Murray raconte : le plus ancien tour de cavalier connu est un poème

Échiquier avec un cavalier en a8 et huit flèches montrant le début d'un tour de cavalier
Les huit premiers sauts du parcours de Rudraṭa, tel qu’on peut le rejouer aujourd’hui.

Nous sommes au Cachemire, sous le règne de Śaṅkaravarman, entre 884 et 903. Un lettré nommé Rudraṭa écrit un traité de rhétorique, le Kāvyālaṅkāra. Au sixième chapitre, il en vient à un genre de virtuosité dont le sanskrit raffolait : les strophes qui imitent la forme d’un objet. Il en cite pour la roue, l’épée, la massue, l’arc, la lance, le trident, la charrue.

Puis il en donne trois d’un autre genre — des strophes « qui doivent être lues selon les cases de l’échiquier du char (ratha), du cheval (turaga), de l’éléphant (gaja), etc. » Autrement dit : des poèmes qu’on lit en sautant de case en case. Et ce sont, accessoirement, les plus anciens parcours de pièces d’échecs dont nous ayons la trace.

Le principe : le même vers, lu de deux façons

Il faut un instant pour prendre la mesure de la contrainte. Voici comment Murray l’expose :

Certaines syllabes sont placées dans les diverses cases d’un demi-échiquier de telle façon que, soit qu’on lise les syllabes à la file comme s’il n’y avait pas d’échiquier, soit qu’on les lise en suivant les coups d’une pièce déterminée, on obtienne le même vers.

Trente-deux syllabes, rangées sur quatre rangées de huit cases. Vous les lisez de gauche à droite, ligne après ligne : c’est un vers, et un vers correct, avec sa métrique. Vous les relisez en partant d’une case et en sautant comme un cavalier : c’est le même vers. Murray, qui n’est pas homme à s’extasier, lâche que « l’aptitude à construire de telles énigmes suppose une familiarité considérable avec les coups des pièces d’échecs », et que les contraintes métriques « ajoutent largement à la difficulté ». On veut bien le croire.

Pour nous, l’intérêt est ailleurs et il est double. D’abord, cela prouve qu’au IXe siècle, dans un salon cachemirien, on connaissait la marche des pièces assez bien pour jouer avec. Ensuite, cela nous transmet ces marches — un poème est un document.

Le cheval

Voici le parcours du cheval, relevé sur le fac-similé. Les nombres donnent l’ordre de lecture ; j’ai tracé le chemin par-dessus. Le plateau est nu, sans cases claires ni sombres — c’est l’ashtāpada, et nous avons vu qu’il n’était pas un damier.

Grille de 4 rangées sur 8 colonnes numérotée de 1 à 32, avec le tracé du parcours du cavalier reliant les nombres consécutifs
Le tour du cheval de Rudraṭa, sur un demi-échiquier de 4 × 8 cases. De 1 à 32, chaque pas est un saut de cavalier.

Trente-deux cases, toutes distinctes, et trente et un pas dont chacun est un saut de cavalier — dix-neuf de la forme « deux colonnes, une rangée », douze de la forme « une colonne, deux rangées ». La figure est juste, au pas près. Et la marche du turaga de Rudraṭa est, trait pour trait, celle du cavalier que vous jouerez ce soir.

Murray ajoute en passant que ce parcours « est construit de telle sorte qu’il peut aisément être étendu à l’échiquier entier ». Il ne le montre pas. Je l’ai fait : recopiez le même dessin, tel quel, sur les quatre rangées du bas, et le raccord tombe juste — la case 32 est en c5, la case 33 en a4, et c5-a4 est un saut de cavalier. On obtient un parcours complet de soixante-quatre cases sans répétition, de a8 à c1. Le fragment de Rudraṭa contient l’échiquier entier ; il suffisait de le plier.

Le char, qui ne pose aucun problème

Le deuxième parcours est celui du char — notre tour. Il est d’une simplicité désarmante : on lit la première rangée de gauche à droite, on descend d’une case, on lit la deuxième de droite à gauche, on descend, et ainsi de suite. Un labour, exactement comme le bœuf qui tourne au bout du sillon.

Trente et un pas, dont vingt-huit d’une case sur le côté et trois d’une case vers le bas. Tous sont des coups de tour, et le parcours s’étend lui aussi sans difficulté à l’échiquier entier. Rudraṭa n’a pas cherché la prouesse : ici, c’est la métrique qui devait déjà lui donner assez de fil à retordre.

Notez au passage ce que ces deux figures démontrent, sans le dire : le char et le cheval du IXe siècle indien se déplacent exactement comme notre tour et notre cavalier. Onze siècles, et pas un pas de différence. C’est cohérent avec ce que nous avons vu la dernière fois — ce sont les deux pièces sur lesquelles personne, nulle part, n’a jamais eu envie de revenir.

L’éléphant, qui n’est pas un éléphant

Le troisième parcours, en revanche, « présente une difficulté considérable ». Et c’est le plus intéressant des trois.

Premier obstacle, que Murray pose d’emblée : avec le coup ordinairement associé à l’éléphant des échecs anciens — ce saut de deux cases en diagonale dont nous avons parlé —, un parcours complet est tout simplement impossible à construire. Un éléphant de ce type n’atteint que huit cases sur soixante-quatre ; il ne visitera jamais tout un demi-échiquier. « Nous avons donc affaire ici à un coup inhabituel. »

Le relevé de cette troisième table est tout aussi éloquent. Sur les trente et un pas : seize d’une case vers le bas, quatorze d’une case en diagonale, et pas un seul de côté. Plus une anomalie — un pas qui traverse tout le plateau, de h7 à a6.

Ce dernier n’est pas un coup : c’est une couture. Les nombres 1 à 16 occupent les deux rangées du haut, les nombres 17 à 32 les deux rangées du bas, et les deux moitiés sont exactement le même dessin. Murray le dit dans les mêmes termes, et signale que Jacobi, avant lui, avait tranché en traitant la figure comme deux solutions séparées, ignorant purement et simplement « le saut anormal qui semble les relier, comme incompatible avec tout coup jamais employé dans une partie d’échecs ordinaire ».

Reste alors la vraie question : quelle pièce se déplace ainsi ? Murray règle d’abord un faux ami, dans une note de bas de page : le parcours serait aussi satisfait par la marche de notre roi, ou de notre dame. Sauf que dans ce cas « les conditions métriques n’auraient présenté aucune difficulté sérieuse » — il aurait suffi de reprendre les deux rangées du bas du parcours du char. Or Rudraṭa ne l’a pas fait. Une explication qui rend le problème facile n’explique pas pourquoi il est difficile.

L’absence totale de pas latéraux est, elle, une vraie signature. Jacobi l’a identifiée, et c’est une belle trouvaille : les coups de ces deux demi-parcours sont compatibles avec un coup quintuple — les quatre cases diagonalement adjacentes, plus la case immédiatement devant. Cinq destinations, jamais sur le côté.

Et ce coup n’est pas une reconstitution d’érudit : il est décrit de première main. Vers 1030, le savant persan al-Bīrūnī, qui a passé des années en Inde, note que les Indiens « déplacent l’Éléphant droit devant, non vers les autres côtés, d’une case à la fois comme le Pion, et aussi vers les quatre coins comme le Firzān ». Puis il ajoute la raison qu’on lui a donnée, et qui est irrésistible :

Ils disent que ces cinq cases — celle qui est droit devant, et les autres aux coins — sont les places occupées par la trompe et les quatre pieds de l’Éléphant.

Voilà une pièce dont la marche est l’empreinte de l’animal au sol. On peut discuter si c’est l’explication d’origine ou une jolie justification inventée après coup ; en attendant, c’est la meilleure mnémotechnique jamais donnée à un coup d’échecs, et elle a mille ans.

Pourquoi c’est bancal : parce que c’est d’abord un poème

Murray ne se satisfait pas de l’explication de Jacobi, et son objection est imparable : si le coup quintuple suffit, alors il permettait de couvrir le demi-échiquier proprement, sans avoir besoin du saut anormal. Pourquoi diable Rudraṭa ne l’a-t-il pas fait ?

La réponse est celle qu’on oublie toujours quand on regarde un vieux document avec ses yeux d’aujourd’hui. Nous voyons trois problèmes d’échecs ; Rudraṭa écrivait trois strophes. Le parcours « n’est pas uniquement, ni même en premier lieu, une énigme d’échecs » : c’est d’abord un exercice de versification, avec des conditions métriques difficiles, puisque les mêmes syllabes doivent donner le vers dans les deux ordres de lecture. Quand les deux contraintes se sont contredites, c’est la poésie qui a gagné et l’échiquier qui a cédé.

Voilà pourquoi il y a une couture entre h7 et a6 : parce qu’il fallait bien caser la syllabe. On tient là, au passage, un bon principe de lecture des sources : avant de demander à un document ce qu’il nous apprend, demander ce qu’il essayait de faire.

Un mot sur l’« etc. »

Rudraṭa écrit « le char, le cheval, l’éléphant, etc. » — et cet etc. a fait travailler les commentateurs. Le plus sérieux d’entre eux, Nami, qui date son travail de 1069 et vivait au Gujerat, explique que la quatrième pièce est le nara, le fantassin. Il ajoute, à propos de l’échiquier, le commentaire savoureux : « connu des joueurs ».

Murray l’envoie promener en une ligne, dans une note de bas de page dont j’aime la sécheresse : « Cette dernière indication est absurde, car un tour du pion est une impossibilité. Peut-être un tour du roi était-il visé. » Il a évidemment raison — un pion ne recule pas, il ne peut donc pas visiter un plateau. Et Nami écrivait deux siècles après Rudraṭa : il commentait déjà un texte qu’il ne comprenait plus tout à fait.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le coup quintuple qui a tant intrigué les savants du XIXe siècle n’a rien d’une curiosité morte. On le joue tous les jours.

C’est la marche du khon aux échecs thaïlandais (le makruk), celle du sin, l’éléphant des échecs birmans (le sittuyin), et celle du général d’argent du shōgi japonais — une case droit devant, ou une case en diagonale dans les quatre directions. Les trois pièces sont rigoureusement équivalentes, et les trois occupent, sur leur échiquier respectif, la case de notre fou.

Autrement dit : le coup dont Jacobi avait besoin pour expliquer un poème cachemirien du IXe siècle se joue en ce moment même à Bangkok, à Rangoun et à Tokyo. Ce n’est pas une reconstitution — c’est une pièce qui a survécu partout sauf chez nous, et dont notre fou, qui balaie les diagonales depuis le XVe siècle, est l’exception plutôt que la règle.

La suite

Nous quittons les poètes pour un témoin direct. Al-Bīrūnī, que nous venons de croiser, ne s’est pas contenté de décrire l’éléphant : il a laissé sur les échecs indiens de l’an mil le premier compte rendu de terrain de toute l’histoire du jeu — celui d’un étranger qui regarde, prend des notes, et avoue franchement ce qu’il n’a pas compris. Il y décrit notamment une partie à quatre joueurs, aux dés, dont il donne les règles. Le prochain épisode le suit.

Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.

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