Capablanca raconte : un clouage défait par un échec

Clouage relatif — Chajes-Capablanca 1916 : dame noire b4, cavalier blanc d4, dame blanche e4 alignés
Dame noire en b4, cavalier blanc en d4, dame blanche en e4 : le cavalier est cloué. Il partira quand même.

Vingt-septième épisode de Capablanca raconte, sixième partie du recueil, et sixième défaite. Mais celle-ci est la plus douloureuse des six, parce que c’est la seule où il écrit noir sur blanc, au dix-huitième coup, que sa position est stratégiquement gagnée.

Elle contient aussi la plus belle leçon tactique de tout le livre, en un seul coup : un clouage ne survit pas à un échec.

Chajes contre Capablanca, Rice Memorial 1916

Défense française. Blancs : O. Chajes. Noirs : J. R. Capablanca.

1.e4 e6 2.d4 d5 3.Cc3 Cf6 4.Fg5 Fb4 — la McCutcheon, une fois de plus. Deux épisodes plus tôt, il la subissait avec les Blancs ; ici il la joue lui-même, et il dit pourquoi : de toutes les variantes de la française, c’est celle qu’il préfère, parce qu’elle donne aux Noirs le plus de chances de prendre l’initiative.

5.e5 — il tient exd5 pour le meilleur coup, comme il l’écrivait déjà à propos de sa propre partie. Il y a beaucoup à dire en faveur du coup du texte, précise-t-il, mais pas en faveur de la variante dans son ensemble, celle que les Blancs adoptent ici.

5…h6 6.Fd2 Fxc3 7.bxc3 Ce4 8.Dg4 Rf8

Le roi bouge, le roque est perdu — et c’est volontaire. L’autre coup, g6, laisserait l’aile roi noire très faible : les Blancs joueraient h4 pour forcer h5, puis le fou en d3 viendrait menacer le pion g affaibli. Par le coup du texte, les Noirs renoncent au roque mais gagnent du temps pour attaquer le centre et l’aile dame.

9.Fc1 c5 — le coup menace Da5 et empêche du même coup Fa3. Ce qui démontre, note Capablanca, que le coup blanc précédent était une pure perte de temps, et n’a fait qu’affaiblir la position.

10.Fd3 Da5 11.Ce2 cxd4 12.0-0 dxc3 13.Fxe4 dxe4 14.Dxe4 Cc6

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Bilan de l’ouverture, dressé par l’intéressé avec une honnêteté qui fait le prix de ce livre. Les Noirs sortent avec un pion de plus — comptez, le pion c3 est bien à eux. Mais leur développement a souffert, et les fous sont de couleurs opposées : on ne peut donc pas encore dire que la partie soit gagnée.

Ils ont néanmoins le meilleur, parce qu’ils menacent le pion e5, qu’il faudra bien défendre — ce qui leur laissera le temps d’installer le cavalier en d5 par e7. Le cavalier une fois en d5, le fou ira en c6 par d7 dès que l’occasion se présentera, et ce sont les Noirs qui auront l’initiative et décideront du cours de la partie.

Un plan en quatre coups, énoncé cinq coups à l’avance. Il se déroulera exactement.

Le cavalier de d5

15.Tfd1 — pour empêcher Ce7. Mais le coup est stratégiquement faux : en amenant ses pièces à l’aile dame, les Blancs perdent toute chance d’une attaque décidée à l’aile roi avant que les Noirs y soient préparés.

15…g6 16.f4 Rg7 17.Fe3 — a4 suivi de Fa3 valait mieux : le fou serait bien mieux placé sur la diagonale ouverte qu’ici, où il ne fait que défendre. 17…Ce7 18.Ff2 Cd5

Et le verdict tombe : ce cavalier paralyse complètement l’attaque, il domine toute la situation, et il n’y a aucun moyen de le déloger. Derrière lui, les Noirs peuvent développer tranquillement leurs pièces. « La partie peut désormais être dite gagnée pour les Noirs stratégiquement. »

19.Td3 Fd7 20.Cd4 Tac8 21.Tg3 Rh7 22.h4 Thg8 23.h5 Db4

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Le clouage

Regardez la quatrième rangée : dame noire en b4, case c4 vide, cavalier blanc en d4, dame blanche en e4. Le cavalier est cloué — s’il bouge, la dame blanche tombe. C’est le premier objet du coup, et Capablanca en énumère deux autres : garder la dame prête à revenir en e7 ou en f8, et empêcher Tab1.

Puis il ajoute, avec le recul : « en réalité presque toutes ces précautions sont inutiles, puisque l’attaque blanche ne vaut rien ». Il aurait mieux fait de jouer Da4 tout de suite, pour enchaîner sur f5 comme il le fera plus tard — mais dans des circonstances moins favorables.

24.Th3 f5 ? Pas le meilleur, comme les Blancs vont le prouver. Df8 évitait tout, mais les Noirs veulent prendre l’initiative immédiatement et se jettent dans les complications. Ce n’est pourtant pas encore un coup perdant, précise-t-il.

25.exf6 e.p. Cxf6 26.hxg6+ Txg6

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27.Txh6+ ! Trois mots de commentaire dans le livre : cela gagne la dame. Voici pourquoi, et c’est un mécanisme qu’il faut avoir vu une fois pour ne jamais l’oublier.

27…Rxh6 28.Cf5+ ! Le cavalier cloué bouge quand même — en donnant échec. Les Noirs n’ont pas le temps de prendre la dame blanche : il faut parer l’échec. 28…exf5, et le cavalier ayant quitté d4, la dame blanche de e4 regarde maintenant tout le long de la quatrième rangée : 29.Dxb4.

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Un clouage n’est pas une chaîne : c’est un marché, et il ne tient qu’aussi longtemps que l’adversaire n’a rien de plus urgent à proposer. Un échec est toujours plus urgent. La pièce clouée contre une dame — et non contre le roi — peut donc toujours partir, à condition de partir en donnant échec.

L’attaque qui n’existait pas

Les Noirs ont maintenant deux tours et un fou contre dame et fou, avec un roi blanc en apparence dénudé. Capablanca a cru pouvoir monter une attaque décisive. Il se trompait — sauf, dit-il, s’il avait joué Fc6 d’abord, forçant g3, puis Rh5, l’idée étant d’amener une tour en h1 et le roi en g5 avec menace de mat.

Au lieu de quoi il joue 29…Tcg8, perd un temps très important, et les Blancs ont celui de jouer Td1. « Je suis convaincu que Fc6 immédiatement était le bon coup. » L’autre ressource était Ce4, qui lui donnait au moins la nulle — et il y reviendra deux fois dans les notes des coups 31 et 32, comme un regret qui ne passe pas.

30.g3 Fc6 31.Td1 Rh5 ? — trop tard, la tour blanche est arrivée à temps pour empêcher la manœuvre. « Après les coups du texte, les rôles sont inversés. C’est maintenant les Blancs qui ont le dessus, et les Noirs qui doivent lutter pour la nulle. »

32.Td6 Fe4 33.Dxc3 Cd5 34.Txg6 Rxg6 35.De5 Rf7 36.c4 Te8 37.Db2 Cf6 38.Fd4 Th8 39.Db5 Th1+ 40.Rf2 a6 41.Db6 Th2+ 42.Re1 Cd7 43.Dd6 Fc6 44.g4 fxg4 45.f5 Th1+ 46.Rd2 Re8 47.f6 Th7 48.De6+ Rf8 49.Fe3 Tf7 50.Fh6+ Rg8

Pourquoi il n’a pas abandonné

Suit un paragraphe qu’on ne lit dans aucun autre manuel. Les spectateurs se demandaient pourquoi il ne rendait pas les armes ; il l’explique. Il savait la partie perdue, mais il espérait cette suite, que Chajes a bien failli jouer :

51.Dxg4+ Rh7 52.Dh5 Txf6 53.Fg5+ Rg7 54.Fxf6+ Rxf6 — où les Blancs ont certes une partie gagnée, mais qui n’est pas facile du tout. Et il défie le lecteur : « si le lecteur ne le croit pas, qu’il prenne les Blancs contre un maître et qu’il voie ce qui se passe. »

Notez le 53ᵉ coup : le fou quitte h6 en donnant échec à découvert, parce que la dame de h5 prend alors la colonne h. Le même mécanisme qu’au 28ᵉ coup, dans l’autre sens. La variante se rejoue sans faute.

Son adversaire, qui décida de ne prendre aucun risque, joua 51.Fg7. La suite : 51…g3 52.Re2 g2 53.Rf2 Cf8 54.Dg4 Cd7 55.Rg1 a5 56.a4 Fxa4 57.Dh3 Txf6 58.Fxf6 Cxf6 59.Dxg2+ Rf8 60.Dxb7, et les Noirs abandonnent quelques coups plus tard.

Cent dix-neuf demi-coups rejoués sans une irrégularité, plus les sept variantes des notes. Et le verdict final, qui est un compliment : une très belle partie de la part de Chajes à partir du 25ᵉ coup — car les Noirs, ayant le meilleur de la position, ont manqué plusieurs chances, tandis que les Blancs n’en ont manqué aucune.

Ce qu’on dit aujourd’hui

On distingue aujourd’hui deux clouages, et la partie illustre parfaitement pourquoi. Le clouage absolu, contre le roi, où la pièce ne peut légalement pas bouger. Et le clouage relatif, contre une pièce de valeur — ici la dame — où la pièce peut parfaitement partir, quitte à payer. Elle part gratuitement dès qu’elle emporte quelque chose de plus cher, ou, comme ici, dès qu’elle donne échec.

C’est l’un des rares points où l’on peut affirmer qu’un joueur de club moyen d’aujourd’hui verrait ce coup plus vite qu’un champion du monde de 1916 — non parce qu’il calcule mieux, mais parce qu’on lui a nommé le motif. Nommer un mécanisme, c’est le rendre visible. Tout le pari de la série tient à peu près là.

Un dernier mot sur le paragraphe le plus inattendu : celui où il explique pourquoi il n’a pas abandonné. L’idée qu’on continue une partie perdue parce que la manière de gagner reste techniquement difficile pour l’adversaire est aujourd’hui parfaitement admise, et porte même un nom — jouer sur la difficulté pratique. Que le champion du monde le formule en 1921, et le mette en scène en défiant son lecteur d’essayer, reste assez rare pour qu’on s’y arrête.

Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca
Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca

La suite

Le prochain épisode en réunira deux : une espagnole brève et une partie du centre à six diagrammes. Et l’on finira bien par croiser une victoire.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.

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