Nimzowitsch raconte : l’homme d’affaires qui ne reprend pas

Position après 6.Fd2 : la dame noire est menacée et les Noirs doivent liquider au centre
La dame noire est attaquée, le fou b4 aussi, et reculer coûterait un temps. Nimzowitsch appelle la solution une liquidation — et nous verrons que le moteur n’est pas de son avis.

Il y a, dans le premier chapitre de Mein System, une phrase que je relis avec un plaisir coupable : « Maint homme d’affaires avisé montre aux échecs une noblesse d’âme proprement détachée de ce monde : il ne reprend pas ! »

Nimzowitsch se moque du débutant qui, lorsqu’on lui prend une pièce, cherche autre chose à jouer plutôt que de reprendre. Et il enchaîne, plus sérieusement : « le maître sait hélas qu’il existe une contrainte, une contrainte indispensable, de reprendre — sans quoi l’équilibre matériel serait rompu. »

De cette contrainte, il tire tout ce qui suit. Car si l’adversaire doit reprendre, alors une prise le tient éloigné du développement, au moins le temps d’un coup. Sauf, précise-t-il aussitôt, dans le cas où la reprise se ferait par un coup qui développe. Tout le chapitre est là-dedans.

(Troisième épisode de la série. Le précédent posait la règle du développement et le centre en quatre cases.)

Échanger pour attirer

Reprenons la position du gain de temps typique, celle qui terminait l’épisode précédent. Nimzowitsch pose la question autrement : pourquoi, au juste, a-t-on joué 2.exd5 ?

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Sa réponse tient en une ligne, et c’est une définition : « L’échange se fait pour attirer la pièce qui reprend sur une case compromise. » Voilà le premier temps de la manœuvre. Le second, c’est 3.Cc3, qui exploite cette position de dame devenue, en un certain sens, compromettante. Il appelle ça une manœuvre composée, et la juge « de la plus grande valeur pour celui qui apprend ».

Il en donne aussitôt deux autres. La première ouvre au pion dame : 1.d4 d5 2.c4 Cf6 3.cxd5! — et l’on retombe sur ses pieds dans les deux cas, puisque 3…Dxd5 4.Cc3 et 3…Cxd5 4.e4 amènent l’un comme l’autre un coup de développement blanc à part entière, auquel les Noirs ne peuvent répondre qu’en « se promenant ».

La seconde est un gambit du roi : 1.e4 e5 2.f4 Cf6 3.fxe5! Cxe4 4.Cf3! (pour empêcher Dh4) 4…Cc6 5.d3 — coup que Nimzowitsch appelle joliment « le complément logique de l’échange 3.fxe5 ». Le cavalier noir est alors chassé de case en case, 5…Cc5 6.d4 Ce4 7.d5 Cb8, et les Blancs pourront encore gagner des temps par Fd3 ou Cbd2. Le cavalier noir a joué cinq fois pour revenir chez lui.

Les porcelets du fermier

Ce cavalier baladeur vaut une remarque que je n’avais jamais lue ailleurs. Nimzowitsch l’appelle le mangeur de temps : chaque coup qu’il a coûté aux Noirs est, en quelque sorte, stocké dans la pièce. Et il en tire cette conséquence contre-intuitive — échanger le mangeur de temps est une perte pour celui qui l’a nourri :

Avec la disparition du cavalier e4 « disparaissent » aussi les temps qu’il avait engloutis : ils ne sont plus visibles sur l’échiquier. (Lorsqu’un fermier perd ses porcelets par maladie, il ne regrette pas seulement le porcelet lui-même, mais aussi le beau fourrage dépensé pour rien, tout le son, et cetera.)

La comparaison est absurde et elle est juste : les temps investis dans une pièce ne se récupèrent pas quand la pièce quitte l’échiquier. C’est aussi, en creux, un conseil de prudence pour l’attaquant — inutile de chasser une pièce pour finir par l’échanger.

L’intermezzo

Vient alors une objection que le lecteur pourrait faire : et si, entre l’échange et le gain de temps, l’adversaire glisse un coup de force ? Nimzowitsch prend l’exemple 1.e4 e5 2.f4 d5 3.exd5 Dxd5 4.Cc3! De6, où l’échange 5.fxe5 semble bon puisque e5 est une case compromettante pour la dame — sauf que 5…Dxe5+ arrive avec échec, et que les Blancs paraissent hors d’état d’exploiter quoi que ce soit.

Faux, répond-il : cet échec n’est qu’un intermezzo. Les Blancs jouent simplement 6.Fe2 — « au demeurant 6.De2 est encore plus fort » — et gagneront leurs temps sur le dos de la dame par Cf3 ou d4. Après 6.Fe2 Fg4 7.d4! Fxe2 8.Cgxe2 De6 9.0-0, il compte : cinq temps aux Blancs, un seul aux Noirs. (Et il range le roi en sécurité parmi les temps gagnés, ce qui est un petit trait de génie comptable.)

Pour expliquer ce qu’est un intermezzo, il se lance alors dans une digression dont je ne saurais dire si elle relève de l’ethnographie ou de la provocation de salon berlinois, mais qui est parfaitement représentative de son ton : chez le paysan russe, écrit-il, entre les fiançailles et le mariage, un intermezzo était à l’ordre du jour, sous la forme de cinq ou six enfants illégitimes — « mais ces petits bonshommes ne constituaient qu’un intermezzo, qui n’affectait nullement l’idée que fiançailles et mariage vont ensemble ». Nous sommes en 1925, et il a prévenu dans sa préface qu’il ne voyait pas pourquoi un manuel devrait être triste.

Liquider, ou emprunter ici pour payer là

La section suivante introduit la seconde manœuvre type, et elle commence par une parabole de commerçant :

Quand un marchand voit que son affaire va mal, il fait bien de la liquider pour placer le produit dans une meilleure. Hélas, une autre tactique a parfois cours : le marchand emprunte à un endroit pour payer à un autre, il recommence bien des fois, jusqu’à ce qu’il finisse par emprunter à un endroit et, à l’autre… ne pas payer. Ce n’est pas précisément réjouissant, n’est-ce pas ?

Traduction aux échecs : quand le développement menace d’être entravé, il faut une cure radicale, et surtout pas des petits palliatifs. C’est la position de notre carte, qu’il donne en diagramme 5.

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On y arrive par 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4 d5 — coup noir douteux, note-t-il au passage, « car celui qui joue en second ne saurait vouloir imiter aussitôt un coup aussi entreprenant que 3.d4 » — puis 4.exd5 Dxd5 5.Cc3 Fb4 6.Fd2. Les Noirs sont gênés : la dame est menacée, et reculer coûterait un temps.

Sa solution : 6…Fxc3 7.Fxc3 — « la liquidation énergique » — et aussitôt dans le même style 7…exd4 8.Cxd4 Cf6, la tension centrale est supprimée et le développement continue. Il écarte au passage, entre parenthèses et avec un point d’exclamation, les deux coups qui lui semblent indignes : « surtout pas un coup de protection comme 7…Fg4, ni un coup de fuite comme 7…e4 — on n’a pas le temps pour cela au stade du développement ! »

Ce qu’on dit aujourd’hui

J’ai soumis la position au moteur, et le résultat est le plus intéressant de la série jusqu’ici. Sur le premier point, Nimzowitsch a raison sans discussion : 3…d5 est bien douteux, Stockfish donne près d’un pion d’avance aux Blancs — et trouve d’ailleurs mieux que les deux réfutations proposées dans le livre, avec 4.Cxe5!

Mais après 7.Fxc3, le verdict se retourne contre lui. Le meilleur coup noir, c’est 7…e4 — celui-là même qu’il balaie comme un « coup de fuite » — et l’écart n’est pas anecdotique : +0,3 pour les Blancs après 7…e4, contre +1,2 après le 7…exd4 qu’il prescrit. Presque un pion de différence, en faveur du coup interdit.

C’est exactement le reproche que l’on fait à sa méthode, et il vaut mieux le rencontrer tôt : Nimzowitsch applique ici une règle générale — ne pas fuir, liquider, se développer — à une position où le calcul concret dit autre chose. Ce qui ne rend pas la règle fausse. Elle reste, dans l’immense majorité des cas, le bon réflexe pour un joueur humain qui n’a pas douze coups d’avance dans la tête. Elle rappelle seulement qu’une règle est un outil d’orientation, pas un oracle — ce que l’auteur, qui écrit à la fin de son chapitre qu’il faut « mettre en garde de la façon la plus pressante contre le fait d’échanger aveuglément », n’aurait sans doute pas contesté.

Liquider la tension, deuxième exemple

Le diagramme 6 reprend les mêmes premiers coups, mais les Blancs choisissent une autre gêne : 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4 d5? 4.Fb5!

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« Peu développé comme il l’est, écrit Nimzowitsch, l’adversaire se voit alors considérablement menacé par 5.Cxe5. Que faire ? » Les deux coups de protection naturels, 4…Fd7 et 4…Fg4, sont insuffisants — et pour la même raison : « ils ont en commun le défaut de renoncer à liquider la tension centrale. » La bonne réponse est 4…dxe4, prise immédiate.

Il chiffre même le prix du mauvais choix : après 4…Fd7 5.exd5 Cxd4 6.Fxd7+ Dxd7 7.Cxd4 exd4 8.Dxd4, les Noirs ont perdu « un pion de valeur ».

Et l’échange qu’il ne faut pas faire

Il termine le chapitre par les deux manœuvres, résumées comme des formules : échange suivi du gain de temps, et liquidation suivie du coup de développement ou de libération. Puis vient l’avertissement, et il vise un réflexe que nous avons tous eu :

« Jouer plusieurs fois une pièce pour l’échanger ensuite contre une pièce non jouée de l’adversaire serait précisément l’erreur typique du débutant. » Autrement dit : on paye trois temps pour en faire perdre zéro. Son exemple est un gambit danois — 1.e4 e5 2.d4 exd4 3.c3 — où les Noirs jouent 3…Fc5? au lieu de prendre le pion.

Le diagnostic est délicieux de méchanceté : « Étrange, ce coup mangeur de temps est la première ou la deuxième idée de tout débutant ; il envisage d’abord 3…dxc3 mais rejette ce coup — « on ne doit pas jouer pour gagner un pion à l’ouverture », a-t-il entendu dire quelque part — au profit de 3…Fc5 ! » Suit la punition : 4.cxd4 Fb4+ (« promenade du fou ! ») 5.Fd2! Fxd2+ (« hélas forcé ») 6.Cxd2, trois temps d’avance.

Sur ce point, le moteur lui donne raison, et de façon assez piquante : 3…dxc3, le coup que le débutant s’interdit par principe, rend la position légèrement préférable aux Noirs. La maxime apprise par cœur — ne pas prendre de pion à l’ouverture — lui coûte ici exactement ce qu’elle prétendait lui épargner.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le prochain épisode clôt le premier chapitre avec son morceau le plus polémique : le centre et ce que Nimzowitsch appelle sa fureur de démobilisation. Quand faut-il supporter l’avance du centre adverse, quand faut-il l’arrêter, et a-t-on le droit de rendre le sien ? C’est là qu’il commence à saper, de l’intérieur, la doctrine classique dont il vient de nous faire réciter les règles.

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