Capablanca raconte : le fianchetto, bouclier et bélier

Fianchetto — Morrison-Capablanca 1918 : le fou blanc de g3 emmuré par les pions noirs
Morrison-Capablanca 1918 : le fou blanc va rester hors jeu — et les Noirs refuseront de le prendre.

Trente-et-unième épisode de Capablanca raconte, treizième partie du recueil. Il ne restera ensuite que la quatorzième, qui pèse à elle seule autant que six des précédentes réunies.

Celle-ci est une partie d’attaque menée avec les Noirs, et elle repose sur deux idées qu’on peut emporter telles quelles : un fou en fianchetto qui défend et attaque en même temps, et une attaque entière conduite pendant que la tour dame dort en a8. Capablanca la referme sur trois mots : « une partie très animée ».

Morrison contre Capablanca, New York 1918

Partie espagnole. Blancs : J. S. Morrison. Noirs : J. R. Capablanca.

1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fb5 d6 4.Cc3 Fd7 5.d4 exd4 6.Cxd4 g6

Le sixième coup n’est pas un détail, et Capablanca s’arrête pour dire pourquoi. Dans cette forme de la défense espagnole, développer le fou-roi par g7 lui paraît de grande importance. En g7 le fou exerce une forte pression sur la grande diagonale ; et une fois le roque effectué, la configuration du fou et des pions devant le roi est d’une grande solidité défensive. Autrement dit, le fou y donne son maximum — il travaille des deux côtés à la fois.

Il renvoie d’ailleurs le lecteur à sa note de la partie contre Burn, à Saint-Sébastien — celle de l’épisode 28. Le livre est bâti pour être relu de travers, d’une partie à l’autre.

7.Cf3 Fg7 8.Fg5 Cf6 — surtout pas Cge7, à cause de Cd5 (vérifié). 9.Dd2 h6 10.Fh4

« Une erreur de jugement. » Les Blancs veulent maintenir le cavalier cloué, mais il était plus important d’empêcher les Noirs de roquer immédiatement — Ff4 l’aurait fait.

10…0-0 11.0-0-0

« Jeu audacieux, mais là encore jugement fautif, à moins qu’il n’ait voulu jouer à gagner ou à perdre, en jetant la prudence aux orties. » La raison est concrète et tient à ce qui précède : le fou noir de g7 devient une pièce d’attaque très puissante. La disposition stratégique des pièces noires est désormais bien supérieure, et ce sont donc les Noirs qui prendront l’offensive.

Notons l’écho : à l’épisode précédent, c’était lui qui roquait du grand côté face à une attaque annoncée, et il avait raison — parce que le fou de cases noires adverse avait disparu. Ici l’adversaire fait le même geste alors que ce fou est bien vivant et pointé sur b2. Le même coup, deux verdicts opposés, pour une seule raison comptable.

11…Te8 12.The1

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Les Blancs veulent garder leur tour dame sur la colonne ouverte et amènent donc l’autre au centre pour défendre le pion e4, que les Noirs menaçaient de gagner par g5 suivi de Cxe4.

Pourquoi la poussée est sûre

12…g5 ! Et la justification est purement logistique, ce qui la rend imitable : maintenant que la tour blanche est au centre, les Noirs peuvent avancer sans risque, car pour attaquer à l’aile roi les Blancs devraient déplacer leurs tours — ce qu’ils ne peuvent pas faire tant que les Noirs maintiennent la pression au centre.

Avancer devant son propre roi n’est pas une question de tempérament : c’est une question de savoir si l’adversaire dispose des pièces libres pour en profiter.

13.Fg3 Ch5 — le cavalier démasque le fou, qui agit maintenant sur la grande diagonale, et empêche en même temps e5 : suivrait Cxg3, hxg3, Cxe5 avec un pion de gain. 14.Cd5 a6, pour chasser le fou et déclouer. 15.Fd3 Fe6 16.c3

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Le coup blanc bloque l’action du fou noir de g7 et prépare Fb1 puis Dc2, pour avancer le pion e et donner échec en h7. Un plan raisonnable — mais qui arrive un coup trop tard.

Chasser un fou plutôt que le gagner

16…f5 ! « Une attaque à laquelle il n’y a pas de réponse », dont l’objet ultime est de gagner le fou dame blanc ou de le couper du jeu. Les deux issues sont mises sur le même plan, et c’est tout l’intérêt de la partie.

17.h4 f4

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Le fou est hors d’action. Les Blancs contre-attaquent naturellement contre la position en apparence exposée du roi noir, et — « avec un très bon jugement », note Capablanca — offrent même le fou.

18.hxg5 ! hxg5 ! Les deux coups portent un point d’exclamation, et le second est le plus instructif : prendre le fou serait dangereux, sinon carrément mauvais, alors que le coup joué accomplit l’objectif — mettre le fou hors jeu. Une pièce enfermée derrière ses propres pions ne compte pas ; la gagner aurait coûté du temps et ouvert des lignes vers son propre roi.

19.Th1 Ff7 20.Rb1 — un coup qui perd du temps : le fou devant de toute façon reculer en h2 tôt ou tard, autant le faire tout de suite. Il est toutefois douteux qu’à ce stade les Blancs puissent encore sauver la partie. 20…Ce5 21.Cxe5 Txe5 — il était difficile de choisir la reprise ; il a pris de la tour pour la tenir prête à une attaque éventuelle contre le roi. 22.Fh2 Cf6

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Le fou blanc repoussé, les Noirs veulent maintenant se débarrasser du cavalier fortement posté en d5, qui bloque l’action du fou de f7. « On peut dire que le cavalier de d5 est la clé de la défense blanche. »

La tour qui dort en a8

23.g3 — les Blancs cherchent à la fois à donner de l’air à leur fou et à casser les pions noirs pour contre-attaquer. L’autre voie était 23.Cxf6+ Dxf6, après quoi les Noirs menaceraient Th4 et De6.

Et là vient la remarque qui donne son titre à cet épisode. L’élève doit remarquer que le handicap des Noirs, dans tout cela, est de jouer sans les services de leur tour dame — et que c’est précisément ce qui permet aux Blancs de tenir plus longtemps. Depuis le onzième coup, la tour de a8 n’a pas bougé. L’attaque entière se mène avec une pièce lourde en moins.

23…Cxe4 24.Fxe4 Txe4 25.gxf4 c6

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Le pion c chasse la clé de la défense. 26.Ce3 Da5 27.c4 Dxd2 28.Txd2 gxf4 29.Cg4 Fg6 — ce coup force le roi dans le coin, où il sera pris dans un filet de mat. 30.Ra1 Tae8

« Maintenant, enfin, la tour dame entre dans le jeu, et la bataille est bientôt terminée. » Trente coups d’attente, et la partie tombe en cinq coups.

31.a3 — sur 31.Txd6, les Noirs répondent Te1+ 32.Td1 et la seconde tour vient en e2. 31…Te1+ 32.Txe1 Txe1+ 33.Ra2 Ff7 34.Rb3 d5 !, « le plus rapide moyen de finir la partie ». 35.Fxf4 dxc4+ 36.Rb4 c3 37.bxc3 Te4+ 38.c4 Txc4+ 39.Ra5 Txf4 40.Td8+ Rh7 41.Td7 Fe6 et les Blancs abandonnent.

Quatre-vingt-deux demi-coups rejoués sans une irrégularité, plus les cinq variantes des notes, et les cinq diagrammes tombent exactement où ils doivent. Deux passages ont demandé de trancher par la position plutôt que par la notation : au vingt-troisième coup, la poussée de pion est g3 et non b3 — c’est le pion f4 noir qui emmure le fou de h2, et la note l’explique ; et au vingt-cinquième, le coup de pion noir est c6, les Noirs n’ayant plus de pion f depuis la prise du coup précédent.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le fianchetto est devenu une des structures les plus jouées du répertoire moderne, et l’argument de Capablanca reste le bon : le fou en g7 est simultanément la meilleure pièce d’attaque sur la grande diagonale et la clé de voûte de l’abri du roi. C’est aussi ce qui rend son échange si coûteux — un thème que la théorie a développé bien après lui.

Le vrai enseignement du milieu de partie tient au dix-huitième coup : refuser une pièce qu’on pourrait prendre. Prendre le fou aurait ouvert des lignes vers son propre roi ; le laisser vivre, emmuré derrière ses pions, revenait à jouer avec une pièce de plus sans rien concéder. On dirait aujourd’hui qu’une pièce hors jeu vaut moins qu’une pièce capturée coûte cher — la formule est laide, l’idée est exactement la sienne.

Enfin, le décompte honnête du vingt-troisième coup mérite d’être médité. Beaucoup d’attaques échouent pour cette seule raison : une pièce n’y participe pas. Capablanca ne se félicite pas d’avoir gagné malgré cela, il note froidement que c’est ce qui a prolongé la résistance adverse. Compter ses attaquants avant de se lancer reste le conseil le plus rentable qu’on puisse donner.

Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca
Les principes fondamentaux des échecs — José Raúl Capablanca

La suite

Il ne reste qu’une partie, la quatorzième — et elle est si longuement commentée qu’elle occupera le dernier épisode de la série.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

Source : le texte anglais de Chess Fundamentals (1921), dans le domaine public, sur le Project Gutenberg. Tous les épisodes du feuilleton : Chess Fundamentals — 1921.

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