
Dix-huitième épisode de Capablanca raconte, et ouverture du chapitre V, consacré à la stratégie de finale. Le champion du monde y reprend un principe déjà énoncé pour le milieu de partie, et montre qu’il vaut aussi quand l’échiquier s’est vidé : attaquer d’un côté, puis basculer de l’autre.
L’idée tient en une phrase. On attaque sur une aile ; l’adversaire y amène ses défenseurs ; et si nos pièces sont plus mobiles que les siennes, on transfère l’attaque à l’autre bout avant qu’il n’ait le temps de suivre.
Une finale de tours, vue des Noirs
Trait aux Noirs — et Capablanca les tenait. Son premier coup chasse la tour blanche, puis vient le coup qui commande tout le reste : 3…h5, suivi de h4. Le but n’est pas d’attaquer quoi que ce soit, mais de figer les pions blancs de l’aile roi en vue de la suite.
Pendant ce temps, les Noirs voient clairement le plan adverse : amener le roi blanc en b3 pour soutenir deux pions isolés et libérer les tours. Ils préparent donc le transfert. 1…Te4+ 2.Te2 Ta4 3.Ta2 h5 4.Td1 Tda5 5.Tda1 h4 6.Rd2 Rg7 7.Rc2 — et les deux tours blanches sont clouées à la colonne a.
Alors seulement : 7…Tg5, et l’attaque change d’aile. Les Blancs répondent 8.Tg1 ?, une faute sérieuse qui perd vite ; Rb3 s’imposait. Après 8…Tf4 9.Rd3 Tf3+ 10.Re2 Txh3, les Noirs gagnent quelques coups plus tard. Et si 10.gxf3, la colonne g s’ouvre : 10…Txg1 suivi de Th1, et les Noirs gagnent aussi, note Capablanca. C’est d’ailleurs pour cela que 10…Txh3 est possible : si 11.gxh3, Txg1.
Un détail de notation vaut d’être signalé : au cinquième coup blanc, Capablanca doit préciser laquelle des deux tours va en a1, puisque les deux le peuvent. La notation moderne bute au même endroit et exige Tda1.
Capablanca contre Kupchik, La Havane 1913
Trait aux Blancs, et Capablanca les a cette fois. Son avantage, dit-il, se réduit à peu de chose : il tient la colonne ouverte et il a le trait, ce qui lui donne l’initiative. S’y ajoute un léger atout de structure — ses pions d’aile dame sont liés, tandis que les Noirs ont un pion tour isolé.
La méthode est la même que dans l’exemple précédent : porter les tours en avant pour qu’au moins l’une d’elles puisse passer d’une aile à l’autre. Et il en profite pour formuler le principe général du chapitre, qui mérite d’être retenu tel quel :
Harceler sans relâche ; obliger l’adversaire à défendre ses pions avec ses grosses pièces. S’il a un point faible, l’affaiblir encore — ou en créer un second ailleurs. Et s’il parvient à se débarrasser de sa faiblesse, veiller à lui en créer une autre.
La partie l’illustre pas à pas. 1.Te4 Tfe8 2.Tae1 Te6 3.T1e3 Tce8 4.Rf1 Rf8 5.Re2 Re7 : les deux camps se copient, chacun amenant son roi au centre. Puis 6.Ta4 Ta8 7.Ta5 ! — un coup aux objets multiples : il fige presque tous les pions noirs, empêche l’avance de leurs pions f, et menace celle des pions blancs. Il force ainsi 7…d5, ce que les Blancs cherchaient.
Suit 8.c4 ! Rd6 — forcé, car la seule autre façon de sauver le pion laisserait tous les pions noirs isolés. Capablanca donne d’ailleurs la réfutation de l’alternative : sur 8…d4 vient 9.Te4 Rd6 10.b4 ! Te5 11.Ta6, et la partie noire est sans espoir.
Trait aux Noirs, après le treizième coup blanc. Et ici Capablanca se critique lui-même sans ménagement : ses douzième et treizième coups sont mauvais, Ta6 puis Ta3 étaient les bonnes continuations. Les Noirs, de leur côté, laissent passer leur unique chance — Tb8 annulait.
Vingt-sept coups joués. Le roi blanc est allé se poster en a5, les pions ont avancé des deux côtés, et les Noirs ne peuvent plus qu’attendre : leur tour fait la navette entre f6 et h6 pendant que les Blancs préparent la percée.
Elle vient au vingt-huitième — et Capablanca la juge faible, Tb7 étant le bon coup. Il en tire une observation sur lui-même qui vaut pour tout le monde : dans cette finale, comme la plupart des joueurs, il a joué ses meilleurs coups tant que la situation était difficile, puis s’est relâché dès que sa position a paru écrasante. Les Noirs y trouvent une chance de se battre, et manqueront eux aussi la nulle quelques coups plus tard.
La partie se termine au cinquantième coup, au terme de quatre-vingt-dix-neuf demi-coups.
Sa conclusion est d’une honnêteté rare pour un champion du monde commentant sa propre victoire : cette finale montre combien il est facile de jouer un coup faible, et à quel point, même dans le jeu de maîtres, on commet des erreurs et on laisse passer des occasions. Tant qu’il n’y a pas de gros avantage matériel, ajoute-t-il, aucun joueur, si fort soit-il, ne peut se permettre de relâcher son attention un seul coup.
Il tient d’ailleurs à préciser que son adversaire était alors très jeune et inexpérimenté, et qu’il mérite le crédit du combat qu’il a mené.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Le principe de ce chapitre porte aujourd’hui un nom : le principe des deux faiblesses. Une position tient presque toujours sur un seul point faible ; elle cède quand on en crée un second à l’autre bout de l’échiquier, parce que la défense ne peut plus couvrir les deux. Capablanca le formule ici en 1921 dans des termes qu’aucun manuel moderne n’a vraiment améliorés.
Ce qui frappe davantage, c’est le ton. Il commente une partie qu’il a gagnée et y relève quatre de ses propres coups faibles, en expliquant à chaque fois ce qu’il aurait fallu jouer. On imagine mal beaucoup de champions du monde annoter ainsi leurs victoires.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le prochain épisode enchaîne sur le danger d’une position sûre, puis sur les finales de tour et pions — le cœur technique du chapitre V.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.



