
L’Attaque est-indienne : un système tranquille qui prépare l’orage
L’Attaque est-indienne — AEI en français, King’s Indian Attack ou KIA en anglais — porte un nom un peu trompeur. Il ne s’agit pas d’une ouverture définie par une succession rigide de coups, mais plutôt d’un système de développement que les Blancs peuvent atteindre par plusieurs chemins.
Le dessin général est facile à reconnaître : Cf3, g3, Fg2, petit roque, d3, Cbd2, e4, souvent suivi de Te1. Les pions blancs occupent modestement le centre tandis que le fou g2 regarde de loin la grande diagonale.
C’est, en quelque sorte, une Défense est-indienne jouée avec les couleurs inversées et un tempo de plus. Chess.com la présente d’ailleurs comme un ensemble de systèmes partageant cette même structure, pouvant apparaître après 1.Cf3, mais également après 1.e4 contre la Française, certaines Siciliennes ou la Caro-Kann.
Un système plutôt qu’une ouverture
Une position typique peut par exemple apparaître après :
1.Cf3 d5 2.g3 c5 3.Fg2 Cc6 4.0-0 e6 5.d3 Cf6 6.Cbd2 Fe7 7.e4 0-0 8.Te1
Cette position est classée dans la famille A08 de l’Encyclopédie des ouvertures d’échecs ; l’Attaque est-indienne se rencontre plus généralement sous les codes A07 et A08.
Mais mémoriser cette suite serait presque manquer l’essentiel.
L’intérêt de l’AEI est précisément de pouvoir obtenir des positions voisines malgré des réponses noires différentes. Après une Française, on peut ainsi commencer par :
1.e4 e6 2.d3
avant de retrouver progressivement Cd2, Cf3, g3, Fg2 et le petit roque.
Cela ne signifie pas que les Blancs puissent jouer leurs coups les yeux fermés. En échange de cette souplesse, ils laissent souvent aux Noirs davantage d’espace central et plusieurs manières de s’organiser.
Quand le calme devient attaque
Le nom « attaque » finit tout de même par se justifier.
Lorsque les Noirs ont installé un pion en d5, les Blancs cherchent fréquemment à pousser leur pion e4 en e5. Celui-ci gagne de l’espace à l’aile roi et peut chasser un cavalier placé en f6.
Commence alors un plan très caractéristique :
e5Cf1 puis h2, g4 ou parfois e3h4-h5
et concentration des pièces vers le roi noir.
Pendant ce temps, les Noirs disposent souvent de l’avantage d’espace à l’autre aile et peuvent lancer leurs pions ...b5, ...a5, voire ouvrir des lignes par ...c4.
On obtient donc parfois une véritable course entre deux attaques : les Blancs contre le roi, les Noirs à l’aile dame. Jeremy Silman décrit précisément cette opposition de plans dans son étude de l’AEI.
Le danger serait de transformer cette description en recette. h4-h5 n’est pas bon parce qu’il appartient à « la théorie de l’Attaque est-indienne » : il devient bon lorsque la structure centrale et la position du roi noir le justifient.
Fischer, évidemment
Le joueur le plus étroitement associé à l’Attaque est-indienne reste Bobby Fischer. Il l’utilise déjà dans les années 1950, l’abandonne un temps, puis y revient régulièrement dans les années 1960 et 1970. Pal Benko contribua lui aussi à populariser ce système à haut niveau.
La partie emblématique reste :
Bobby Fischer – Lhamsuren Myagmarsuren, Sousse 1967, 1-0.
Elle commence comme une Française :
1.e4 e6 2.d3 d5 3.Cd2 Cf6 4.g3 c5 5.Fg2 Cc6 6.Cgf3 Fe7 7.0-0 0-0 8.e5
Et voilà l’Attaque est-indienne installée.
Fischer pousse ensuite h4, réorganise patiemment ses pièces et laisse les Noirs avancer à l’aile dame. La position semble longtemps équilibrée entre deux projets opposés avant que toutes les pièces blanches ne convergent vers le roi noir. La partie se termine au 31e coup par Dxh7+, dans une position où l’attaque est décisive. Cette rencontre est aujourd’hui encore régulièrement citée parmi les parties modèles de l’AEI.
Moins de théorie, mais pas moins d’échecs
C’est peut-être là le véritable intérêt de l’Attaque est-indienne.
Elle permet de réduire la quantité de variantes qu’il faut connaître pour parvenir à un milieu de partie familier. Mais elle ne dispense absolument pas de comprendre la position.
Il faut savoir quand pousser e5, où replacer les cavaliers, quand attaquer à l’aile roi et, surtout, quand ne pas le faire.
À très haut niveau, l’AEI est aujourd’hui moins omniprésente que dans ses grandes années : les ressources défensives des Noirs sont bien connues. Elle continue pourtant d’apparaître et reste particulièrement intéressante pour qui préfère apprendre des structures, des plans et des parties modèles plutôt qu’une longue succession de variantes théoriques.
Pour aller plus loin
- Chess.com — King’s Indian Attack : présentation du système, de ses principaux plans et de ses limites.
- Jeremy Silman — Has The King’s Indian Attack Been Forgotten? : étude historique et stratégique, avec une large place accordée à Fischer.
- 365Chess — ECO A08 : base de parties et ordres de coups associés à l’Attaque est-indienne.
- Fischer – Myagmarsuren, Sousse 1967 : une des grandes parties modèles du système.
La miniature
