi. « Au milieu de partie, le roi n’est qu’un figurant ; en finale au contraire, l’un des acteurs principaux. » Il faut donc le développer, comme on développe une pièce. La règle est simple : dès la finale commencée, le roi se met en marche vers le centre, d’où il pourra bifurquer à droite ou à gauche selon les besoins.
Et pour faire sentir la lenteur du personnage, Nimzowitsch peint la scène :
À pas lents, le roi s’approche du centre ; arrivé là, il rassemble autour de lui tous ses ministres et conseillers, se restaure par un copieux petit-déjeuner, consulte ses ministres, déjeune une seconde fois — car le roi, à la différence des mortels ordinaires, déjeune deux fois —, consulte de nouveau les conseillers assemblés, et alors seulement il choisit le théâtre des opérations qui lui semble bon, à lui et à ses conseillers.
Mais cette majesté a son revers, et l’observation est fine : « Dans de tels combats, le roi fait preuve, malgré toute sa dignité extérieure, d’une incroyable mesquinerie : il se bat pour une case comme s’il s’agissait d’un royaume ! » Car centraliser son roi, ce n’est pas seulement lui donner de l’espace : c’est en retirer à l’autre. « Qu’on ne lui concède aucune place au soleil ! »
La centralisation n’est d’ailleurs pas réservée au roi. Le cavalier posté au centre « lorgne vers les deux ailes », limite le roi adverse, et sert de rempart derrière lequel son propre roi vient se centraliser à son tour — ce que Nimzowitsch appelle, en créditant Tartakower du terme, une île de figures. Même la dame, qui agit pourtant très bien depuis le bord, cherche le centre : « il n’existe pas de preuve plus frappante de l’importance de la centralisation. »
Le héros de conte et son rhume
Sous la protection d’une dame centralisée, couverte par un pion et couvrant des pions, le roi peut se permettre de longs voyages en pays ennemi. Nimzowitsch raconte l’expédition comme il se doit :
Les Blancs se laissent souffler le vent aux oreilles et partent, tels un héros de conte, gais et joyeux, dans le vaste monde. Et pour finir ils arrivent à un château magnifique, où les attend… la jeune fille de roi, belle comme dans les contes… C’est exactement ce qui arrive ici à notre roi f3, à cette différence près que ce sont deux châteaux qui lui font signe.
Et puis, comme toujours chez lui, la fable se heurte au réel — et c’est là que naît l’idée technique :
Entre la réalité et le conte, il existe parfois de petites différences de couleur réaliste. Dans les contes, il tonne et il éclaire assez souvent, mais personne n’attrape le moindre rhume — encore que la méchante reine ait coutume d’être parfois un peu « enrhumée ». Dans la réalité triviale en revanche, un refroidissement est un incident assez typique. Pour se prémunir contre ce danger, que le roi voyageur se soucie à temps d’une cachette utilisable.
La cachette, c’est la case où le roi se met à l’abri des échecs de la tour adverse — le plus souvent derrière son propre pion. Nimzowitsch donne une position où le pion passé est en a6, la tour blanche en a8, et où le coup naturel 1.a7? serait une erreur : il détruit la cachette avant de s’en servir.
Construire son propre abri
Trouver une cachette toute faite est une chance. La technique commence quand on doit la fabriquer :
Nous sommes ainsi « faits », nous les humains, que lorsque nous avons trouvé par hasard quelque chose de profitable, nous nous efforçons ensuite d’apprendre à le produire de notre propre volonté. Ici de même. La technique de finale exige qu’on sache se construire soi-même sa cachette, un peu comme l’éclaireur monte sa tente. C’est à quoi sert la construction du pont.
C’est la position de notre carte, et c’est l’une des plus célèbres de toutes les finales. Sortir tout de suite ne donne rien : « si les Blancs jouent 1.Rf7, il s’ensuit une série d’échecs et le roi blanc devra rentrer chez lui sans avoir rien accompli. » Le bon coup est ailleurs, et Nimzowitsch le présente pour ce qu’il est — 1.Te4!, « un coup incompréhensible au premier regard ».
Suit 1…Th2 2.Rf7 Tf2+ 3.Rg6 Tg2+ 4.Rf6! Tf2+ 5.Rg5! Tg2+ 6.Tg4! — et le commentaire tombe : « La construction du pont est achevée, la case g5 est devenue une cachette impeccable. » La tour, posée en travers de la quatrième rangée, sert littéralement de parapet au roi.
Et si les Noirs, au lieu de donner échec, attendent ? Alors Nimzowitsch sort une variante qu’il gratifie de trois points d’exclamation, et une image que je n’ai jamais vue ailleurs : 5.Te5!! — « une manœuvre exquise, que tout constructeur de ponts devrait nous envier : nous transportons le pont entier, avec tous ses accessoires, d’un endroit à un autre ». Le pont se reconstruit une rangée plus haut, et la cachette se retrouve en g6.
Ce qu’on dit aujourd’hui
La cachette est validée sans appel. Dans la position du pion a6, le bon plan vaut plus de six pions d’évaluation, et le 1.a7? que Nimzowitsch condamne tombe à trois centièmes — c’est-à-dire l’égalité. Pousser le pion détruit bien l’abri, et avec lui le gain.
Sur le pont, le verdict demande une précision qui commence à m’être familière. Stockfish classe 1.Rf7 avant 1.Te4 — mais Nimzowitsch n’a jamais écrit que 1.Rf7 perdait. Il écrit que le roi devra rentrer « sans avoir rien accompli », ce qui est exact : la position reste gagnante, il faudra simplement jouer Te4 plus tard. C’est le même phénomène qu’à l’épisode sur la règle du candidat — une position largement gagnante ne discrimine pas les coups, et le moteur, qui compte en pions et non en temps perdu, n’a aucune raison de préférer le chemin court.
Sur le fond, rien à redire : la construction du pont est encore aujourd’hui la technique qu’on enseigne, sous le nom de position de Lucena, du nom du manuel espagnol de 1497 où elle apparaît pour la première fois. Ce que Nimzowitsch y ajoute n’est pas la solution — elle avait quatre siècles — mais la raison : il ne dit pas « voici la manœuvre », il dit « le roi a besoin d’un abri, et quand il n’en trouve pas, il en construit un ». C’est toute la différence entre retenir une position et comprendre une finale.
Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le prochain épisode poursuit les éléments de la finale avec le deuxième d’entre eux : la position agressive de la tour, et plus généralement l’officier actif. On y verra pourquoi une tour qui défend est une tour perdue, et ce que Nimzowitsch entend par « le tout en avant ».
Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

