Capablanca raconte : le roi devient une pièce d’attaque

Roi actif — Capablanca-Chajes 1918 : le roi blanc arrive en g3, les dames encore sur l'échiquier
Capablanca-Chajes 1918 : six coups de roi de c1 à g3, les dames toujours en place.

Trentième épisode de Capablanca raconte, onzième et douzième parties du recueil. Deux victoires, et un point commun qu’on ne remarque qu’après coup : ni l’une ni l’autre ne se gagne par une combinaison. Dans la première, tout est décidé par la marche d’un pion annoncée au dixième coup. Dans la seconde, par une promenade du roi blanc, de c1 à g3, les dames encore sur l’échiquier.

Partie 11 — Capablanca contre Janowski, Saint-Pétersbourg 1914

Partie espagnole. Blancs : J. R. Capablanca. Noirs : D. Janowski.

1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fb5 a6 4.Fxc6 dxc6 5.Cc3 — de nouveau l’échange, quatre épisodes après la défaite contre Lasker. Mais cette fois il tient les Blancs, et il précise avoir joué ce cinquième coup après en avoir discuté plusieurs fois avec Alekhine, qui le jugeait alors supérieur à d4, le coup habituel. Alekhine le jouera lui-même plus tard dans le même tournoi contre Lasker, avec l’avantage — perdu ensuite par une bévue.

5…Fc5 — « c3 est probablement le meilleur coup ici. Je n’aime pas celui du texte. » 6.d3 Fg4 7.Fe3 Fxe3 8.fxe3 De7 9.0-0 0-0-0

L’échange en e3 ouvre la colonne f aux Blancs et renforce leur centre, mais les Noirs ne voulaient naturellement pas jouer une seconde fois avec ce fou. Quant au grand roque : « jeu audacieux, typique de Janowski ».

10.De1 Ch6

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Un coup de tour bizarre, et une course de pion

Ici Capablanca pose le problème à voix haute, et c’est un modèle de raisonnement concret. Le but des Blancs est d’amener le pion b en b5 le plus vite possible. Compter les temps :

  • b4 tout de suite ? Les Noirs le prennent simplement.
  • a3 puis b4 ? Il faudra encore protéger le pion b avant de pouvoir jouer a4 et b5.
  • D’où le coup joué, « plutôt inhabituel, mais le meilleur en la circonstance » : 11.Tb1 ! — après quoi b4 vient aussitôt, puis a4 et b5.

Une tour qui va se placer derrière son propre pion sur une colonne fermée, pour gagner un temps sur un plan de pions : c’est le genre de coup qu’aucun principe général ne suggère, et que seul le décompte des temps justifie.

11…f6 12.b4 Cf7 13.a4 Fxf3 — Janowski simplifie, espérant alléger une attaque que les Blancs devront mener pratiquement avec les seules pièces lourdes. 14.Txf3 ! — reprendre du pion aurait ouvert une possibilité de contre-attaque. 14…b6, forcé pour éviter la dislocation de ses pions de l’aile dame.

15.b5 cxb5 16.axb5 a5 17.Cd5 Dc5 18.c4

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« Le cavalier blanc est maintenant une tour de force. » Derrière lui, les Blancs vont préparer d4 pour chasser la dame noire et se libérer pour c5. Une seule chose à surveiller : empêcher les Noirs de sacrifier la tour contre le cavalier et un pion.

Et cette précaution n’est pas rhétorique. 18…Cg5 19.Tf2 Ce6 20.Dc3 Td7 — si les Blancs avaient joué au 19ᵉ coup Tf1 au lieu de Tf2, les Noirs pouvaient répondre 20…Txd5 ! 21.exd5 Dxe3+ suivi de Cf4, avec une partie gagnante. Un demi-coup de différence entre f1 et f2, et la partie change de camp.

21.Td1 Rb7 ? — Rd8 valait mieux ; le coup du texte perd très vite. 22.d4 Dd6 23.Tc2 exd4 24.exd4 Cf4 25.c5 Cxd5 26.exd5 Dxd5 27.c6+ Rb8 28.cxd7 Dxd7 29.d5 Te8 30.d6 cxd6 31.Dc6 et les Noirs abandonnent — la dame attaque la dame de d7 et il n’y a plus rien à faire.

Partie 12 — Capablanca contre Chajes, New York 1918

Défense française. Blancs : J. R. Capablanca. Noirs : O. Chajes. C’est la revanche : à l’épisode 27, Chajes le battait au Rice Memorial de 1916.

1.e4 e6 2.d4 d5 3.Cc3 Cf6 4.Fd3 — « pas le coup le plus en faveur, mais un coup de développement parfaitement naturel, et par conséquent il ne peut pas être mauvais ». Le même argument qu’à l’épisode précédent, mot pour mot : un coup qui ne viole aucun principe ne saurait être mauvais.

4…dxe4 5.Cxe4 Cbd7 6.Cxf6+ Cxf6 7.Cf3 Fe7

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8.De2 — joué pour empêcher b6 suivi de Fb7, qui est la forme générale de développement des Noirs dans cette variante. Sur 8…b6 viendrait 9.Fb5+ Fd7 10.Ce5, avec un avantage de position considérable. 8…0-0 9.Fg5 h6 — b6 était encore impossible, à cause de Fxf6 suivi de De4.

10.Fxf6 Fxf6 11.De4 g6 ? — cela affaiblit l’aile roi ; Te8 était le bon coup. 12.h4

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12…e5 ? — céder un pion pour sortir vite le fou dame, sans obtenir la moindre compensation. Il fallait Dd5, avec par exemple 13.Df4 Fg7 14.Dxc7 Fxd4 15.Cxd4 Dxd4 16.0-0-0, position considérablement supérieure pour les Blancs. Le jugement sur le coup joué est sans appel : « une forme bénigne de suicide ».

13.dxe5 Ff5 14.Df4 Fxd3 15.0-0-0 Fg7 16.Txd3 De7 17.Dc4 — pour empêcher la dame noire d’entrer dans le jeu — 17…Tad8 18.Thd1 Txd3 19.Txd3 Te8 20.c3 c6 21.Te3 c5 22.Rc2 b6 23.a4

Et le plan est annoncé : figer l’aile dame pour pouvoir manœuvrer librement de l’autre côté, là où réside l’avantage matériel. 23…Dd7 24.Td3 Dc8 25.De4 De6 26.Td5 Rf8 27.c4 Rg8

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Le roi se met en marche

Les Noirs constatent qu’ils occupent leur meilleure position défensive et attendent : à charge pour les Blancs de montrer comment ils comptent percer. Et Chajes a remarqué un détail — le cavalier blanc de f3 bouche son propre pion f, qui ne peut donc pas venir en f4 soutenir le pion e5.

28.b3 Rf8 29.Rd3 Rg8 30.Td6 Dc8 31.Td5 De6 32.g4 Rf8 33.Df4 Rg8 34.De4 Rf8

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Les Noirs persistent à attendre. Ils ont vu que sur h5 gxh5, gxh5, leur dame gagne h6 et les Blancs affronteraient de sérieuses difficultés. D’où la décision de Capablanca, et c’est le cœur de la partie : le seul moyen est d’amener le roi en g3, pour y défendre les cases h3 et g4 où la dame noire pourrait devenir une source d’ennuis.

35.Re2 Rg8 36.Rf1 Rf8 37.Rg2 Rg8 38.Rg3 Rf8

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Six coups de roi, de c1 à g3, pendant que les Noirs font la navette entre f8 et g8. Les deux dames sont toujours sur l’échiquier, et le roi blanc traverse tranquillement le milieu du plateau parce que rien ne peut l’atteindre. « Maintenant qu’il a achevé sa marche avec le roi, les Blancs sont prêts à avancer. »

39.h5 gxh5 — sur 39…g5, la réponse serait Df5 avec une partie gagnée. 40.gxh5 De7 — sur 40…Rg8, les Blancs jouent Dg4, forçant pratiquement l’échange des dames, après quoi la finale ne poserait guère de problème, le fou noir ne pouvant plus faire grand mal. 41.Df5 Rg8 ?

Les Noirs négligent la force de 42.Td7 ! La meilleure défense était Td8, contre quoi les Blancs pouvaient soit avancer le roi, soit jouer Ch4 avec la menace Cg6+. 42…Fxe5+ 43.Rg4 Df6 44.Cxe5 Dg7+ 45.Rf4 et les Noirs abandonnent. Le sacrifice du 42ᵉ coup perd une pièce, mais la position était de toute façon sans espoir.

Et la conclusion, que Capablanca écrit lui-même : l’intérêt de cette partie tient principalement à l’ouverture et à la marche du roi blanc dans la phase finale. « C’est un exemple du roi devenant une pièce combattante, alors même que les dames sont encore sur l’échiquier. »

Soixante-et-un demi-coups pour la première partie, quatre-vingt-neuf pour la seconde, plus les onze variantes des notes : tout se rejoue sans une irrégularité, et les sept diagrammes tombent exactement où ils doivent.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le roi actif est aujourd’hui une notion enseignée dès le club, mais presque toujours en finale. Ce que montre cette partie est plus rare et plus difficile à admettre : le roi peut marcher au milieu du plateau alors que les dames sont encore là, à condition qu’on ait d’abord vérifié qu’aucune pièce adverse ne peut créer de menace. Capablanca ne le fait pas par audace, il le fait par élimination — les Noirs sont réduits à faire la navette entre deux cases.

La marche a d’ailleurs un but précis, et c’est ce qui la rend imitable : le roi va en g3 pour couvrir h3 et g4, les deux cases par lesquelles la dame noire pourrait s’infiltrer une fois la colonne h ouverte. Ce n’est pas une promenade, c’est une pièce défensive amenée à son poste avant l’assaut.

Quant au 11.Tb1 de la première partie, il reste un excellent test de lecture. Le coup n’a aucune justification « positionnelle » — la colonne b est fermée, la tour n’y attaque rien. Sa seule raison d’être est arithmétique : il économise un temps sur un plan de pions de quatre coups. Savoir quand compter les temps plutôt qu’invoquer un principe est peut-être la compétence la moins enseignable du jeu.

Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca
Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca

La suite

Prochain épisode : la treizième partie, une espagnole, seule. Puis il ne restera que la quatorzième — qui occupe à elle seule autant de place que six des précédentes réunies.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.

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