
Si vous jouez la Caro-Kann quand vous êtes jeune, que jouerez-vous quand vous serez vieux ?
attribuée à Bent Larsen
La pique vise la défense la plus sage du répertoire. Après 1.e4 c6, les Noirs préparent tranquillement …d5, ne laissent aucune faiblesse, et attendent que l’adversaire se lasse. On l’a trouvée « sûre mais ennuyeuse » dès le XIXe siècle, et Lasker ne lui voyait aucune vertu qui puisse la recommander. Elle porte le nom de deux joueurs : Marcus Kann, qui l’a opposée à Mieses à Hambourg en 1885, et Horatio Caro, un Anglais de Berlin, qui l’a analysée et défendue dans les revues. La plaisanterie en découle : si l’on commence sa carrière par la prudence, il ne reste plus rien pour la vieillesse.
J’ai signé le T-shirt « Bent Larsen », comme tout le monde. Mais je n’ai pas trouvé où il l’aurait dite. La trace la plus ancienne que je connaisse est une épigraphe sans référence, en tête d’un manuel de 2010 consacré… à la Caro-Kann, le Grandmaster Repertoire de Lars Schandorff. L’historien Edward Winter consacre une page à Larsen et une autre à la Caro-Kann, et la phrase ne figure dans aucune des deux. Elle ressemble beaucoup à Larsen. Pour l’instant, rien de plus sûr, et je préfère vous le dire.
Le meilleur de l’histoire, c’est que Larsen jouait la Caro-Kann, et pas qu’un peu : une centaine de parties avec les Noirs, de Hastings 1957 aux années 1980. Après quarante ans, il la jouait encore contre Tal, Spassky ou Karpov. Il avait sa façon à lui de la jouer : une variante porte son nom avec celui de Bronstein, 1.e4 c6 2.d4 d5 3.Cc3 dxe4 4.Cxe4 Cf6 5.Cxf6+ gxf6. Les Noirs y acceptent un pion doublé et un roi moins abrité pour déséquilibrer la partie. C’est une Caro-Kann qui refuse de s’ennuyer. Le Danois, qu’on voit ici face à Tal en 1965, était un combattant. Il n’a sans doute jamais cru que la Caro-Kann rende vieux. Il savait seulement qu’on la joue souvent comme une retraite anticipée. Pour la voir tourner court, il y a nos miniatures de la variante Breyer.
Larsen a raconté ses propres parties dans un livre traduit en français, Les coups de maître aux échecs, paru chez Payot. On y lit un joueur qui cherchait le déséquilibre bien plus que la sécurité.


La phrase est sur ce T-shirt, à côté d’un pion noir, celui qui avance en c6. À porter en tournoi, de préférence quand on vient de répondre 1…c6 à un jeune loup. Si l’on vous demande ce que vous jouerez plus tard, répondez : la variante Larsen. C’est encore le meilleur moyen d’entamer une conversation culturelle.