

Il n’y a pas de vent favorable pour qui ne sait où il va.
Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 71
Pour une fois, la signature est la bonne. La phrase est bien de Sénèque, au troisième paragraphe de la lettre 71 à son ami Lucilius. En latin, elle est plus courte encore : « Ignoranti quem portum petat nullus suus ventus est. » Mot à mot : « pour qui ignore vers quel port il se dirige, aucun vent n’est le sien. »
La version française que tout le monde cite, et que j’ai mise sur le T-shirt, dit « favorable ». Sénèque dit suus, « le sien ». La nuance vaut le détour : le vent ne manque pas, il souffle peut-être très bien. Simplement, il ne pousse personne, puisque personne n’a décidé où aller. Ce n’est pas le vent qui est mauvais, c’est le marin qui n’a pas de port.
La lettre commence par un reproche amical. Lucilius demande conseil sur chaque affaire, une par une, en oubliant que « une vaste mer nous sépare » : le temps que la réponse arrive, la situation a changé. Plutôt qu’un conseil de plus, Sénèque lui donne une boussole : regarder chaque fois le but de toute sa vie. Avant le marin, il prend deux autres images, le peintre qui a toutes ses couleurs mais ne sait pas ce qu’il veut peindre, et l’archer qui doit savoir ce qu’il vise avant de tendre l’arc. Et il conclut : « Nous délibérons tous sur les parties de notre vie, personne sur le tout. »
La phrase qui suit la citation est moins connue, et peut-être plus dure : « Necesse est multum in vita nostra casus possit, quia vivimus casu » — il est fatal que le hasard puisse beaucoup sur notre vie, puisque nous vivons au hasard. Ici même, j’avais prétendu que le hasard a ses calculs ; Sénèque répond qu’il en a surtout chez ceux qui n’en font pas.
D’où le pissenlit du dessin : ses graines partent au premier souffle, et le vent décide pour elles. Le T-shirt est bleu, comme la mer qui séparait Sénèque de Lucilius ; et à qui vous demandera d’où souffle cette phrase, vous aurez la lettre 71 dans la manche.
Les cent vingt-quatre lettres à Lucilius se lisent dans l’ordre ou au hasard, une par soir. Pour s’y mettre, il en existe une édition récente, un volume broché de trois cents pages :
