Nimzowitsch raconte : le pion central est un criminel

Pion central : position après 4.e5 dans le gambit du roi : le cavalier noir f6 est attaqué et doit trouver une case
Le pion e5 chasse le cavalier. Où va-t-il ? La réponse de Nimzowitsch est la case que tous les manuels vous interdisent — et le moteur lui donne raison.

Nous arrivons au passage où Nimzowitsch cesse d’énoncer des règles et commence à parler comme un procureur. Le sujet : un pion central libre et mobile dans le camp d’en face. Sa recommandation :

Si l’on a permis à l’adversaire d’établir un pion central libre et mobile, il faut considérer ledit pion comme un dangereux criminel — comprenez : un évadé. Contre lui, il faut diriger toute sa rage échiquéenne.

Et le postulat qui en découle, dit-il, s’impose sans effort : ce pion doit être ou bien tué, ou bien entravé. « Nous condamnons donc le criminel soit à la peine de mort, soit au bagne à perpétuité. » Nous sommes à la fin du premier chapitre de Mein System, et c’est la première apparition — en habit de tribunal — de l’idée qui fera la célébrité du livre : le blocus.

(Quatrième épisode de la série. Le précédent traitait de l’échange et de la liquidation.)

La fureur de démobilisation

Avant le tribunal, le diagnostic. Un centre de pions libre et mobile, rappelle-t-il, est une arme d’attaque redoutable, parce que son avance repousse les pièces adverses — c’est ce qu’il appelle sa fureur de démobilisation. Tout dépend alors d’une seule question : le cavalier chassé « nage-t-il de-ci de-là sans but, ayant perdu tout appui », ou parvient-il à maintenir ses temps ?

Premier exercice, qu’il recommande à tout débutant de jouer pour se faire les dents : 1.e4 e5 2.d4 exd4 3.c3 Cf6! — et il note, désopilant, que le pion e4 blanc est « prêt à marcher et n’attend plus qu’un chevalier se montre en f6 pour le mettre en fuite au plus vite ».

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Après 4.e5, sa réponse est 4…Ce4! — et le cavalier tient, dit-il, parce que 5.Fd3 se heurte à un vrai coup de développement, 5…d5!, et non à une nouvelle errance comme 5…Cc5?

Le cavalier au bord

Deuxième exercice, et c’est celui de notre carte : 1.e4 e5 2.f4 exf4 (« perte de temps », note-t-il sèchement) 3.Cf3 Cf6! 4.e5. Même chasse, autre position.

Ici, prévient-il, 4…Ce4 ne serait plus une façon de tenir : viendrait aussitôt 5.d3 Cc5? 6.d4. Et il annonce alors la solution avec une précaution qui en dit long : « mais ici la case h5 est exceptionnellement un lieu de paix — sinon les cases de bord sont défavorables aux cavaliers ». Autrement dit 4…Ch5!, suivi de 5.d4 d5, pour amener le pion roi blanc, déjà joué deux fois, à s’échanger contre un pion dame noir qui n’a bougé qu’une fois.

Retenez la parenthèse : nous sommes en 1925, et la maxime « un cavalier au bord est au bord du gouffre » est déjà si bien installée qu’il faut s’excuser d’y déroger.

Mais il vaut mieux ne pas en arriver là

Ces acrobaties faites, Nimzowitsch conclut en père de famille : « Il est tout de même plus prudent de garder le centre intact. » Même si l’on parvient à encaisser le choc de ce qu’il appelle le rouleau compresseur de pions, la manœuvre reste difficile — et surtout le rouleau n’est pas obligé d’avancer tout de suite : la menace de son avance « plane éternellement au-dessus de notre tête ».

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Position obtenue par 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 Fe7 4.d4, et il l’assortit de trois questions d’examen : qu’est-ce qui est juste en principe, exd4 ou d6 ? comment réfute-t-on Ff6 ? et pourquoi f7-f6 n’est-il pas un coup ?

Ses réponses. 4…d6, pour tenir le centre : après 5.dxe5 dxe5, le centre blanc est immobile. 4…Ff6? se réfute par 5.dxe5 Cxe5 6.Cxe5 Fxe5 7.f4! — et il souligne que c’est la manœuvre de l’épisode précédent, échange puis gain de temps. Quant à 4…f6, ce serait « une faute épouvantable » : la diagonale c4-g8 deviendrait décisive.

Et il en tire une formule que j’ai envie d’afficher au-dessus de l’échiquier — le pion est le défenseur né :

Quand un officier doit couvrir une pièce attaquée, il se sent entravé, tandis que le pion, dans un cas semblable, se sentirait comme un coq en pâte.

Couvrir avec un officier, précise-t-il, c’est défendre le pion e5 ; couvrir avec un pion, c’est défendre le centre comme notion abstraite. La nuance a l’air scolastique. Elle est le cœur du livre.

Le procès du pion

Reste le cas où l’on a laissé faire — et c’est là que le tribunal siège. Nimzowitsch détaille les peines avec une jubilation qu’aucune traduction ne rattrape tout à fait :

Ou bien une jolie combinaison des deux (quinze ans de bagne et la peine de mort, comme on dit si bien), en le condamnant d’abord à mort, puis en le graciant en réclusion à perpétuité. Ou, ce qui est plus courant encore, nous entravons le pion e4 jusqu’à ce qu’il en devienne tout paralysé — arriéré — et alors nous faisons preuve de « courage viril » et nous exécutons la sentence de mort.

Derrière la farce, un dispositif très précis, qu’il faut lire comme une consigne : l’entrave se conduit par …d6 et se construit par Cf6, Fe7, 0-0, Te8 et Ff8, de sorte que l’avance incriminée reste sous surveillance étroite. Les Blancs, symétriquement, mettront tout en œuvre pour rendre leur pion mobile — un f2-f4 à l’occasion, une tour en e1.

C’est, en trois lignes, le plan de la défense moderne contre un centre. Et Nimzowitsch, qui sait ce qu’il vient de poser, ajoute un conseil d’entraînement : que l’élève s’exerce à ces combats une fois pour le centre, une fois contre. « Cela trempera son regard positionnel. »

Une exécution, à Ostende

L’entrave est un travail long. Plus simple, quand c’est possible : tuer. Il donne pour cela une de ses parties, contre Francis Lee à Ostende en 1907.

Tout se joue aux septième et huitième coups. Les Blancs ont installé leurs pions en d4 et e4 ; Nimzowitsch joue 7…exd4! 8.cxd4 d5! et commente :

…après quoi le fier pion e4, libre et si mobile, disparaît d’un seul coup : il est pulvérisé !

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La suite est du manuel : 9.Fd3 dxe4 10.Cxe4 Cxe4 11.Fxe4 Cf6 — « c’était notre échange suivi du gain de temps » — et après 12.Fd3 Cd5 13.a3 Ff6, les Noirs sont mieux, à cause du pion d4 devenu faiblard. Il leur faudra encore quarante coups pour convertir, mais la thèse est démontrée au douzième.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Quatre jugements de ce chapitre passés au moteur, et la moisson est bonne pour lui.

Le cavalier au bord : confirmé, et brillamment. Dans la position de notre carte, 4…Ch5 est le premier choix de Stockfish, et le seul coup qui donne l’avantage aux Noirs. Nimzowitsch avait senti qu’une case de bord pouvait être un havre, et il avait raison contre la maxime.

Les deux condamnations du diagramme d’examen : confirmées, et lourdement. 4…Ff6? et 4…f6 valent l’un comme l’autre environ +2,6 pour les Blancs. Entre ses deux candidats sérieux, en revanche, le moteur ne tranche pratiquement pas : 4…exd4 et 4…d6 se tiennent à moins d’un dixième de pion. Ce qui est exactement ce qu’il dit — la question est de principe, pas de calcul.

Le premier exercice, lui, a vieilli. Son 4…Ce4 tient parfaitement dans la variante qu’il donne : après 5.Fd3 d5, la position est équilibrée, exactement comme il l’annonce. Mais les Blancs ont un coup qu’il n’envisage pas, 5.De2!, et le cavalier reprend alors sa promenade — 5…Cg5 6.f4 Ce6 7.f5 — pour plus d’un pion d’avance blanche. Le meilleur coup était 4…Cd5. La règle reste juste ; c’est l’exemple qui a pris une ride, et il faut le dire, parce qu’un lecteur qui rejouerait la variante contre un adversaire d’aujourd’hui s’en apercevrait vite.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le prochain épisode achève le chapitre avec le plus drôle de ses sermons : le vol de pion à l’ouverture. On y verra un garçon de six ans entrer à la Bourse pour acheter des actions, et Nimzowitsch demander très sérieusement à ses lecteurs ce qu’ils en penseraient.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

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