
Seizième épisode de Capablanca raconte, et avant-dernier du chapitre IV. Le thème du jour est le plus mécanique de tous, et sans doute le plus immédiatement utile : mettre une pièce adverse hors jeu.
Une pièce hors jeu, c’est une pièce en moins
Très souvent, dit Capablanca, un maître joue simplement pour couper une pièce adverse du théâtre des opérations. Un fou, un cavalier, complètement mis hors d’usage. Et dans ces cas-là, ajoute-t-il, on peut considérer que la partie est gagnée à partir de cet instant — parce qu’en pratique, un camp a une pièce de plus que l’autre.
C’est une idée simple et un peu brutale : peu importe qu’une pièce soit sur l’échiquier si elle n’y sert à rien.
Winter contre Capablanca, Hastings 1919
La démonstration est une partie qu’il a jouée avec les Noirs, et j’en ai rejoué les 58 demi-coups. Une partie des quatre cavaliers, dans une variation qu’il connaît bien pour l’avoir souvent jouée lui-même — et qu’il juge parfaitement bonne.
Au huitième coup, son adversaire s’écarte de l’esprit de la variation. Capablanca en profite pour exposer longuement le plan correct — h3, puis l’avance du pion g, le cavalier dames rejoignant f5 par e2 et g3 ou par d1 et e3, le roi le plus souvent en h1, et finalement f4, moment où l’attaque commence vraiment. C’est l’un des passages les plus techniques du livre.
Position après 9…c5. Ce coup empêche d4 — mais surtout, écrit Capablanca, il invite les Blancs à jouer Cd5, ce qui serait fatal. Son propre plan est de jouer …g5 dès que possible pour libérer sa dame et son cavalier du clouage.
Et les Blancs tombent dedans : 10.Cd5. Le commentaire qui suit est l’un des plus savoureux du livre. Seul le manque d’expérience explique ce coup, dit-il — puis il ajoute que les Blancs auraient dû se dire qu’un joueur de son expérience et de sa force ne pouvait pas laisser jouer un tel coup s’il était bon. C’est de la psychologie autant que des échecs.
Après 10…g5, la partie blanche est perdue. La prise en g5 est impossible — le cavalier serait pris et les Blancs perdraient une pièce — donc le fou doit reculer en g3, avec des conséquences désastreuses dans tous les cas.
Voici ces conséquences, après 15…f6. Le fou blanc en g3 dispose encore de quatre cases — mais trois d’entre elles sont défendues par les Noirs, et la quatrième ne mène nulle part. Il ne peut se libérer qu’en donnant un pion, et peut-être même pas.
Autrement dit, comme l’écrit Capablanca, les Blancs sont en pratique un fou de moins. Les Noirs consacrent alors toute leur énergie à l’aile dame, et avec une pièce d’avance le résultat ne fait aucun doute. Il donne la fin de la partie, dit-il, simplement pour montrer combien il est simple de gagner ces positions-là.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Ce fou est devenu célèbre : on parle encore du « fou de Winter » pour désigner une pièce enterrée derrière ses propres pions. Et le principe que Capablanca énonce ici — une pièce hors jeu compte comme une pièce en moins — est aujourd’hui au cœur de toute évaluation : un moteur ne compte pas les pièces, il compte ce qu’elles font.
Sa remarque psychologique, elle, n’a pas d’équivalent moderne et c’est dommage. Se demander pourquoi l’adversaire vous laisse jouer un coup qui a l’air excellent est un réflexe qui sauve beaucoup de parties — et qu’aucune machine n’enseignera jamais, puisqu’elle n’a pas d’adversaire à qui prêter des intentions.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le prochain épisode referme le chapitre IV avec sa pièce maîtresse : une partie entière où Capablanca critique les motifs de chaque joueur coup par coup — pas seulement ce qui a été joué, mais pourquoi. Six diagrammes, et le plus long commentaire du livre.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.


