
Vingt-sixième épisode de Capablanca raconte, et cinquième partie du recueil. C’est aussi sa cinquième défaite d’affilée — mais celle-ci n’est pas une défaite comme les autres. C’est Lasker contre Capablanca, Saint-Pétersbourg 1914, l’une des parties les plus commentées de l’histoire du jeu, et Capablanca la commente ici lui-même, sept ans après, avec un calme qui désarme.
Il en profite d’ailleurs pour démolir une légende au passage.
Le marché de l’espagnole d’échange
Partie espagnole. Blancs : Dr E. Lasker. Noirs : J. R. Capablanca.
1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fb5 a6 4.Fxc6
Le fou prend le cavalier sans y être forcé, et Capablanca explique le marché en trois lignes limpides. L’objet du coup est d’atteindre rapidement un milieu de partie sans dames où les Blancs ont quatre pions contre trois à l’aile roi, tandis que la supériorité de pions des Noirs à l’aile dame est en partie compensée par le fait que l’un d’eux est doublé. En échange, les Noirs gardent les deux fous quand les Blancs n’en ont plus qu’un.
Une majorité de pions saine contre une majorité infirme, contre la paire de fous : tout le débat de cette variante tient là, et il n’a pas changé d’un iota en cent ans.
4…dxc6 5.d4 exd4 6.Dxd4 Dxd4 7.Cxd4 Fd6
L’idée noire est de roquer du petit côté — le roi doit rester du côté faible pour s’opposer plus tard à l’avance des pions blancs. Théoriquement, dit-il, ce raisonnement a beaucoup pour lui ; savoir si c’est en pratique le meilleur système serait plus difficile à prouver.
Et il glisse au lecteur l’avertissement qui donne la clé de toute la partie : si maintenant toutes les pièces étaient échangées, les Blancs seraient pratiquement un pion devant et auraient une finale gagnée. Les Noirs jouent donc toute la partie avec une finale perdue dans le dos.
8.Cc3 Ce7 — la bonne case : le cavalier n’obstrue pas les pions noirs, il peut aller en g6, et après c5 il pourrait rejoindre d4 par c6. 9.0-0 0-0 10.f4
« Ce coup, je le considérais faible à l’époque, et je le considère toujours ainsi. » Motif : il laisse le pion e faible tant qu’il n’avance pas en e5, et il permet aux Noirs de clouer le cavalier par Fc5.
10…Te8 11.Cb3 f6 12.f5
La légende récusée
Voici le coup qui a fait la réputation de la partie, et voici ce qu’en pense celui qui l’a subi : « on a prétendu à tort que ce coup gagne la partie, mais je ne demanderais rien de mieux que d’avoir de nouveau une telle position. Il a fallu plusieurs erreurs de ma part pour finir par obtenir une position perdue. »
Il tient d’ailleurs 12.f5 pour un coup faible — au même titre que 10.f4. Le lecteur de 1921 découvrait donc que le coup admiré de tous n’était, aux yeux du vaincu, pas même bon.
12…b6 13.Ff4
13…Fb7 ? « Joué contre mon propre jugement. Le bon coup était évidemment Fxf4. » Et là s’ouvre la plus longue note technique du livre, à trois voix.
Lasker donnait, après la partie, la variante 13…Fxf4 14.Txf4 c5 15.Tad1 Fb7 16.Tf2 Tad8 17.Txd8 Txd8 18.Td2 Txd2 19.Cxd2, en revendiquant l’avantage. Nimzowitsch objecta aussitôt que le 16ᵉ coup noir n’est pas le meilleur : avec 16…Tac8 ! les Blancs auraient grand-peine à annuler, faute de moyen d’empêcher Cc6 puis Ce5 avec l’idée Cc4. Et si les Blancs y répondent en retirant le cavalier de b3, le cavalier noir file en d4 et le pion e4 devient la cible.
Capablanca, lui, ajoute que même en acceptant la variante de Lasker, l’avantage s’évanouit sur-le-champ par 19…Cc6, qui menace à la fois Cb4 et Cd4 sans qu’on puisse parer les deux ; et que sur 20.Cd5, Cd4 annule au moins. « Après 19…Cc6, les Noirs menacent tant de choses qu’il est difficile de voir comment les Blancs empêcheraient la perte d’un pion ou davantage. »
La variante de Lasker, la déviation de Nimzowitsch et la réfutation de Capablanca tiennent toutes de bout en bout. Trois champions qui se contredisent poliment dans les notes d’un manuel pour débutants — c’est une scène assez rare pour être signalée.
14.Fxd6 cxd6 15.Cd4 !
Aveu suivant, du même tonneau que celui de l’épisode précédent : « c’est un fait curieux mais vrai que je n’ai pas vu ce coup quand j’ai joué 13…Fb7 ; sinon j’aurais joué le bon coup, 13…Fxf4. »
15…Tad8 16.Ce6 Td7 17.Tad1
Le cavalier d’e6, et un plan changé trois fois
Le cavalier est planté en e6, indélogeable, au milieu de quatre pions noirs alignés sur la sixième rangée. C’est l’image qui a fait le tour du monde.
Et pourtant, dit Capablanca, la partie était encore loin d’être perdue : contre l’entrée du cavalier, les Noirs peuvent jouer plus tard c5 puis d5. Il donne deux analyses à l’appui — 17…c5 18.Cd5 Fxd5 19.exd5 b5, où un examen soigneux montre que les Noirs n’ont rien à craindre, et 17…c5 18.Tf2 d5 19.exd5 Fxd5 20.Cxd5 Txd5 21.Txd5 Cxd5, où il n’y a aucune bonne raison pour que les Noirs perdent. Les deux se rejouent sans faute.
Alors pourquoi ne l’a-t-il pas joué ? La réponse est la phrase la plus utile de tout l’épisode : « j’étais sur le point de jouer c5, suivi de d5, ce qui m’aurait donné la nulle je crois, mais soudain je devins ambitieux. »
Le nouveau plan : 17…Cc8, puis sacrifier plus tard la qualité contre le cavalier d’e6, en gagnant un pion au passage et en laissant le pion e blanc plus faible encore. 18.Tf2 b5 19.Tfd2 Tde7 20.b4 Rf7 21.a3
21…Fa8 ? — « changeant une fois de plus mon plan, et cette fois sans aucune bonne raison ». S’il avait joué 21…Txe6 22.fxe6+ Txe6, comme il en avait l’intention en ramenant le cavalier en c8, il doute fort que les Blancs eussent pu gagner. C’était au moins extrêmement difficile.
Comptons : trois plans en cinq coups, aucun exécuté. Le sacrifice de qualité était préparé, la pièce était revenue exprès en c8, et il ne le joue pas.
22.Rf2 Ta7 23.g4 h6 24.Td3 a5 25.h4 axb4 26.axb4 Tae7 — « cela n’a évidemment plus d’objet. Les Noirs, avec une mauvaise partie, pataugent le temps d’un coup. » Il fallait Ta6, pour garder la colonne ouverte et menacer de sortir le cavalier par b6 et c4.
27.Rf3 Tg8 28.Rf4 g6 ? — encore mauvais. Et là Capablanca fait quelque chose d’inattendu : il distribue les notes des deux côtés.
Les deux derniers coups blancs étaient faibles, puisque le roi blanc ne fait rien ici : il fallait la tour en g3 dès le 27ᵉ coup. Les Noirs, eux, devaient jouer g5+ — la poussée de deux cases est bien légale, et elle donne échec. Après avoir manqué cette chance, les Blancs ont tout à leur guise et terminent « le plus exactement du monde ».
Le bulletin final vaut d’être cité en entier, parce qu’il est réparti sur les deux joueurs. Sur lui-même : « mon jeu tout au long fut d’un caractère parfaitement irrésolu. Quand un plan est fait, il faut l’exécuter si c’est le moindrement possible. » Sur Lasker : les 10ᵉ et 12ᵉ coups très faibles ; bon jeu ensuite jusqu’au 27ᵉ, mauvais, ainsi que le 28ᵉ ; le reste bon, probablement parfait.
29.Tg3 g5+ 30.Rf3 Cb6 31.hxg5 hxg5 32.Th3 Td7 33.Rg3 ! Re8 34.Tdh1 Fb7 35.e5 dxe5 36.Ce4 Cd5 37.C6c5 Fc8 38.Cxd7 Fxd7 39.Th7 Tf8 40.Ta1 Rd8 41.Ta8+ Fc8 42.Cc5, et les Noirs abandonnent.
Quatre-vingt-trois demi-coups rejoués sans une irrégularité, plus les huit variantes annexes des notes — celle de Lasker, celle de Nimzowitsch, la réfutation de Capablanca, les deux analyses du 17ᵉ coup, le sacrifice de qualité du 21ᵉ et l’échec manqué du 28ᵉ. Toutes légales, toutes cohérentes.
Ce qu’on dit aujourd’hui
L’espagnole d’échange n’a jamais quitté le répertoire des maîtres, et l’argument de Capablanca reste mot pour mot celui qu’on enseigne : une majorité de quatre pions contre trois qui peut créer un pion passé, contre une majorité de quatre contre trois qui ne le peut pas, parce qu’un des pions est doublé. Aux Noirs de faire valoir les deux fous avant que les dames et les pièces ne disparaissent.
Sur la partie elle-même, la postérité a longtemps retenu 12.f5 comme le coup décisif. Le vaincu dit ici le contraire, avec des variantes à l’appui, et l’analyse moderne lui a plutôt donné raison : la position noire après le douzième coup est désagréable, pas perdue. Ce qui la perd, c’est la succession de plans abandonnés entre les 17ᵉ et 22ᵉ coups.
Reste la phrase à emporter, celle qui justifie à elle seule que le livre s’ouvre sur cinq défaites : quand un plan est fait, il faut l’exécuter. Le coup le plus coûteux n’est presque jamais un mauvais coup isolé — c’est le bon coup préparé pendant cinq coups et jamais joué.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Sixième partie au prochain épisode : une française, qui occupera elle aussi tout l’épisode. Et l’on finira bien par croiser une victoire.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.
Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.


