
Vingt-troisième épisode de Capablanca raconte, et dernière section de la première partie du livre. Le mot était tombé en passant dans l’épisode précédent, au détour d’une structure de pions : le « trou ». Capablanca lui consacre ici une partie entière — pas un fragment, pas un diagramme composé : trente-six coups, du premier au dernier.
Il rappelle d’abord qu’il l’a déjà montré une fois, dans sa propre partie contre Blanco — celle de l’épisode 14 — où l’on voyait l’influence exercée par les différentes pièces installées dans le trou créé en e5. Cette fois, ce n’est pas lui qui joue : il commente une partie des autres.
Janowski contre Kupchik, La Havane 1913
Tournoi international de maîtres de La Havane, 1913. Gambit dame refusé. Les Blancs : D. Janowski. Les Noirs : A. Kupchik.
1.d4 d5 2.c4 e6 3.Cc3 Cf6 4.Fg5 Fe7 5.e3 Cbd7 6.Fd3 dxc4 7.Fxc4 Cb6
Premier commentaire, et il est sévère. L’idée est évidemment d’installer un cavalier en d5 — mais comme c’est l’autre cavalier qui s’y installera, la manœuvre n’a rien de logique. Le cavalier de b6 ne fait rien, sinon empêcher le développement de son propre fou dame. Le cours normal, dit Capablanca, ce serait le roque suivi de c5.
8.Fd3 Cfd5 9.Fxe7 Dxe7 10.Cf3 0-0 11.0-0 Fd7 12.Tc1
Deux notes techniques au passage. En 8, Fb3 avait des arguments, le principal étant de permettre d’avancer immédiatement le pion roi après 8…Cfd5 9.Fxe7 Dxe7. Et en 10, le fou étant resté en d3, e4 n’est plus jouable : il y aurait Cf5, qui menace à la fois g2 et Cxd3+ — or le fou-roi blanc ne doit jamais être échangé dans cette ouverture sans une très bonne raison.
Les Blancs sont parfaitement développés, et ils menacent déjà de gagner un pion : Cxd5 Cxd5, puis e4 et la tour prend en c7.
Le coup qui condamne tout le plan
12…c6. Le fait que les Noirs soient pratiquement obligés de jouer ce coup pour ne pas perdre de pion suffit, dit Capablanca, à condamner tout leur système de développement. Ils viennent de jouer Fd7, et les voilà contraints de boucher l’action de leur propre fou, qui ne vaut plus guère qu’un pion pour un moment. Il est même difficile de voir comment ce fou pourra jamais attaquer quoi que ce soit.
Et l’on voit venir la suite : les Blancs vont poser leurs deux cavaliers en e5 et c5, d’où les Noirs ne pourront les déloger sans affaiblir gravement leur position — s’ils le peuvent seulement.
Mieux valait donc échanger d’abord un cavalier, pour se débarrasser de l’un des deux avant d’assumer une position aussi passive. Capablanca en fait une règle de défense, et c’est une des phrases les plus utiles du livre : dans ces cas-là, moins il reste de pièces sur l’échiquier, plus on a de chances de s’échapper.
Le suicide
13.Ce4 f5 — « cela revient pratiquement à se suicider », écrit-il, puisque ce coup crée en e5 un trou pour le cavalier blanc, d’où il sera pratiquement impossible de le déloger. Si les Noirs voulaient jouer ce coup, il fallait le faire plus tôt : au moins aurait-il eu pour objet d’empêcher le cavalier blanc d’atteindre c5.
C’est toute la mécanique du trou en une phrase. Un pion qui avance ne revient jamais ; en quittant f7, le pion noir abandonne définitivement le contrôle de e6 et de g6, et surtout il ne contrôlera plus jamais e5. La case est cédée pour de bon.
14.Cc5 Fe8 15.Ce5
La position des cavaliers blancs, en particulier celui de e5, « pourrait être dite idéale » : un seul coup d’œil montre à quel point ils dominent la position. Reste la vraie question, celle que Capablanca pose lui-même — comment les Blancs vont-ils tirer plein bénéfice d’une situation aussi avantageuse ?
Prendre son temps
La réponse tient en huit coups qui, à première vue, ne font rien.
15…Tab8 — sans objet, sauf à enchaîner par Cd7, ce qui n’est pas le cas ; autant aller tout de suite en c8, comme il le fera plus tard. 16.Te1 Tf6 17.Df3 Th6 18.Dg3 Tbc8 — les Blancs menaçaient de gagner la qualité par Cf7 ou Cg4. 19.f3 Tc7 20.a3 Rh8 21.h3
« Toutes ces précautions sont peut-être inutiles », commente Capablanca, « mais les Blancs sentent qu’ils ont largement le temps de préparer leur attaque, et veulent être en sécurité de tous les côtés avant de commencer. » Voilà exactement ce que l’avantage positionnel autorise : ne pas se presser. L’adversaire, lui, n’a nulle part où aller.
21…g5 22.e4 f4 23.Df2 Ce3 — mieux valait Cf6, pour tenter ensuite de liquider un cavalier blanc par Cd7.
La qualité contre le trou
24.Txe3 ! Par ce sacrifice de la tour contre un cavalier et un pion, les Blancs obtiennent une position écrasante.
24…fxe3 25.Dxe3 Cc8 — Cd7 valait mieux, pour se débarrasser d’un des deux cavaliers. Capablanca donne d’ailleurs une réfutation parmi d’autres, qui se termine deux pions en plus pour la qualité et une position si favorable que les Blancs ne devraient avoir aucune peine à gagner.
26.Cg4 Tg6 27.e5 Tg7 28.Fc4 Ff7 — tous ces coups sont pour ainsi dire forcés, et l’on voit sans peine qu’ils ligotent la position noire un peu plus à chaque fois. « Les manœuvres des Blancs à partir du 24e coup sont hautement instructives », note-t-il.
29.Cf6 Cb6 — « ce cavalier vagabond n’a rien fait de toute la partie. » La formule est cruelle et elle résume les vingt-neuf coups précédents : le cavalier de b6 du septième coup n’a jamais servi à rien.
30.C5e4 h6 31.h4 Cd5 32.Dd2 Tg6 33.hxg5 Df8 — sur 33…hxg5, les Blancs jouent Rf2 et les Noirs seraient sans ressource. 34.f4 Ce7 35.g4 hxg5 36.fxg5, et les Noirs abandonnent : il n’y a rien à faire.
Les trois diagrammes du livre tombent exactement où ils doivent tomber — après le douzième coup blanc, après le quinzième, et après le vingt-troisième coup noir. Comme la partie se rejoue depuis le premier coup, la transcription n’est plus une lecture : elle est exacte par construction, et les planches ne servent qu’à la confirmer. Elles la confirment.
Ce qu’il faut retenir
La conclusion de Capablanca tient en une phrase, et elle ne parle ni de tactique ni de calcul : l’élève doit remarquer que, entre autres choses, les Blancs ont eu le contrôle des cases noires pendant toute la partie, principalement e5 et c5.
Deux cases. Pas un pion de plus, pas une combinaison : deux cases dont les Noirs ont perdu le contrôle, l’une au douzième coup en bouchant leur fou, l’autre au treizième en poussant f5. Le reste n’était plus que de la technique.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Le mot « trou » a un peu vieilli ; on dit plutôt case faible, ou avant-poste quand on se place du côté de celui qui l’occupe. Mais l’énoncé n’a pas bougé d’un pouce, et la raison en est simple : un pion ne recule pas. C’est la seule pièce du jeu dont chaque mouvement est définitif, et donc la seule dont chaque mouvement abandonne pour toujours les cases qu’elle couvrait.
Le sacrifice de qualité du 24e coup — une tour contre un cavalier et un pion, pour conserver l’étau — est aujourd’hui associé au nom de Petrossian, qui en a fait quarante ans plus tard une arme personnelle. Il est intéressant de le voir ici traité comme une évidence, dans un livre destiné aux débutants et publié en 1921.
Enfin, la maxime défensive de la douzième note mérite d’être encadrée : quand on est à l’étroit, il faut échanger. Elle est aujourd’hui l’un des tout premiers conseils qu’on donne à un joueur en position passive, et Capablanca l’énonce ici en passant, comme une chose qui va de soi.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
La première partie du livre est terminée. Vingt-trois épisodes, trente-trois sections, quatre-vingt-dix-sept diagrammes : mats élémentaires, finales de pions, opposition, valeur des pièces, milieu de partie, ouvertures, structures. Tout ce que Capablanca considérait comme les fondamentaux.
Et il annonce lui-même ce qui vient : à partir d’ici et jusqu’à la fin du livre, ses propres parties — gagnées et perdues, choisies pour illustrer les principes généraux posés dans les pages précédentes. Quatorze parties commentées par le champion du monde sur ses propres réussites et ses propres défaites. C’est la seconde partie, et elle commence au prochain épisode.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.
Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.


