
Vingt-et-unième épisode de Capablanca raconte, et fin du chapitre V. Une dernière finale, qui met en scène deux thèmes déjà croisés dans la série : la tour qui manœuvre pour immobiliser l’adversaire, et la vieille querelle du fou contre le cavalier.
Lasker contre Marshall, 1907
Première partie du match de championnat du monde. Trait aux Noirs — et c’est Marshall qui les tient, contre Lasker.
Au débutant, dit Capablanca, la position peut sembler nulle. Le joueur avancé, lui, voit immédiatement de grandes possibilités de gain pour les Noirs, et pour trois raisons : ils ont l’initiative, l’aile dame blanche n’est pas développée, et un fou vaut mieux qu’un cavalier dans une position pareille — il renvoie explicitement à sa section sur la valeur relative des pièces, que nous avions vue à l’épisode 10.
Il faudra du temps aux Blancs pour amener leur tour et leur cavalier dans la bataille, et les Noirs peuvent en profiter.
Deux routes, dont une plus subtile
Deux plans s’offraient aux Noirs. Le plus évident, celui que la plupart des joueurs auraient choisi, consistait à pousser immédiatement le pion c en le combinant avec un échec du fou.
Marshall choisit l’autre : utiliser sa tour comme dans les finales des épisodes précédents — forcer les Blancs à défendre quelque chose en permanence, restreindre l’action de leur cavalier et de leur tour, tout en gardant à ses propres pièces leur liberté de manœuvre.
1…Tb8 ! Le coup a l’air modeste ; il force en réalité 2.b3, qui bloque cette case au cavalier de b1. Puis 2…Tb5 amène la tour vers l’aile roi pour y attirer le roi blanc, ce qui met indirectement à l’abri les pions noirs de l’aile dame.
Après 3.c4 Th5 4.Rg1 c5 5.Cd2 Rf7, le rayon d’action du cavalier blanc est devenu minuscule — et, remarque Capablanca, ses propres pions le gênent désormais.
Le sixième coup blanc, un échec de tour, ne sert à rien : il ne fait que pousser le roi noir là où il voulait aller. « Un très mauvais coup », tranche-t-il.
La tour noire poursuit sa navette — 7…Th6 8.h4 Ta6 — et Capablanca invite à noter combien ces manœuvres ressemblent à celles des finales précédentes. Puis vient 9…Fg4, qui paralyse le cavalier et fige toute l’aile roi. Le roi noir peut alors monter : 10…Re6 11.a4 Re5, et l’affaire est jouée.
La partie se termine au trente-deuxième coup, les Blancs abandonnant devant un pion inarrêtable.
« Un très bel exemple, de la part des Noirs, de la façon de conduire une telle finale », conclut Capablanca.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Cette finale est devenue un classique de la démonstration fou contre cavalier : pions sur les deux ailes, position ouverte, et un cavalier que ses propres pions gênent. C’est exactement le cas de figure que Capablanca décrivait à l’épisode 10 — et il prend soin de renvoyer le lecteur à cette section, ce qui montre que le livre est bâti pour être relu, pas seulement parcouru.
Un détail vaut d’être relevé : le coup qui décide n’est pas une poussée de pion mais un coup de tour d’apparence anodine, qui force l’adversaire à jouer b3 et prive son cavalier de sa meilleure case. Obliger l’autre à s’affaiblir lui-même reste l’une des idées les plus difficiles à voir sur un échiquier.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le chapitre V est refermé. Le chapitre VI, plus court, revient aux ouvertures et aux milieux de partie : les points saillants des pions, des développements de l’espagnole, et l’influence d’un « trou » dans la position.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.
Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.
