
Nous avons le plateau, et nous avons vu comment on y a rangé une armée. Reste le moment que tout historien attend : celui où quelqu’un l’écrit. Sauf que la question n’est pas « quel est le texte le plus ancien ». Elle est bien plus embêtante, et c’est elle qui fait tout l’intérêt du chapitre : comment sait-on qu’un texte parle d’échecs ?
Le mot qui ne prouve rien
Murray ouvre son chapitre par un avertissement que j’aimerais voir en tête de tous les livres d’histoire. Les allusions aux échecs, dit-il, apparaissent en sanskrit avec le VIIe siècle, et les indianistes en ont repéré un certain nombre — mais « elles varient considérablement en valeur, et une ou deux seulement sont assez précises pour livrer une information sur la nature du jeu mentionné ». Pour les autres :
le seul fondement de la croyance qu’il s’agit d’échecs est l’emploi du terme ashtāpada. Comme celui-ci peut tout aussi bien désigner l’ancien jeu de dés sur le plateau d’ashtāpada, ces allusions ne peuvent pas être attribuées de façon concluante au jeu plus jeune qu’est le jeu d’échecs.
Voilà toute la difficulté, et elle découle directement de ce qu’on a vu dans l’épisode précédent : puisque les échecs ont emprunté le plateau d’un jeu plus ancien, le nom du plateau est ambigu pendant des siècles. Trouver « ashtāpada » dans un poème, c’est comme trouver « damier » dans un texte : cela ne dit pas si l’on y joue aux dames ou à autre chose. Il faut davantage — le nom du jeu, ou les quatre corps de l’armée, ou un mot technique qui n’appartienne qu’aux échecs.
Les grenouilles de Subandhu
La plus ancienne référence qui passe le test se trouve dans la Vāsavadattā de Subandhu, un roman en prose écrit, selon Macdonell, « tout au début du VIIe siècle » — disons vers l’an 600. C’est l’histoire de Vāsavadattā, princesse d’Ujjayinī, et d’Udayana, roi de Vatsa. Et au détour d’une description de la mousson, Subandhu écrit ceci :
La saison des pluies joua sa partie avec des grenouilles pour pièces, lesquelles, jaunes et vertes de couleur, comme mouchetées de laque, sautaient sur les cases noires.
C’est, à ce jour, la plus ancienne phrase de la littérature indienne dont on soit raisonnablement sûr qu’elle parle d’échecs — et l’un des deux plus anciens témoignages au monde, l’autre étant persan et rigoureusement contemporain, nous y viendrons. Et remarquez ce qu’elle ne contient pas : ni le nom du jeu, ni le mot échiquier. Murray l’accepte quand même, et il explique pourquoi — c’est de la belle argumentation philologique.
D’abord, le mot employé pour « pièces » n’est pas le bon mot pour un jeu de parcours. S’il s’était agi d’un jeu de dés, les pions auraient presque certainement été appelés sāri. Subandhu écrit nayadyūtair, un terme que le commentateur ancien glose explicitement par chaturanga. Ensuite, l’image tient : des grenouilles qui sautent d’un carré de terre à l’autre ressemblent à des pièces tachées de laque qui passent de case en case. Enfin — détail qui a son prix — il n’y a que deux couleurs, jaune et vert. Deux couleurs, deux camps : Murray en déduit prudemment que Subandhu pensait à une forme du jeu à deux joueurs. Ce qui, après l’épisode précédent, tombe plutôt bien.
Notre mot « case » a une cousine sanskrite
Il y a dans cette phrase un mot que Murray trouve « tout aussi intéressant », et il a raison. Pour dire case, Subandhu emploie koshṭhikā. Littéralement : grenier, magasin — et, par usage courant, maison.
Or regardez ce que les autres langues ont fait du même problème. L’arabe des joueurs de shatranj dit bayt : la maison. L’italien dit casa : la maison — et notre case est ce mot-là, le latin casa, la cabane. Les trois mots n’ont aucune parenté entre eux ; c’est la même idée qui est revenue trois fois, sur quinze siècles et dans trois langues, pour nommer un carré d’échiquier : une petite habitation, où la pièce loge.
Murray en tire une conséquence à laquelle je ne m’attendais pas. Tout le monde connaît la légende du sage qui, pour prix de son invention, demanda un grain de blé sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième — et ruina le roi. On a parfois suggéré que le mot sanskrit « grenier » venait de cette légende. Murray retourne la flèche :
Il est plus vraisemblable, je crois, que le nom koshṭhikā ait suggéré le calcul de la somme des grains de blé, que ce ne soit le calcul qui ait suggéré le nom de la case.
Autrement dit : la plus célèbre histoire jamais racontée sur les échecs serait née d’un mot. On appelait la case un grenier ; quelqu’un a pris le mot au sérieux et s’est demandé combien de blé on y mettrait. Nous retrouverons cette légende, et ses nombreuses versions, dans une vingtaine d’épisodes.
« Les seules armées du royaume sont sur un échiquier »
Un peu après Subandhu vient Bāṇa, qui écrit dans la première moitié du VIIe siècle. Son Harshacharita — « la première tentative de roman historique dans la littérature indienne » — raconte le règne de Śrīharṣa, maître de l’Inde du Nord de 606 à 648, et son protecteur.
Pour vanter la paix qui règne sous ce roi, Bāṇa construit une série de calembours. En voici le rendu :
Sous ce monarque… seules les abeilles (shatpada) se querellent en récoltant leur dû ; les seuls pieds qu’on coupe sont ceux des vers ; seuls les ashtāpadas enseignent les positions du chaturanga.
Il faut prendre une seconde pour voir la machine. Chaturanga, on l’a vu, veut dire à la fois l’armée aux quatre membres et le jeu. Le royaume est donc si paisible que la seule armée qu’on y déploie est celle qu’on range sur un plateau. Les seules querelles sont des bourdonnements d’abeilles ; les seules mutilations sont des pieds de vers. Et l’abeille s’appelle shatpada, « la six-pattes », ce qui répond en écho à ashtāpada, « la huit-pattes ». Bāṇa fait rimer ses insectes avec son échiquier.
C’est, techniquement, la première fois que le nom du jeu apparaît dans un texte. Il n’apparaît pas dans un traité, ni dans une chronique de cour : il apparaît dans un jeu de mots, pour dire qu’on ne fait plus la guerre. Je trouve que le jeu ne pouvait pas espérer meilleur acte de naissance.
Ce que Murray refuse
Le plus instructif, dans ce chapitre, n’est pas ce que Murray accepte : c’est ce qu’il écarte. Un historien se juge à ses refus, et il en aligne quatre coup sur coup.
Deux passages de la Kādambarī, du même Bāṇa, ont été proposés. Dans le premier, « les dés et les pièces laissaient seuls des cases vides » — mais le mot employé est sāri, celui des jeux de parcours, « ce qui rend pratiquement certain qu’un jeu du type pachīsī est visé ». Dans le second, un prince est accompagné de joueurs habiles « aux dés et à l’ashtāpada » — et là, rien n’exclut le vieux jeu de dés. Refusés tous les deux.
Un troisième passage, encore de Bāṇa, décrit un sage en colère « contractant un froncement de sourcils qui assombrissait l’ashtāpada de son front ». L’image est belle — les rides profondes d’un front courroucé font une grille. Le commentateur médiéval, lui, a glosé ashtāpada par « échiquier ». Murray refuse quand même : « il n’y a rien dans le passage lui-même qui exige les échecs ». La ressemblance suffit à expliquer la métaphore ; on n’a pas besoin du jeu.
Et le quatrième refus est le plus élégant. Le sanskritiste F. W. Thomas, qui avait le premier signalé le passage de Subandhu — donc un allié —, avait bâti une théorie sur le mot Kāla qu’on y trouve, en supposant qu’il désignait une technicité du jeu. Murray la démonte en une phrase : cet argument « repose sur l’hypothèse que l’échiquier indien était déjà quadrillé de deux couleurs à l’époque de Subandhu », et cette hypothèse est fausse.
L’échiquier n’a commencé à être coloré en damier, en Asie, que de notre temps, sous l’effet des influences européennes.
C’est l’ashtāpada de l’épisode précédent qui revient faire son office : une grille nue. Une théorie savante s’effondre parce que son auteur a projeté sur l’an 600 un échiquier qui n’existera qu’au XIXe siècle.
Deux poètes du Cachemire
Après ces refus, Murray tient pour « bien plus certaines » deux références cachemiriennes du IXe siècle, signalées par Jacobi. La première est de Ratnākara, dans un vaste poème intitulé La Victoire de Śiva. Comme les poètes sanskrits tardifs adoraient le faire, le vers se lit de deux façons.
Dans un sens, il célèbre un guerrier qui, malgré la force quadripartite de l’ennemi, son abondance de fantassins, de chevaux, de chars et d’éléphants, et son habileté à manier la paix et la guerre, le réduisait à une défaite dont il ne se relevait pas. Dans l’autre — même vers, mêmes syllabes — il dit de ce même guerrier qu’il « ne transformait pas en échiquier » l’ennemi doté d’une forme carrée, riche en fantassins, chevaux, chars et éléphants.
Ici, aucune ambiguïté possible : les quatre membres sont nommés un par un, et l’ashtāpada est là. C’est le critère du début du chapitre, appliqué. Le commentateur du XIIe siècle ne s’y était d’ailleurs pas trompé — il glose ashtāpada par « le plateau du chaturanga ».
Ce qu’on dit aujourd’hui
Le partage établi par Murray tient toujours : Subandhu, vers 600, est la plus ancienne allusion ; Bāṇa, vers 625, est la première à nommer le jeu. C’est encore ainsi que la question se présente aujourd’hui, à ceci près qu’on discute la date de la Vāsavadattā, que certains font remonter plus haut et d’autres descendre jusqu’au milieu du VIIe siècle.
En revanche, une erreur s’est glissée dans les résumés qui circulent : on lit régulièrement que Subandhu décrirait « un échiquier bicolore ». C’est un contresens, et Murray l’avait déjà réfuté avant qu’il ne se répande. Les deux couleurs du texte sont celles des grenouilles, jaunes et vertes — pas celles des cases, qui sont toutes noires dans la phrase. Un damier en l’an 600 est un anachronisme, exactement celui qui avait fait tomber la théorie de Thomas.
Et pour situer tout cela : les plus anciennes pièces d’échecs incontestables qu’on ait exhumées, celles d’Afrasiab près de Samarcande, datent des environs de 700-760. Le texte précède donc l’objet d’un bon siècle. Ce qui, pour un jeu dont on s’obstine à faire remonter l’invention à des millénaires, mérite d’être posé noir sur blanc : la plus ancienne trace indienne des échecs est une phrase sur des grenouilles — et son unique concurrente, un roman persan du même moment, n’est pas plus bavarde.
La suite
Restons au Cachemire, une génération plus tard. Un poète nommé Rudraṭa énumère, dans un traité de rhétorique, les strophes qu’on peut composer en imitant la forme d’un objet — la roue, l’épée, la charrue. Et il en donne trois qui se lisent de deux manières : syllabe après syllabe comme un vers ordinaire, ou bien en sautant de case en case sur un demi-échiquier, selon la marche du char, du cheval ou de l’éléphant. Le même vers dans les deux sens. Le prochain épisode rejoue ces parcours — dont l’un des plus anciens tours de cavalier que l’on connaisse.