
Vingt-deuxième épisode de Capablanca raconte, et ouverture du sixième et dernier chapitre de la première partie. Après quatre-vingts pages de finales, Capablanca revient aux ouvertures et aux milieux de partie — mais il commence par un détour : quelques vérités sur les pions, sans lesquelles rien de ce qui suit ne se comprend.
Une formation de pions catastrophique
Aucune pièce sur l’échiquier : seize pions, et rien d’autre. Capablanca dépouille exprès la position pour que le défaut saute aux yeux.
Le pion c7 est arriéré. Ses deux voisins l’ont dépassé — b5 et d5 sont devant lui —, il ne peut plus être défendu par un pion, et il est cloué sur une colonne où les Blancs n’ont personne. C’est l’exacte définition d’une cible : les Blancs peuvent y concentrer leurs pièces à loisir.
Vérifions la colonne : c’est la seule ouverte. Les colonnes a, b, d, e, f, g et h sont toutes tenues des deux côtés. Une seule brèche, et elle mène droit au point faible.
Deuxième défaut : la case c5. Le pion b4 la contrôle ; aucun pion noir ne pourra jamais l’attaquer — b5 regarde a4 et c4, d5 regarde c4 et e4. Une pièce blanche installée là ne serait pas délogeable. Il faudrait l’échanger, ce qui n’est ni toujours possible ni toujours souhaitable.
Troisième défaut, et c’est ici qu’apparaît le mot que le chapitre développera : les pions e6, f7 et g6 ménagent un « trou » en f6. Ni e6 ni g6 ne pourront jamais couvrir cette case, et f7 ne défend pas vers l’avant. Une pièce blanche y serait chez elle.
Trois faiblesses permanentes dans une structure qui ne peut plus bouger. « De telles formations mènent invariablement au désastre », tranche-t-il, « et doivent donc être évitées ».
Le centre de la française : attaque contre défense
Deuxième planche, deuxième structure de pions nue : celle qui naît de la défense française. Les pions blancs d4 et e5 sont en position d’attaque, les pions noirs d5 et e6 en position de défense.
Le plan blanc, dit Capablanca, est presque toujours le même : f4 puis f5, pour ouvrir une attaque écrasante contre le roi noir, qui a généralement roqué du petit côté. Le plan noir répond à cela : c5, puis l’échange sur d4 quand les Blancs auront soutenu le pion par c3, et la concentration des pièces noires contre ce pion d4.
Autrement dit : une attaque en règle contre le centre blanc, dans le seul but de paralyser l’attaque blanche contre le roi. Il rappelle au passage ce qu’il annonçait dès les premières pages du livre — le contrôle du centre est la condition d’une attaque réussie contre le roi. Les deux plans ne sont pas symétriques : celui des Noirs vise le carburant de celui des Blancs.
Trois énoncés à retenir
Il en tire trois formulations générales, courtes et parfaitement citables.
- Deux pions ou plus sont au maximum de leur force côte à côte sur la même rangée. Les pions centraux sont donc les plus forts en e4 et d4.
- Par conséquent, avancer l’un des deux à la cinquième rangée est une décision lourde, à peser longuement : elle détermine souvent le cours de toute la partie.
- Un pion passé isolé est ou bien très faible, ou bien très fort — jamais entre les deux. Et sa force, comme sa faiblesse, croît à mesure qu’il avance et à mesure que les pièces disparaissent de l’échiquier.
Ceci posé, il annonce la couleur pour la suite du livre : on va désormais analyser des parties d’un bout à l’autre, selon les principes généraux. Et, chaque fois que possible, ses propres parties — non parce qu’elles illustreraient mieux, précise-t-il, mais parce que les connaissant à fond il pourra les expliquer avec plus d’autorité que celles des autres.
Une espagnole tout à fait ordinaire
Pour montrer que ces principes élémentaires commandent réellement les variantes d’ouverture, il déroule quatorze coups de partie espagnole, variante ouverte.
Rien d’exotique : ce sont, précise-t-il, les coups de la partie Janowski-Lasker, Paris 1912. Une variante archi-connue, jouée par deux des meilleurs joueurs du monde, et parfaitement équilibrée à l’œil.
Et si toutes les pièces mineures s’échangeaient ?
Supposons maintenant, dit Capablanca, que la partie se poursuive ; que les Blancs, en amenant au bon moment un cavalier en d4, forcent l’échange des deux paires de cavaliers ; et qu’ensuite les fous s’échangent également. On arriverait à quelque chose comme ceci.
Dame, deux tours et sept pions de chaque côté. L’égalité matérielle est parfaite. Et pourtant.
Le pion c7 est arriéré, exactement comme sur la première planche, et il n’atteindra jamais c5 : le pion d4 tient la case. Une telle position, écrit Capablanca, peut être dite théoriquement perdue — et dans la pratique, un maître de premier plan la gagnera invariablement contre les Noirs. Il ajoute, avec la modestie qui le caractérise, qu’il a obtenu une position très semblable à Łódź, en Pologne, contre une équipe de consultants menée par Salwe — et qu’il a gagné.
C’est le même diagnostic que sur la première planche, mais posé sur une position de partie réelle, sortie d’une ouverture réputée saine. Voilà ce que le détour par les pions servait à démontrer.
Les pièces noires sont figées
Quelques coups plus tard, la position peut aisément ressembler à cela. Le pion arriéré a fait un pas — il est en c6, et il n’ira pas plus loin. Les tours blanches sont sur la colonne c, la dame blanche en a3.
« Les pièces noires peuvent être dites fixées. » Suit la démonstration, et elle est jolie : si les Blancs jouent Dc3, les Noirs doivent répondre Dd7, sous peine de perdre un pion ; et si la dame blanche revient en a3, les Noirs doivent ramener leur dame en b7, ou perdre un pion.
La navette se referme : Dc3 Dd7, Da3 Db7 ramènent exactement à la position de départ. Les Noirs ne peuvent que suivre. Ils n’ont pas un seul coup à eux.
Or dans ces conditions, les Blancs avancent tranquillement leurs pions en f4 et g4, jusqu’à ce que les Noirs soient obligés d’empêcher f5 en jouant eux-mêmes f5. Ce qui donne la position suivante.
L’exemple 66
Comparez avec la planche précédente : rien n’a changé sauf ce que Capablanca annonçait — f2 est allé en f4, g2 en g4, h2 en h3, le roi blanc s’est réfugié en h1, et le pion f7 noir est descendu en f5. Deux diagrammes lus séparément qui se recoupent au coup près : c’est le meilleur contrôle qu’on puisse espérer sur une transcription.
Trait aux Blancs. La partie, dit-il, pourrait se poursuivre ainsi.
Deux notes de Capablanca sur ce début de variante. Après 2.Df3, les Blancs menaçaient de gagner un pion en prenant de la dame ; et les Noirs ne pouvaient pas jouer 2…Tf8, car 3.Txc6 gagnerait un pion au bas mot.
Le reste est une prise de contrôle méthodique de la colonne g, ouverte par l’échange du premier coup : les quatre tours et les deux dames y disparaissent en cinq coups, et il reste une finale de pions où 11.b4 scelle l’affaire.
Vingt-et-un demi-coups suivent, et trois d’entre eux portent en notation descriptive une précision — « la tour de la cinquième », « la tour de B1 » — qui ne tombe juste que si les tours sont exactement là où je les ai lues. C’est ce qui valide la transcription.
L’autre branche
Supposons maintenant, reprend Capablanca, que dans la position du diagramme précédent ce soit aux Noirs de jouer, et qu’ils jouent Tf8. Les Blancs défendraient simplement leur pion f par un coup comme Df3, en menaçant Txc6, puis monteraient leur roi en g3 et perceraient au bon moment, comme dans le cas précédent. Ils pourraient même obtenir cette position.
Là encore la comparaison avec la planche précédente est exacte au coup près : b2 en b4, la tour c1 en c3, la dame a3 en c1, le roi h1 en g3, la dame noire b7 en d7, la tour c8 en f8 et le roi g8 en h8. Rien d’autre.
Trait aux Noirs, qui sont forcés de jouer Tc8 — trois pièces blanches visent maintenant c6. Les Blancs enchaînent par Dc2, puis amènent leur roi en f3, et obligent ainsi les Noirs à prendre du pion, ce qui accroît encore l’avantage blanc.
Un examen attentif de toutes ces positions, conclut Capablanca, révèle qu’outre la liberté de manœuvre dont jouissent les Blancs, la puissance du pion e5 est énorme : c’est sa position dominante, et le fait qu’il soit libre d’avancer une fois toutes les pièces échangées, qui constituent le pivot de toutes les manœuvres blanches.
Pourquoi il ne donne pas les coups
Le passage se termine par un aveu de méthode qui mérite d’être relevé. Ces quatre positions, Capablanca les a données délibérément sans les coups qui y mènent. Non par paresse : pour que l’élève s’habitue à construire dans sa tête les positions qui peuvent surgir d’une situation donnée.
C’est ainsi, dit-il, qu’on apprend à faire des plans stratégiques — et qu’on prend le chemin de la classe des maîtres. Il ajoute que l’élève tirera un bénéfice énorme à s’exercer davantage dans ce genre.
C’est aussi, accessoirement, ce qui a rendu ce chapitre plus long à préparer que les autres : les quatre planches ne se rejouent pas depuis le coup 1. Il a fallu les lire, puis les faire se vérifier les unes les autres — et laisser la variante de l’exemple 66 valider l’ensemble.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Pion arriéré, trou, case forte : ce vocabulaire est aujourd’hui celui de n’importe quel manuel, et il est le plus souvent attribué à Nimzowitsch, dont Mon système paraît en 1925. Capablanca le pose ici en 1921, en une page et deux diagrammes de pions nus, sans nommer de théorie ni revendiquer quoi que ce soit. La postérité a retenu le systématicien plutôt que le praticien ; c’est fréquent.
Le remède moderne au pion arriéré sur colonne semi-ouverte est connu : c’est la poussée de dégagement, ici c5. Toute la démonstration de Capablanca consiste précisément à établir qu’elle est impossible — le pion d4 tient la case, définitivement. Une position sans coup libérateur est une position où l’on ne fait plus que subir, et c’est pour cela qu’il ose le mot « théoriquement perdue » sur un matériel strictement égal.
Quant au procédé pédagogique — donner des positions sans les coups qui y mènent —, il est devenu un exercice d’entraînement à part entière. Demander à un élève d’évaluer une position isolée, sans historique, est aujourd’hui une méthode courante. Elle date d’ici, au moins.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Reste une section pour refermer le chapitre VI et la première partie du livre : l’influence d’un « trou », justement — le mot lâché ici en passant, cette fois développé pour lui-même sur une partie entière. Ce sera le prochain épisode.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.
Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.





