Capablanca raconte : critiquer les motifs d’un joueur

Alexander contre Thomas, Londres 1920 : le sacrifice de tour en c4
Le sacrifice de tour qui éloigne la dame blanche de la défense.

Dix-septième épisode de Capablanca raconte, et fin du chapitre IV. Pour clore sa théorie générale, le champion du monde ne commente pas une de ses parties : il en prend une autre, et invente un dispositif que je n’ai vu nulle part ailleurs.

Un commentaire à deux voix

La partie oppose F. F. L. Alexander à Sir George Thomas, l’un des meilleurs joueurs anglais de l’époque, au championnat du City of London Chess Club durant l’hiver 1919-1920. Capablanca a demandé à Thomas d’écrire lui-même les notes de sa partie — étant entendu qu’il y ajouterait ensuite ses propres commentaires sur ces notes.

Le résultat est un dialogue : le joueur explique ce qu’il a pensé sur le moment, et le champion du monde dit ce qu’il en pense. On n’est plus dans l’analyse mais dans la critique des motifs — pourquoi tel coup a été joué, et si la raison était la bonne.

Là où Thomas explique, et où Capablanca ajoute

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Position après 6…Da5. Thomas explique son idée : attaquer doublement le cavalier blanc. Capablanca ajoute deux raisons qu’il juge tout aussi bonnes — cette défense est moins jouée que les autres, donc moins bien connue, et elle laisse les Noirs avec la paire de fous, ce qui constitue généralement un avantage.

C’est déjà tout le programme : Thomas donne la raison technique, Capablanca la complète par des raisons pratiques et humaines.

Plus loin, au 9e coup, il est moins tendre : le fou noir ne va pas sur sa bonne case. En ouverture, le temps compte énormément, écrit-il, et le joueur doit veiller scrupuleusement à poser ses pièces au bon endroit. Trois coups plus tard, Thomas explique un coup de fou — et Capablanca note qu’il obtenait le même résultat autrement, ce qui confirme son reproche antérieur.

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Après 14…e5. Le coup blanc suivant est jugé sévèrement : en le jouant, les Blancs montrent qu’ils ne comprennent pas la vraie valeur de leur position. Leur seul avantage tenait au fou dames noir resté enfermé ; il fallait donc l’empêcher de sortir, ou forcer les Noirs à affaiblir leurs pions pour le sortir. Capablanca détaille trois plans possibles et ce que chacun aurait donné.

Le coup joué, lui, bloque l’action du fou blanc et facilite le développement adverse. À partir de là, ajoute-t-il, les Blancs joueront en défense et tout l’intérêt de la partie se déplacera du côté noir.

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Après 26.Fe2. Ici Thomas explique pourquoi il a choisi un échange, et Capablanca le contredit : son jugement est fautif. Il montre que si les Blancs avaient repris comme Thomas l’attendait, c’est Thomas qui aurait eu la moins bonne structure de pions.

Il critique aussi, deux coups plus loin, une poussée qu’il juge prématurée : le coup est fort en soi, dit-il, mais il est isolé et sans continuation. Et il en tire une règle générale — de telles avances ne devraient être jouées que lorsqu’elles peuvent être suivies d’une action concertée des pièces.

La fin, qu’il salue sans réserve

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Après 37…Df8. Le ton change complètement. La position est maintenant gagnée pour les Noirs, dit-il, et il ne reste qu’à trouver la bonne route — que Sir George Thomas emprunte de façon irréprochable.

Il glisse au passage une variante qu’il ne développe pas, et qu’il offre au lecteur comme une curiosité : une victoire noire qu’il qualifie d’extraordinairement belle, commençant par un échec de dame qu’il assortit de trois points d’exclamation. Il laisse le travail à l’élève.

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Après 40…Txc4 !! — un sacrifice de tour que Capablanca juge très beau et qui est la meilleure façon de poursuivre l’attaque. Thomas explique son motif : éloigner la dame blanche de la défense.

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Après 43…e2 ! Le pion noir est à une case de la promotion, et Thomas note laconiquement que la dame blanche n’a aucune issue — mais que les Blancs n’ont pas le temps de la sauver. Un coup plus tard, ils abandonnent.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Ce dispositif — faire annoter une partie par son auteur, puis commenter les annotations — reste rarissime. On le retrouve pourtant, sous une forme inattendue, dans l’entraînement moderne : demander à un élève d’écrire ce qu’il pensait pendant la partie, avant de lancer le moteur. Ce qui est instructif n’est pas que le coup soit bon ou mauvais, mais l’écart entre la raison qu’on croyait avoir et la vraie.

Et la critique la plus dure de Capablanca ne porte jamais sur un coup faible : elle porte sur un joueur qui ne comprend pas où est son avantage. C’est la différence entre corriger un calcul et corriger un jugement — et c’est encore aujourd’hui ce qu’un moteur ne fait pas à votre place.

Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca
Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca

La suite

Le chapitre IV est refermé. Le chapitre V est consacré à la stratégie de finale : l’attaque venue d’un autre côté, le danger d’une position sûre, les finales de tours et pions, et un dernier exemple de tour-fou contre tour-cavalier.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

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