Capablanca raconte : le pion dame isolé, de l’ouverture à la finale

Capablanca-Teichmann 1913 : le pion dame noir isolé en d5
Capablanca-Teichmann 1913 : « je ne vois aucune défense adéquate contre le prochain coup des Blancs ».

Vingt-neuvième épisode de Capablanca raconte, neuvième et dixième parties du recueil. Deux victoires, et deux démonstrations de la même chose : diagnostiquer une position avec des mots avant de toucher une pièce.

La première poursuit un objectif unique du quatrième coup au trente-huitième, et Capablanca le résume à la fin en une phrase. La seconde s’arrête au douzième coup pour dresser le bilan comptable de l’ouverture, camp par camp, poste par poste. Ce sont deux façons de faire la même chose, et c’est ce que ce livre enseigne de plus durable.

Partie 9 — Capablanca contre Teichmann, Berlin 1913

Gambit dame refusé. Blancs : J. R. Capablanca. Noirs : R. Teichmann.

1.d4 d5 2.Cf3 Cf6 3.c4 e6 4.Fg5 Fe7 5.Cc3 Cbd7 6.e3 0-0 7.Tc1 b6 8.cxd5 exd5 9.Fb5

« Une invention de mon cru, je crois. Je l’ai jouée sur l’inspiration du moment, simplement pour changer le cours normal de la partie. » D’ordinaire le fou va en d3, ou en a6 après Da4. Et il ajoute la justification la plus économique qui soit : c’est un coup de développement ordinaire, et comme il ne viole aucun principe, il ne peut pas être mauvais.

9…Fb7 10.0-0 a6 11.Fa4 Tc8 12.De2 c5 13.dxc5 Cxc5 ?

Et voilà le pivot de toute la partie. Sur 13…bxc5, les Blancs enchaînaient par Tfd1 et jouaient à gagner l’un des deux pions centraux. L’inconvénient du coup joué, dit Capablanca, est qu’il laisse le pion dame noir isolé — donc faible, donc exposé.

14.Tfd1 Cxa4 15.Cxa4 b5 16.Txc8 Dxc8 17.Cc3 Dc4 ?

Les Noirs cherchent l’échange des dames pour garder les deux fous en finale. Erreur, et l’explication est nette : le fou de b7 est inactif et ne peut entrer dans le jeu par aucun moyen, à moins d’abandonner le pion dame isolé — que ce fou est justement chargé de défendre. Une pièce condamnée à garder une faiblesse n’est pas une pièce, c’est une sentinelle.

18.Cd4 — et non Td4, à cause de Dxe2 Cxe2 Tc8, sans bon moyen d’empêcher Tc2. 18…Dxe2 19.C3xe2 !

Reprendre avec l’autre cavalier, et il dit pourquoi : « remarquez la coordination des coups de cavaliers. Ils manœuvrent en chaîne, pour ainsi dire, afin d’en maintenir toujours un en d4 ou prêt à y aller. » Deux cavaliers qui se relaient sur une seule case : l’image est excellente, et elle explique tout le reste de la partie.

19…Tc8

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Capablanca invite ici le lecteur à examiner soigneusement la position. Il ne semble y avoir aucun danger particulier — et pourtant, dit-il, les Noirs peuvent être considérés comme perdus. Si la partie n’est pas absolument perdue, la défense est au moins de l’espèce la plus difficile : « je dois avouer que je ne vois aucune défense adéquate contre le prochain coup des Blancs. »

20.Cf5 ! Rf8. Le cavalier attaque le fou de e7, et les deux parades perdent. Sur 20…Fd8, les Blancs enchaînent 21.Cd6 Tc7 22.Cxb7 Txb7 23.Fxf6 Fxf6 24.Txd5 Tc7 25.Td2 avec un pion de plus. Et si le fou va ailleurs, Fxf6 double le pion f et isole tous les pions noirs de l’aile roi.

21.Cxe7 Rxe7 22.Cd4 g6 — pratiquement forcé, les Blancs menaçant Cf5+ (vérifié). Et Capablanca fait remarquer que le cavalier noir est cloué d’une façon telle qu’aucun soulagement n’est possible sans céder le pion h ou abandonner la colonne ouverte avec la tour, ce qui serait désastreux : les Blancs la saisiraient aussitôt.

23.f3 !

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Un coup de pion qui ne menace rien, et qui gagne la partie. Car les Noirs ne peuvent plus rien faire d’autre que marquer le pas avec leur tour le long de la colonne ouverte — dès qu’ils s’en écartent, les Blancs la prennent. Les Blancs, eux, préparent la montée du roi vers e5 par f2, g3 et f4. D’où le choix de Teichmann : 23…h6, céder un pion pour libérer son cavalier.

24.Fxh6 Cd7 25.h4 Cc5 26.Ff4 Ce6 27.Cxe6 Rxe6 — les Noirs échangent les cavaliers pour rester avec des fous de couleurs opposées, ce qui leur donne la meilleure chance d’annuler. Reprendre du pion eût été pire : les Blancs auraient pu poster leur fou en e5.

28.Td2 Th8 ?

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Les Noirs veulent forcer Fg3. Faible, dit Capablanca : la meilleure chance était b4 suivi de a5 et Fa6 ; les Blancs joueraient entre-temps g4 et h5 pour obtenir un pion passé, ce qui, correctement mené, devrait gagner. 29.Tc2 ! Tc8 30.Txc8 Fxc8

« Il y a maintenant des fous de couleurs opposées, et pourtant les Blancs ont une partie facilement gagnée. » 31.Rf2

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31…d4 est pratiquement forcé : sinon le roi blanc monte en d4 puis c5 et rafle l’aile dame ; et si les Noirs l’en empêchent en plaçant leur roi en c6, le roi blanc entre par e5 dans l’aile roi et gagne tout aussi facilement. La finale n’a plus qu’à se dérouler : 32.exd4 Rd5 33.Re3 Fe6 34.Rd3 Rc6 35.a3 Fc4+ 36.Re3 Fe6 37.Fh6 Rd5 38.Fg7 et les Noirs abandonnent.

Le 37ᵉ coup a sa note, et elle est du meilleur Capablanca : mieux vaut ne pas se hâter de jouer g4 à cause de f5, car bien que les Blancs gagnent de toute façon, cela prendrait plus longtemps. Le fou en g7 protège le pion d et, indirectement, le pion b.

Et la conclusion, qui vaut mode d’emploi pour toute la partie. L’élève doit avoir compris à ce stade l’énorme importance de bien jouer toutes les finales. Ici encore, pratiquement depuis l’ouverture, les Blancs n’ont visé rien d’autre que l’isolement du pion dame noir. Une fois obtenu, ils ont cherché — et obtenu — un autre avantage de position ailleurs, qui s’est traduit en un pion. Puis un jeu exact en finale a fait rentrer l’avantage. « Cette finale a le mérite d’avoir été jouée contre l’un des plus fins joueurs du monde. »

Partie 10 — Capablanca contre Marshall, Saint-Pétersbourg 1914

Défense Petrov. Blancs : J. R. Capablanca. Noirs : F. J. Marshall.

1.e4 e5 2.Cf3 Cf6 3.Cxe5 d6 4.Cf3 Cxe4 5.De2 De7 6.d3 Cf6 7.Fg5 — « joué par Morphy, et un très beau coup ». Le point : si les Noirs échangent les dames, ils auront un temps de retard au développement et se retrouveront à l’étroit si les Blancs jouent exactement.

7…Fe6 8.Cc3 h6 9.Fxf6 Dxf6 10.d4 Fe7 11.Db5+ Cd7 12.Fd3 !

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Le bilan comptable d’une ouverture

Ici Capablanca arrête la partie et dresse l’inventaire. C’est le passage le plus utile de l’épisode, parce qu’il montre comment on regarde une position.

Côté blanc : les pièces mineures sont bien placées ; la dame est sortie dans un endroit un peu bizarre, certes, mais à l’abri de toute attaque et attaquant effectivement un pion ; le roque est prêt. La position est manifestement sans danger et les pièces manœuvrent facilement.

Côté noir : d’abord ce qui est bon — ils ont gardé leurs deux fous, avantage incontestable. Puis ce qui ne l’est pas : les pièces sont trop tassées les unes sur les autres, et la dame risque d’être attaquée sans avoir de bonne case où aller. Le fou de e7 n’a aucune liberté et il bouche la dame, laquelle bouche à son tour le fou.

Et surtout, les Noirs ne peuvent roquer d’aucun côté, ce qu’il démontre par le calcul. Petit roque : Dxb7 Tab8 De4 menace le mat et gagne un pion — c’est exactement ce qui arrivera dans la partie. Grand roque : Da5 met le jeu noir en danger imminent, car a6 se heurte à Fxa6 et Rb8 à Cg5. Les trois branches se rejouent sans faute. Conclusion : l’ouverture est tout entière à l’avantage des Blancs.

12…g5 13.h3 0-0 — les Noirs cèdent un pion pour libérer leur jeu et prendre l’initiative. Il leur était difficile de trouver un coup : les Blancs menaçaient Ce4, et sur 13…Dg7 viendrait 14.d5 Ff5 15.Cxg5 hxg5 16.Fxf5, un pion de plus.

14.Dxb7 Tab8 15.De4 Dg7 16.b3 c5 — pour casser le centre blanc et amener le cavalier en c4, fondement d’une attaque violente contre le roi blanc. Le plan échoue, dit-il, « comme il doit toujours échouer en pareil cas », parce que le développement noir est en retard et que les pièces ne sont donc pas correctement placées.

17.0-0 cxd4 18.Cd5 !

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« Un coup simple, qui détruit entièrement le plan des Noirs. » Ils n’auront désormais plus aucune action concertée de leurs pièces et, tous leurs pions étant faibles, ils finiront par les perdre.

18…Fd8 19.Fc4 Cc5 20.Dxd4 Dxd4 — et le commentaire tombe comme un couperet : le fait qu’il doive échanger les dames alors qu’il est un pion de moins montre que la partie noire est perdue. 21.Cxd4 Fxd5 22.Fxd5 Ff6 23.Tad1 Fxd4, le cavalier étant trop menaçant — mais la finale ainsi obtenue est de celles où le fou est plus fort que le cavalier, ce qui rend la situation désespérée.

Suivent trente-sept coups que Capablanca expédie en une phrase : la partie n’a plus d’intérêt, et il ne la donne que pour sa valeur d’étude sur cette variante de la Petrov. Avec une dernière pointe d’honnêteté — si Marshall a pu résister jusqu’au soixantième coup, c’est à cause de quelques coups faibles de la part des Blancs.

Soixante-quinze demi-coups pour la première partie, cent vingt-et-un pour la seconde, plus les huit variantes des notes : tout se rejoue sans une irrégularité, et les six diagrammes tombent exactement où ils doivent. Un seul détail résiste — la note du treizième coup de la Petrov annonce un échec qui n’existe pas sur l’échiquier ; la ligne, elle, est parfaitement correcte sans lui.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le pion dame isolé est devenu l’un des sujets les plus étudiés de la stratégie moderne, et l’on sait aujourd’hui qu’il n’est pas seulement une faiblesse : il donne de l’espace, des cases actives et souvent une attaque. Toute la question est de savoir quand les pièces disparaissent. Capablanca n’énonce pas cette nuance, mais il l’applique intégralement — il échange, échange encore, et le pion isolé ne devient réellement fatal qu’une fois les dames et les tours parties.

L’image des cavaliers en chaîne, qui se relaient pour qu’il y en ait toujours un en d4 ou prêt à y aller, n’a pas d’équivalent plus clair dans la littérature moderne. On parlerait de « case forte » et de « rotation des pièces », ce qui dit moins bien la même chose.

Enfin, le bilan du douzième coup de la Petrov est un exercice qu’on donne encore aujourd’hui aux élèves sous le nom d’évaluation de position : lister les éléments d’un camp puis de l’autre, le bon avant le mauvais, et conclure. La seule chose qui a changé, c’est qu’on a maintenant un moteur pour vérifier la conclusion. Capablanca, lui, la vérifiait en jouant le reste de la partie.

Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca
Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca

La suite

Prochain épisode : les parties 11 et 12, une espagnole et une française.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.

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