
Vingt-quatrième épisode de Capablanca raconte, et changement de régime. La première partie du livre est close : trente-trois sections, des mats élémentaires aux structures de pions. Ce qui commence ici, c’est la seconde partie — quatorze parties commentées, toutes les siennes, annoncées dès la fin du chapitre précédent comme un choix de parties « gagnées et perdues ».
Et il ne bluffe pas. Les deux premières sont deux défaites. Un champion du monde ouvre le recueil de ses propres parties par deux échecs, annotés sans la moindre complaisance. Cela mérite qu’on s’y arrête.
Partie 1 — Marshall contre Capablanca, match 1909
Gambit dame refusé. Blancs : F. J. Marshall. Noirs : J. R. Capablanca.
1.d4 d5 2.c4 e6 3.Cc3 Cf6 4.Fg5 Fe7 5.e3 Ce4
La note qui suit ce cinquième coup est un petit morceau d’honnêteté. Capablanca avait déjà employé cette défense deux fois dans le match, avec de bons résultats, et il continuera de la jouer jusqu’à l’ultime partie. Pourquoi ? Parce qu’il ne connaissait rien aux variantes de cette ouverture — il l’écrit ainsi — et parce qu’il savait que Lasker l’avait employée avec succès contre Marshall lui-même en 1907. Puisque Lasker la jouait souvent, elle devait être bonne.
Le raisonnement fait sourire, venant de l’homme qui vient de consacrer trente-trois sections aux principes généraux. D’autant qu’il ajoute aussitôt : selon ces mêmes principes généraux, le coup devrait être mauvais, puisqu’il déplace trois fois le même cavalier dans l’ouverture — même s’il provoque l’échange de deux pièces. Et il désigne la vraie difficulté, ici comme dans presque toutes les variantes du gambit dame : le développement lent du fou dame noir.
6.Fxe7 Dxe7 7.Fd3 Cxc3 8.bxc3 Cd7 9.Cf3 0-0 10.cxd5 exd5 11.Db3 Cf6 12.a4 c5 13.Da3 b6
Trois autocritiques en trois coups. 12…c5 visait la majorité de pions à l’aile dame, mais laisse ces mêmes pions désorganisés ; c6 était plus sûr. 13…b6 s’expose à a5 sans la moindre compensation. Et il donne le coup qu’il jouerait aujourd’hui : 13…Te8, avec l’idée que 14.Dxc5 Dxc5 récupérerait le pion, et que 14.dxc5 Fg4 donnerait aux Noirs une excellente partie.
14.a5 Fb7 15.0-0 Dc7 16.Tfb1 Cd7
Et voici l’aveu le plus rare de tout le livre. Sa position, dit-il, était mauvaise et peut-être perdue de toute façon, mais ce coup aggrave tout — et il précise pourquoi : « je n’ai tout simplement pas vu la réponse Ff5. Il ne m’est même pas venu à l’esprit que c’était menacé. »
Le futur champion du monde, à vingt-et-un ans, écrivant noir sur blanc qu’il n’a pas vu un coup. Aucun manuel moderne ne se permettrait cela.
17.Ff5 Tfc8 — « de mal en pis » — 18.Fxd7 Dxd7 19.a6 Fc6 20.dxc5 bxc5 21.Dxc5 Tab8. Là, il pose la plume : « la partie était perdue. Un coup en valait un autre. »
22.Txb8 Txb8 23.Ce5 Df5 24.f4 Tb6 25.Dxb6 ! et les Noirs abandonnent. La finesse est dans la note : sur 25.Cxc6, les Noirs auraient annulé par 25…Tb1+. Le coup du texte est joli et va vite. « Une partie bien jouée de la part de Marshall », conclut le vaincu.
Partie 2 — Rubinstein contre Capablanca, Saint-Sébastien 1911
Gambit dame refusé. Blancs : A. K. Rubinstein. Noirs : J. R. Capablanca. C’est le tournoi de Saint-Sébastien 1911, celui que Capablanca remporte et qui le fait entrer d’un coup dans le cercle des prétendants au titre. Il en choisit, pour son livre, la partie qu’il y a perdue.
1.d4 d5 2.Cf3 c5 3.c4 e6 4.cxd5 exd5 5.Cc3 Cc6 6.g3 Fe6
Le coup normal est Cf6. Le développement blanc, explique-t-il, a été introduit par Schlechter puis élaboré par Rubinstein lui-même : il vise l’isolement du pion dame noir, contre lequel les pièces blanches se concentrent peu à peu. Fe6 était une tentative pour sortir des sentiers battus. Rien à redire du point de vue des principes — sauf un détail : les cavaliers doivent sortir avant les fous.
7.Fg2 Fe7 8.0-0 Tc8
Même volonté de dérouter, « avec un très pauvre succès ». Le coup devrait être théoriquement mauvais, le cavalier roi noir n’étant pas développé. Et il donne la raison de son ignorance : il ne connaissait pas encore l’attaque fondée sur Cg5 et l’échange du fou de e6. Cf6 ou h6 étaient corrects.
9.dxc5 Fxc5 10.Cg5 Cf6 11.Cxe6 fxe6 12.Fh3 De7 13.Fg5 0-0
Le roque est une faute : il fallait Td8, pour sortir la tour de la ligne du fou de h3 et soutenir en même temps le pion d5. Et Capablanca en profite pour égratigner aussi son adversaire : cela montre incidemment que les Blancs n’avaient pas su exploiter correctement ses faibles coups d’ouverture.
La combinaison qu’il a vue et laissé jouer
14.Fxf6 Dxf6
Ici commence, dit-il, une très belle combinaison de Rubinstein — qu’il avait vue, mais qu’il croyait pouvoir réfuter. Il avait envisagé 14…gxf6, qui lui semblait donner une partie jouable ; il a préféré tenir la combinaison adverse pour incorrecte et la laisser venir, « à mon éternel regret ».
15.Cxd5 ! Dh6 16.Rg2 !
Ce petit coup de roi est celui qu’il n’avait pas envisagé. Il attendait 16.Fg2, contre quoi il avait préparé ceci : 16…Ce5 ! 17.Cf4 Cg4 18.h3 Cxf2 19.Txf2 Fxf2+ 20.Rxf2 g5 et les Noirs doivent gagner — avec deux branches latérales, 17.Tc1 Dxc1 ! ! 18.Dxc1 Fxf2+ et 18.Ch3 Fxf2+ qui gagne la qualité.
Et Capablanca ajoute une phrase qui trahit une vieille irritation : « il est curieux que cette combinaison ait été négligée. On a tenu pour acquis que je n’avais pas vu le dix-septième coup Dc1. » Dix ans après, il tenait encore à ce que le lecteur sache exactement ce qu’il avait vu et ce qu’il n’avait pas vu.
16…Tcd8 — « après le dernier coup des Blancs, il ne me restait qu’à me soumettre à l’inévitable. » 17.Dc1 ! exd5 18.Dxc5 Dd2 19.Db5 Cd4 20.Dd3 Dxd3 21.exd3 Tfe8 22.Fg4
Une finale que les deux camps ratent
À partir d’ici, les annotations deviennent une double comptabilité d’erreurs. 22.Fg4 donne une chance aux Noirs ; il fallait doubler d’abord les tours. Suivent 22…Td6 23.Tfe1 Txe1 24.Txe1 Tb6 25.Te5 Txb2 26.Txd5 Cc6 27.Fe6+ Rf8 28.Tf5+ Re8 29.Ff7+ Rd7 30.Fc4
30…a6 est « un mauvais coup, qui abandonne toute chance légitime qu’avaient les Noirs d’annuler ». Il perd un temps très important — plusieurs, en réalité. Il fallait 30…Rd6, et sur 31.Tb5 Txb5 32.Fxb5 Cd5 suivi de b5, les Blancs auraient eu une partie extrêmement difficile à annuler, à cause de la position dominante du cavalier, du pion de plus à l’aile dame et de la position inconfortable du roi blanc.
31.Tf7+ Rd6 32.Txg7 b5 33.Fg8 a5 34.Txh7 a4 35.h4 b4 36.Th6+ Rc5 37.Th5+ Rb6 38.Fd5
Et voilà les Blancs à leur tour dans le mauvais rôle : ces trois derniers coups redonnent une chance aux Noirs, et celui-ci est « une bourde caractérisée » — dont, heureusement pour les Blancs, les Noirs ne profitent pas. 38…b3, alors que 38…Txd3 aurait rendu le gain pratiquement impossible, si gain il y a. Capablanca donne huit demi-coups d’analyse à l’appui.
39.axb3 a3 40.Fxc6 Txb3 41.Fd5 a2 42.Th6+ et les Noirs abandonnent.
Et le verdict final, qui n’épargne personne, lui compris : « comme finale, c’est une exhibition plutôt triste pour deux maîtres. » Ce qui sauve la partie, ajoute-t-il, c’est la belle combinaison de Rubinstein au milieu de partie, à partir du quatorzième coup.
Les deux parties se rejouent intégralement depuis le premier coup — quarante-neuf demi-coups pour la première, quatre-vingt-trois pour la seconde — et les sept diagrammes du livre tombent exactement où ils doivent tomber.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Commenter ses propres défaites est devenu un lieu commun de l’entraînement — « analysez vos parties perdues » est la première consigne qu’on donne à un joueur de club. C’était beaucoup moins courant en 1921, et c’est encore rare aujourd’hui dans les livres : la plupart des recueils de parties d’un grand joueur sont des recueils de victoires.
Le plus instructif n’est pas la liste des fautes, c’est leur nature. Aucune n’est une bourde de calcul. Ce sont deux fois la même chose : jouer une ouverture sur la foi de la réputation d’un autre (« puisque Lasker la joue »), et juger une combinaison adverse incorrecte sans l’avoir vérifiée jusqu’au bout. Deux erreurs de méthode, pas de vision. Elles n’ont pas pris une ride.
Un mot sur les deux vaincus de service. Frank Marshall perdra le match de 1909 très lourdement, mais il gagne ici. Akiba Rubinstein est alors, de l’avis général, le joueur le plus redoutable du monde après Lasker ; sa combinaison du quatorzième coup est restée célèbre. Capablanca choisit donc, pour ouvrir son anthologie, deux parties où l’adversaire a mieux joué que lui.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Douze parties restent à parcourir : une défense irrégulière, des françaises, des espagnoles, une partie du centre, une Petrov. Et tout au bout, une quatorzième partie qui occupe à elle seule autant de place que les six précédentes réunies.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.
Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.






