Capablanca raconte : un plan annoncé, et tenu jusqu’au bout

Partie du centre — Mieses-Capablanca 1913 : le cavalier noir arrive en e2 avec échec
Mieses-Capablanca 1913 : le sommet de la combinaison blanche — quatre coups forcés plus tard, les Blancs auront la qualité.

Vingt-huitième épisode de Capablanca raconte, et enfin la nouvelle qu’on attendait depuis six parties : il gagne. Deux fois, même — la septième et la huitième partie du recueil sont deux victoires, et elles ne se ressemblent pas du tout.

La première est une démonstration tranquille contre Amos Burn. La seconde est exactement l’inverse : il y perd la qualité sur une combinaison forcée de sept coups, se retrouve matériellement derrière — et gagne quand même, en appliquant à la lettre un plan qu’il énonce en quatre points au vingt-quatrième coup. C’est la réponse point par point au reproche qu’il s’adressait dans l’épisode 26.

Partie 7 — Capablanca contre Burn, Saint-Sébastien 1911

Partie espagnole. Blancs : J. R. Capablanca. Noirs : A. Burn.

1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fb5 a6 4.Fa4 Cf6 5.d3 — et une note qui vaut son pesant d’or : c’est un développement très solide, « auquel j’étais fort adonné à l’époque, en raison de mon ignorance des multiples variantes des ouvertures ». Le champion du monde explique qu’il jouait solide parce qu’il ne savait pas la théorie.

5…d6 6.c3 Fe7 7.Cbd2 0-0 8.Cf1 b5 9.Fc2 d5 10.De2 dxe4 11.dxe4 Fc5 ?

Le fou vient en c5 pour libérer e7 à la dame, mais Capablanca ne juge pas le coup opportun à ce stade : Fe6 était plus naturel et plus efficace — il développe une pièce et menace Fc4, qu’il faudrait bien arrêter.

12.Fg5 Fe6 — trop tard, et il explique pourquoi : le fou dame blanc est maintenant sorti, et le cavalier, en allant en e3 pour défendre c4, ne bouche plus la diagonale de ce fou. Un coup joué au bon moment et le même coup joué deux coups trop tard ne valent pas la même chose.

13.Ce3 Te8 14.0-0 De7 ?

RsssRsKsssPsQPPPPsNsBNsssPBsPsbssssspssssspsnnssppbsqppprssssrks

« Mauvais. La partie noire n’était déjà pas bonne. » Il fallait sans doute prendre le cavalier du fou avant de jouer ce coup.

15.Cd5 ! Fxd5 16.exd5 Cb8 — pour ramener le cavalier en d7, où il soutiendrait l’autre cavalier et le pion e5. Mais les Blancs ne lui en laissent pas le temps et gagnent un pion. 17.a4 b4 ? — n’ayant aucun moyen d’empêcher la perte du pion, il fallait l’abandonner sur place et jouer Cbd7 pour solidifier la position. Le coup du texte perd le pion et affaiblit gravement le jeu noir.

18.cxb4 Fxb4 19.Fxf6 Dxf6 20.De4 Fd6 21.Dxh7+ !

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Le pion h7 tombe parce que la dame de e4 et le fou de c2 sont braqués ensemble sur la même diagonale : la dame y est défendue. 21…Rf8, et le compte est fait — un pion de plus, toutes les pièces blanches prêtes, les noires encore en retard de développement.

Reste une précaution, et Capablanca l’énonce : si les Noirs parvenaient à sortir leurs pièces, la colonne h ouverte pourrait leur donner une forte attaque contre le roi blanc. Il élimine tout danger d’un coup — 22.Ch4 ! — et échange les dames de force : 22…Dh6 23.Dxh6 gxh6. Le coup noir est pratiquement forcé, g6 étant impossible à cause de Fxg6, et les Blancs menaçant par ailleurs Dh8+ suivi de Cf5+ et D×pion.

La suite est de la technique pure, et elle est instructive parce qu’elle ne comporte aucune combinaison : 24.Cf5 h5 25.Fd1 Cd7 26.Fxh5 Cf6 27.Fe2 Cxd5 28.Tfd1 Cf4 29.Fc4 Ted8 30.h4 a5 — « les Noirs doivent perdre du temps à assurer la sécurité de ce pion » — 31.g3 Ce6 32.Fxe6 fxe6 33.Ce3 Tdb8 34.Cc4 Re7

Bilan à ce moment, dressé par le vainqueur : les Noirs livrent une bataille sans espoir ; ils sont deux pions de moins à toutes fins pratiques, et les pions qui leur restent sont isolés et doivent être défendus par des pièces. Trois lignes qui résument une position mieux qu’une page d’analyse.

35.Tac1 Ta7 36.Te1 Rf6 37.Te4 Tb4 38.g4 Ta6 — sur 38…Txa4, 39.Cxd6 gagnerait évidemment une pièce (vérifié). 39.Tc3 Fc5 40.Tf3+ Rg7 41.b3 Fd4 42.Rg2 Ta8 43.g5 Ta6 44.h5 Txc4 45.bxc4 Tc6 46.g6 et les Noirs abandonnent.

Partie 8 — Mieses contre Capablanca, Berlin 1913

Partie du centre. Blancs : J. Mieses. Noirs : J. R. Capablanca. Six diagrammes, et la partie la plus mouvementée du recueil jusqu’ici.

1.e4 e5 2.d4 exd4 3.Dxd4 Cc6 4.De3 Cf6 5.Cc3 Fb4 6.Fd2 0-0 7.0-0-0 Te8

Au lieu du coup du texte, on joue souvent d6 pour développer le fou dame. Son idée à lui : exercer assez de pression sur le pion e4 pour le gagner, et compenser ainsi l’avantage de position que les Blancs pourraient avoir. Le plan lui paraît tout à fait réalisable — ses difficultés ultérieures venant, dit-il, d’une exécution fautive du plan. Retenons la formule, elle va servir.

8.Dg3 Cxe4 9.Cxe4 Txe4 10.Ff4

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10…Df6. La menace blanche de reprendre le pion n’avait pour but que de gagner du temps de développement. Les Noirs pouvaient jouer d6, mais alors 11.Fd3 Te8 12.Cf3 et les Blancs lanceraient bientôt une attaque directe et puissante contre le roi noir. Par le coup du texte, les Noirs visent à retirer l’initiative aux Blancs — « conformément aux principes posés dans ce livre », précise-t-il, ce qui est une manière élégante de renvoyer le lecteur à la première partie de l’ouvrage.

11.Ch3 — sur Fxc7, les Noirs jouent d6 et le fou blanc serait complètement enfermé, ne pouvant s’extraire, si tant est qu’il le puisse, qu’au prix d’une grave perte de position. 11…d6, qui développe et menace de gagner une pièce par Fxc3. 12.Fd3 Cd4 ? — cela complique inutilement ; Te8 était simple et parfaitement sûr. 13.Fe3

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Sept coups forcés

13…Fg4 ? « Une grave erreur. La position était des plus intéressantes et, quoique dangereuse en apparence pour les Noirs, elle ne l’était pas en réalité. » Le bon coup était 13…Tg4 !, et il donne la suite : 14.Fxd4 Txd4 15.c3 Fxc3 16.bxc3 Tg4 17.De3 Dxc3+ 18.Fc2 Dxe3 19.fxe3 Txg2, avec quatre pions pour un cavalier et tous les pions blancs isolés. Treize demi-coups, rejoués sans faute.

Suit la combinaison de Mieses, sept coups d’affilée dont Capablanca marque quatre d’un point d’exclamation — chose rare sous sa plume quand il s’agit de l’adversaire.

14.Cg5 ! Txe3 — il n’y avait rien de mieux — 15.Dxg4 ! Ce2+

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16.Fxe2 ! Txe2 17.Ce4 ! Txe4 18.Dxe4. Trois prises forcées d’affilée, et les Blancs sortent de l’affaire avec la qualité. Les Noirs sont matériellement derrière ; le pion de compensation ne suffit pas.

18…Dg5+ 19.f4 Db5 20.c3 Fc5 21.The1 Dc6 22.Td5

Et voici le coup qui change tout — non par sa force, mais par ce qu’il refuse. Dxc6 donnait aux Blancs un avantage décisif, suffisant pour gagner avec un jeu correct. Mieses, cependant, redoutait les difficultés d’une finale où, ayant la qualité, il serait un pion de moins. Il préféra garder les dames et poursuivre l’attaque.

« À première vue, et même après réflexion approfondie, son plan ne semble pas critiquable ; en vérité il ne l’est pas moins. À partir d’ici la partie va progressivement tourner en faveur des Noirs jusqu’à ce que, avec la qualité en plus, les Blancs soient perdus. »

Le plan en quatre points

22…Dd7 23.f5 c6 24.Td2 d5

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Et il annonce le plan. Quatre points, dans l’ordre, énoncés vingt coups avant la fin :

  1. amener le fou en f6 ;
  2. paralyser l’attaque blanche contre son roi par h6, ce qui empêchera aussi à jamais g5 ;
  3. une fois le roi hors d’atteinte, commencer l’avance des pions de l’aile dame, où il en a quatre contre trois ;
  4. cet avantage joint à l’énorme puissance d’attaque du fou de f6 lui assurera au moins une chance égale de succès.

25.Df3 Fe7 26.Tee2 Ff6 — point 1 fait. 27.Dh5 h6 — point 2 fait. 28.g4 Rh7 !

Ce coup de roi est le pivot, et sa justification est jolie : il empêche h4, auquel les Noirs répondraient g6, gagnant la dame. Après h4 g6, il ne reste à la dame de h5 que trois cases, toutes attaquées — et sur la seule qui échapperait à une reprise, le roi la prend. Le roi noir peut désormais être considéré comme à l’abri ; les Blancs devront retirer leur dame par h3, et les Noirs auront le temps de commencer leur avance.

29.Rb1 Td8 30.Td1 c5 — point 3 en route. Et une remarque en passant sur l’adversaire, qui montre bien de quel œil Capablanca regarde un échiquier : en passant à la défense, les Blancs ont placé leurs tours correctement du point de vue stratégique — toutes deux sur des cases blanches, hors de portée du fou noir.

31.Dh3 Da4 32.Ted2 De4+ 33.Ra1 b5 34.Dg2 Da4 35.Rb1 b4

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Chaque coup de dame a sa raison, et il les donne toutes : Da4 gagne du temps en attaquant la tour et cloue la dame blanche en h3 à cause du pion g ; De4+ et Da4 défendent indirectement le pion d5, que les Blancs ne peuvent prendre à cause de D×tour ; b4 ouvrira la ligne du fou et créera un pion passé.

De cette position il écrit : « il est douteux qu’il existe une défense valable contre le meilleur jeu des Noirs. » Un joueur qui a la qualité de moins, et qui l’écrit.

36.cxb4 Dxb4 — et le pion passé est là. Les Blancs ne peuvent guère jouer 37.Txd5 à cause de 37…Txd5 38.Txd5 Fxb2, où prendre le fou perdrait la tour sur De4+. 37.a3 Da4 ! 38.Txd5 Tb8 39.T1d2 c4 40.Dg3 Tb3 41.Dd6

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41…c3 ! Et la note qui l’accompagne est un précepte à afficher au-dessus de tous les échiquiers. Fxb2 gagnait aussi — ce qui montre bien que la partie blanche est tout à fait perdue. « Dans ces cas-là, ce n’est cependant pas le coup le plus joli qu’il faut jouer, mais le plus efficace : celui qui fera abandonner l’adversaire le plus tôt. »

42.Tdc2 cxb2 43.Td3 De4 ! 44.Td1 Tc3 et les Blancs abandonnent — car il leur faut jouer Dd2, sur quoi Txc2 termine.

Quatre-vingt-onze demi-coups pour la première partie, quatre-vingt-huit pour la seconde, plus les sept variantes des notes : tout se rejoue sans une irrégularité, et les huit diagrammes tombent exactement où ils doivent.

Ce qu’on dit aujourd’hui

La partie du centre a presque disparu de la pratique de haut niveau : sortir la dame au troisième coup lui coûte trop de temps, et c’est précisément ce dont Capablanca profite. Elle reste jouable et se voit encore en parties rapides, mais l’argument est resté le même — on ne développe pas la pièce la plus chère en premier.

Le vrai enseignement est ailleurs, et il vaut pour n’importe quel niveau. Mieses refuse l’échange des dames au 22ᵉ coup parce qu’une finale techniquement gagnante lui paraît pénible, et il préfère garder de l’attaque. C’est un biais de préférence, pas un calcul : exactement le même que celui que Capablanca s’était reproché contre Lasker, à l’envers. Le point commun des deux erreurs, c’est de laisser un goût trancher à la place d’une évaluation.

Et puis il y a le précepte du 41ᵉ coup, qui est une petite leçon de psychologie appliquée : quand plusieurs coups gagnent, jouer non le plus beau mais le plus rapide. Un siècle plus tard, tous les entraîneurs le répètent — pour une raison que Capablanca ne dit pas mais qu’il connaissait sûrement : plus une partie gagnée dure, plus elle offre d’occasions de ne plus l’être.

Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca
Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca

La suite

Prochain épisode : les parties 9 et 10, un gambit dame et une défense Petrov.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.

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