
Vingt-cinquième épisode de Capablanca raconte, troisième et quatrième parties du recueil. L’épisode précédent relevait déjà que l’auteur ouvrait l’anthologie de ses propres parties par deux défaites. En voici deux autres : les quatre premières parties de la seconde moitié du livre sont quatre défaites. On finit par se demander si le choix est une coquetterie ou une méthode.
C’est une méthode, et ces deux parties-ci le montrent mieux que les précédentes. Aucune des fautes commentées n’est une erreur de calcul. Ce sont deux erreurs de jugement, exactement symétriques : dans la première, il joue mal par peur ; dans la seconde, il écarte le bon coup par impatience.
Partie 3 — Janowski contre Capablanca, La Havane 1913
Défense irrégulière. Blancs : D. Janowski. Noirs : J. R. Capablanca.
1.d4 Cf6 2.Cf3 d6 3.Fg5 Cbd7 4.e3 e5 5.Cc3 c6 6.Fd3 Fe7 7.De2 Da5 8.0-0 Cf8 9.Tfd1 Fg4
« Enfin les Noirs sont en route vers un développement complet », écrit-il — au neuvième coup. Le propos de cette ouverture irrégulière est surtout de renvoyer les Blancs à leurs propres ressources : à l’époque, ce système de défense était bien moins connu que les formes régulières du pion dame.
Son bilan est équilibré, et vaut pour toutes les défenses de ce genre. À l’actif : le centre reste intact sans qu’aucune faiblesse particulière soit créée, et la position offre beaucoup de manœuvres profondes et dissimulées. Au passif : le temps que les Noirs mettent à se développer. Il est naturel de supposer que les Blancs emploieront ce temps à préparer une attaque bien conçue — ou, à défaut, à empêcher purement et simplement les Noirs d’achever leur développement.
10.h3 Fh5 11.dxe5 dxe5 12.Ce4
Une faute commise par peur d’une finale
12…Cxe4 — « une très grave erreur ». Et voici l’explication, qui est le cœur de la partie. Il avait envisagé le grand roque, qui était le bon coup, mais y avait renoncé par crainte de 13.Fxf6 gxf6 14.Cg3 Fg6 15.Cf5, où il voyait les Blancs obtenir une position gagnante pour la finale.
Notons au passage que le petit roque était impossible : son propre cavalier occupe f8 depuis le huitième coup. Le seul roque disponible était le long.
Et la conclusion qu’il en tire vaut d’être encadrée : à tort ou à raison, cela montre à quel point toutes les phases de la partie sont liées, et par conséquent combien l’une influe sur l’autre. Un coup de milieu de partie joué de travers parce qu’on a peur d’une finale qui n’arrivera jamais : le phénomène est universel.
13.Fxe7 Rxe7 14.Fxe4 Fg6
Encore un coup mauvais. Le coup naturel et correct était Ce6, pour amener toutes les pièces noires dans le jeu ; Fxe4 immédiat était bon aussi, qui allégeait la pression sur le pion e5 et simplifiait. Et il se sanctionne une seconde fois : « on voit ici comment le fait de ne pas se plier aux raisons logiques élémentaires qui gouvernent une position donnée met souvent le joueur dans l’embarras. » La cause, dit-il, est la même : la peur — celle de Ff5, coup très menaçant.
15.Dc4 Ce6 16.b4 Dc7 17.Fxg6 hxg6 18.De4 Rf6
Le roi noir est monté en f6, et ce n’est pas de la témérité : le point faible des Noirs est le pion e5, qu’ils sont contraints de défendre avec le roi. Capablanca en profite pour critiquer le jeu de son adversaire — 19.Td3 vise à doubler les tours pour en installer une en d6, appuyée par un pion en c5, mais les Noirs peuvent tout désamorcer en offrant l’échange des tours. Il aurait fallu h4 puis g4.
19.Td3 Tad8 20.Tad1 g5 — préparation à g6, qui rendrait la position noire sûre. « Malheureusement pour les Noirs, il n’a pas exécuté son plan initial. » Le mot est savoureux, écrit à la troisième personne sur soi-même.
21.c4 Txd3 22.Txd3 Td8 — « une très grave erreur, qui perd un pion » ; g6 laissait une très bonne partie, et dans une finale simple la position du roi noir serait même un avantage. 23.Txd8 Cxd8
24.h4 ! gagne un pion. La finesse est dans la note : les Noirs ne peuvent pas répondre 24…Ce6 à cause de 25.hxg5+ Cxg5 26.Dh4, qui gagne le cavalier — cloué contre son propre roi.
24…gxh4 25.Dxh4+ Re6 26.Dg4+ Rf6 27.Dg5+ Re6 28.Dxg7 Dd6 29.c5 Dd5 30.e4 ! Dd1+ 31.Rh2 f6 32.Dg4+ ! Re7 33.Cxe5 !
Le cavalier prend le pion e5 et découvre en même temps l’attaque de la dame g4 sur la dame d1 — la diagonale g4-f3-e2-d1 était bouchée par ce cavalier. 33…Dxg4 34.Cxg4 Ce6 35.e5 fxe5 36.Cxe5 Cd4, et les Noirs abandonnent quelques coups plus tard, sans moyen d’arrêter les deux pions passés.
Partie 4 — Capablanca contre Snosko-Borovski, Saint-Pétersbourg 1913
Défense française, variante McCutcheon. Blancs : J. R. Capablanca. Noirs : E. A. Snosko-Borovski. Cette fois il a les Blancs, et il perdra quand même.
1.d4 e6 2.e4 d5 3.Cc3 Cf6 4.Fg5 Fb4 — la McCutcheon, qui vise à retirer l’initiative aux Blancs : au lieu de défendre, les Noirs font une contre-démonstration à l’aile dame.
5.exd5 — à l’époque de la partie, 5.e5 avait la faveur ; il tenait alors, et tient encore en 1921, le coup du texte pour plus fort. 5…Dxd5 6.Fxf6 Fxc3+ 7.bxc3 gxf6
Chacun a disloqué l’aile de l’autre : les Noirs l’aile dame blanche, les Blancs l’aile roi noire. Et Capablanca en tire un principe d’ouverture parfaitement net : la dislocation de l’aile roi compte davantage que la même chose à l’aile dame. C’est pour cela que les Blancs ont, dit-il, « plus qu’une ample compensation ».
8.Cf3 b6 9.Dd2 Fb7 10.Fe2 Cd7 11.c4 Df5
Le plan noir est clair : le fou sur la grande diagonale, les tours sur la colonne g ouverte, et une attaque violente contre le roi blanc. Tout cela suppose évidemment que les Blancs roqueront du petit côté, puisque leurs pions de l’aile dame sont en morceaux.
Le grand roque à contre-emploi
12.0-0-0 ! — « une idée originale, je crois », jouée pour la première fois dans une position semblable contre M. Walter Penn Shipley, de Philadelphie.
Le raisonnement mérite d’être suivi pas à pas, car il est exemplaire. Il n’y a plus de fou de cases noires chez les Noirs, et toutes leurs pièces sont développées en vue d’une attaque à l’aile roi : il leur sera donc impossible d’exploiter la position en apparence découverte du roi blanc. Deux cas seulement sont possibles — si les Noirs roquent du grand côté, comme ici, il n’y a évidemment aucun danger ; s’ils roquent du petit, ce sont les Blancs qui attaquent les premiers, en profitant de la position incommode de la dame noire. Et en un seul coup, les Blancs mettent leur roi à l’abri et amènent une tour au jeu.
12…0-0-0 13.De3 Thg8 14.g3 Da5 — une erreur, qui néglige la belle réponse blanche, mais un examen attentif montrerait que les Blancs sont déjà mieux. 15.Td3 ! Rb8 16.Thd1 Df5
17.Ch4 a été critiqué parce qu’il met le cavalier hors jeu pour quelques coups. Réponse de l’intéressé : en forçant Dg4, les Blancs gagnent le coup très important f4, qui consolide la position et chasse la dame en la mettant hors jeu pour un moment. « Certainement la dame vaut bien plus que le cavalier. » L’échange de mauvaises places n’est pas équitable quand les pièces ne se valent pas.
17…Dg4 18.f4 Dg7 19.Ff3 — et là on retrouve mot pour mot la leçon de l’épisode précédent : dans ce genre de positions, il est très avantageux de se débarrasser du fou noir qui contrôle a6 et c6, deux « trous » pour les pièces blanches. Ce fou a une grande valeur défensive ; d’où l’intérêt de l’éliminer.
19…Tge8 20.Fxb7 Rxb7 21.c5 ! c6 — forcé, les Blancs menaçaient c6+. 22.Cf3 Df8, pour empêcher le cavalier d’atteindre d6. « Il est évident que les Blancs ont un grand avantage de position. »
Le coup juste écarté parce qu’il semblait trop lent
23.Cd2 ? Et voici la confession qui répond en écho à celle de la partie 3 : « j’avais envisagé Tb3, qui était le bon coup, mais j’y ai renoncé parce qu’il semblait trop lent, et parce que dans une telle position il devait bien y avoir un moyen de gagner plus vite. »
Dans la partie 3, il joue un mauvais coup parce qu’il redoute une finale lointaine. Ici, il écarte le bon coup parce qu’il ne veut pas d’une victoire lente. Les deux fois, c’est la même erreur : une préférence esthétique tranche à la place du raisonnement.
23…bxc5 24.Cc4 — Ce4 ou Cb3 amenaient une finale avantageuse. 24…Cb6 25.Ca5+ Ra8 26.dxc5 Cd5 27.Dd4 Tc8
Sur 27…Tb8, les Blancs gagnaient par 28.Cxc6 Tbc8 29.Cxa7. Mais 28.c4 ? et il recommence : « je cherchais encore la grande combinaison, et je pensais que le pion que j’aurais plus tard en d6 gagnerait la partie ». Ce sera exactement l’inverse.
Et il rend hommage à l’adversaire, ce qui n’est pas si fréquent chez lui : les Noirs méritent un grand crédit pour la façon dont ils ont conduit cette défense extrêmement difficile ; ils pouvaient se tromper vingt fois, et à partir du vingt-deuxième coup ils ont toujours joué le meilleur coup.
28…e5 ! 29.Dg1 e4 30.cxd5 exd3 31.d6 Te2 32.d7 Tc2+ 33.Rb1 Tb8+ 34.Cb3 De7
Le pion d7 est là, comme prévu — mais c’est le roi blanc qui est en train de se faire cerner. 35.Txd3, et il commente : « je crois avoir perdu ici ma dernière chance de gagner ». Il donne à l’appui une longue variante avec 35.Dd4, qui aboutirait au moins à la nulle. Je l’ai rejouée : 35.Dd4 Txh2 36.Dxd3 ! Td8 37.Da6 Rb8 38.Dxc6 — légale de bout en bout.
35…Te2 36.Dd4 Td8 37.Da4 De4 38.Da6 Rb8 — « il n’y a rien à faire contre ce coup si simple », puisque les Blancs ne peuvent pas jouer Cd4 à cause d’un mat. Le mat en question : 39.Cd4 Dh1+, et Td1 est la seule parade possible — 40…Dxd1 mat. Recherche exhaustive faite : Td1 est bien l’unique coup légal, et il perd de force.
39.Rc1 Txd7 40.Cd4 Te1+ et les Blancs abandonnent. « Une bataille très intéressante », conclut le perdant.
Les deux parties se rejouent intégralement — soixante-douze demi-coups pour la première, quatre-vingts pour la seconde — et les sept diagrammes tombent exactement où ils doivent.
Ce qu’on dit aujourd’hui
« Il devait bien y avoir un moyen de gagner plus vite » : cette phrase est aujourd’hui un classique de l’entraînement, sous le nom de refus de la victoire lente. On l’enseigne comme un défaut caractérisé, et le remède est toujours le même — quand on a un avantage stable, on ne cherche pas le coup brillant, on cherche le coup qui ne rend rien.
Le grand roque du douzième coup, lui, n’a pas vieilli du tout. Roquer du côté où l’adversaire a préparé son attaque reste un coup à contre-emploi, et l’argument de Capablanca est exactement celui qu’on emploierait aujourd’hui : compter les attaquants disponibles. Le fou de cases noires noir a disparu au sixième coup ; sans lui, l’attaque annoncée n’a pas les pièces pour exister.
Un mot enfin sur le principe du septième coup — disloquer l’aile roi vaut mieux que disloquer l’aile dame. Il est resté vrai tant qu’on a roqué du petit côté par défaut, ce qui est encore massivement le cas. Il souffre toutefois une exception que Capablanca connaît bien : dans une finale, ces pions cassés ne défendent plus un roi, ils comptent comme des pions. C’est ce qui rend ces positions si difficiles à évaluer.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
La cinquième partie est une espagnole, et elle occupera l’épisode à elle seule. Restera alors à savoir combien de temps l’auteur compte encore aligner ses défaites avant de montrer une victoire.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.
Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.






