
Dix-neuvième épisode de Capablanca raconte. Deux sections courtes du chapitre V, et une leçon commune : la finale de tours ne pardonne pas l’inattention. Deux parties de Marshall, où l’on voit une position gagnée s’évaporer en trois coups, puis une victoire simple manquée par un seul.
Le danger d’une position sûre
Marshall a les Blancs, et sa position est mauvaise : il va perdre un pion et ne peut guère espérer mieux que la nulle. Kupchik, avec les Noirs, se sent tellement en sécurité — un pion de plus, une position qu’il croit saine — qu’il cesse de chercher le meilleur coup. Capablanca ne trouve pas d’autre explication à sa défaite.
1.g4 Txa2. Première faute : les Noirs voient qu’ils peuvent prendre un pion sans risque et ne se demandent pas s’il y a mieux. Tc2+ était le coup juste.
2.Td1 Ta4+. Deuxième faute, et celle-là est presque perdante. Il fallait jouer f4, pour disloquer les pions blancs et surtout faire de l’air au roi noir, qui est en danger sans que son propriétaire s’en doute.
3.Td4 Taa5. Troisième faute, fatale cette fois. Après elle il n’y a plus de défense. La suite est brève : 4.Tdd8 Tg7 5.h4 h5 6.Th8+ et les Noirs abandonnent, le mat étant en vue.
D’une position pratiquement gagnée à une partie perdue, en trois coups. C’est la démonstration exacte de ce que Capablanca écrivait à la fin de l’épisode précédent : sans gros avantage matériel, on ne peut pas relâcher son attention un seul instant.
Les finales de tour et pions
La seconde section s’ouvre sur un constat. Les finales à deux tours sont difficiles, mais rares ; celles à une tour et des pions sont les plus fréquentes de tout le jeu — et pourtant, dit Capablanca, peu de joueurs les maîtrisent vraiment. Elles paraissent souvent simples et se révèlent inextricables.
Marshall contre Rosenthal, championnat du Manhattan Chess Club 1909-1910. Les Blancs ont un gain simple par Tc7+. Ils jouent f6, et offrent la nulle à leur adversaire.
Encore faut-il la voir. Le coup salvateur est 1…Td6 !, après quoi les Blancs ont deux tentatives, et aucune n’aboutit : sur 2.f7 vient 2…Td8 !, sur 2.Tc7+ vient 2…Rd4 ! — et dans les deux cas les Blancs devront finir par donner leur tour contre le pion noir. Rosenthal n’a vu ni l’un ni l’autre, a joué faiblement, et perdu.
Ce qui arrive quand on ne trouve pas le coup unique
La suite du chapitre est ce qui en fait le prix. Plutôt que d’en rester là, Capablanca explore ce qui se passe si les Noirs manquent chacun des deux coups uniques — et il en tire trois positions supplémentaires, toutes instructives.
Trait aux Noirs. Ils viennent de jouer Td6 mais doivent maintenant trouver Td8, seul coup qui tienne. Les deux alternatives naturelles, Tg6+ et Tf6, perdent l’une comme l’autre — Capablanca donne les deux réfutations.
Trait aux Blancs. Ici les Noirs ont joué Rb6 au lieu de Rd4, et là encore la partie leur échappe.
Et voici où mène cette dernière ligne, une dizaine de coups plus loin. Trait aux Noirs, et la position est gagnée pour les Blancs. Capablanca explique pourquoi, et c’est la vraie leçon de la section : deux colonnes séparent le roi noir de son pion, dont la tour blanche le tient coupé, et le pion peut atteindre la quatrième rangée avant que la tour noire ne commence ses échecs de flanc.
Cette dernière condition est capitale, insiste-t-il. Si la tour noire était en h1 avec le trait, la nulle serait à sa portée — par échecs continus, ou en occupant la colonne du pion au bon moment. Il laisse la solution complète au lecteur.
Le fait qu’une finale d’apparence si simple ait accouché de plusieurs positions aussi difficiles devrait suffire, conclut-il, à convaincre l’élève de se familiariser avec toutes les sortes de finales — et avec celles de tour et pions en particulier.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Son observation sur la fréquence des finales de tour et pions n’a jamais été démentie — les statistiques modernes, sur des millions de parties, en font de loin la finale la plus courante. Et le critère qu’il énonce pour la dernière position est devenu un principe nommé : couper le roi adverse de la colonne du pion, la distance en colonnes déterminant le résultat.
Quant à la première partie, elle illustre ce qu’on appelle aujourd’hui la difficulté à jouer une position gagnée. Kupchik ne perd pas faute de savoir, mais faute d’avoir continué à chercher — et Capablanca met le doigt sur le mécanisme : c’est le sentiment de sécurité qui fait cesser la recherche, pas la position elle-même.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le prochain épisode s’attaque à la plus longue section du chapitre : une finale difficile à deux tours et pions, que Capablanca détaille sur plus de deux mille mots.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.
Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.




