Capablanca raconte : bâtir une attaque au milieu de partie

Capablanca raconte — le sacrifice du fou en h7 dans une position d'ouverture ordinaire
Une position d’ouverture banale — et le sacrifice du fou en h7 y fonctionne déjà.

Douzième épisode de Capablanca raconte, et ouverture du chapitre III. Après deux chapitres de finales, le champion du monde revient au milieu de partie — non plus pour montrer des motifs de mat, mais pour montrer comment on bâtit une attaque. Sept positions, et une progression très claire : d’abord sans cavaliers, puis avec, puis sans attaque du tout.

Attaquer sans les cavaliers

2smkmr4smpmpmpsmqmp2s4smbq2s8s3sp2smrsnsp5spp4spsrsb2srks

Les Noirs jouent, et ils ont un cavalier et un pion de moins — donc ils gagnent vite ou ils perdent. Leur coup est magnifique de sang-froid : 1…Tdg8 ! La tour dames traverse toute la huitième rangée pour venir doubler sur la colonne g.

La suite explique tout : 2.Tf2 Txg2+ 3.Rf1 Fc4+ 4.Cxc4 Tg1 mat. La seconde tour se sacrifie en g2, et c’est la première, restée en g8, qui défend la case du mat. Sans le doublement, rien ne fonctionne.

Capablanca signale au passage que 2.Dxe7 n’aiderait pas : après 2…Txg2+ 3.Rh1 Fd5, le mat suit de peu.

mkmr2smr3smprmp3smpmpqsp5s5sr2spmpsmq4s3smpmp2sp6spk8s

Deuxième position, et une annonce sèche : les Blancs matent en trois coups. Les Noirs venaient de pousser un pion pour parer ce qu’ils croyaient être la menace, comptant sur un échec perpétuel.

Le coup est 1.Txa7+ ! Dxa7 2.Ta5, et les Noirs sont perdus quoi qu’ils jouent. J’ai fait explorer l’arbre entier : c’est le seul coup de l’échiquier qui mate en trois, et après 2.Ta5 les Blancs matent contre les vingt-deux réponses possibles. Quand une annonce d’époque résiste à ce genre de contrôle, on peut la citer sans trembler.

sssQsKNsRsssssPssPPRsPqNPssPPpsspssspssrsbppbsssspssspkssssssssr

Troisième position. Les Blancs sont très bien placés, mais Capablanca conseille de prendre du matériel tant qu’on peut, avant que l’adversaire ne consolide. D’où 1.Txh6 ! gxh6 2.Fxh6+, et une chasse au roi de huit coups qui se termine par le gain d’une tour. Les Noirs abandonnent.

Ces trois exemples ont un point commun qu’il souligne : l’attaque y est menée par les tours et les fous, avec la dame. Aucun cavalier n’y participe.

Attaquer avec les cavaliers

4smr2smrmpsmpmbsmpmpmk2smpmpmn2smpsmq3snsn4spppssp2sq3s4sr2sp2sr3sks

Changement de registre. Ici les Blancs ont deux pions de moins et doivent donc pousser leur attaque. Ils ont aussi deux cavaliers, en f5 et h5 — et Capablanca doit préciser lequel joue, tant les deux peuvent aller au même endroit.

1.Cf5xg7 ! Les Noirs répondent mal — un coup de cavalier qui permet simplement de prendre la tour — mais la bonne défense ne sauvait pas non plus : 1…Cxg7 2.Cf6+ Rg6 3.Cxd7 f6 4.e5 Rf7 5.Cxf6, et les Noirs devraient perdre.

mrsmbmqsmrmksmpmp2smnmpmpmp4smp3s2smn5s8s2snbpn2spp3spppr2sqsrks

Et voici le motif qu’il recommande d’étudier soigneusement, parce que l’occasion s’en présente souvent en partie réelle : le sacrifice du fou en h7. On le connaît maintenant sous le nom de cadeau grec, et nous l’avons croisé à l’épisode 5 — mais cette fois dans une position d’ouverture toute banale.

1.Fxh7+ Rxh7 2.Cg5+, et le roi n’a que de mauvais choix. Sur 2…Rh6, 3.Cxe6+ gagne la dame — vérifié. Sur 2…Rg8, 3.Dh5 et l’attaque est irrésistible. Reste le meilleur, 2…Rg6 3.Dg4 f5 4.Dg3 Rh6 — les Blancs finirent par gagner.

Gagner sans attaquer le roi

Vient alors la partie la plus intéressante du chapitre, et la moins spectaculaire. Jusqu’ici, dit Capablanca, les attaques étaient violentes et dirigées contre le roi. Mais très souvent, au milieu de partie, on attaque une position, des pièces, ou même de simples pions — et entre joueurs de force égale, gagner un pion signifie souvent gagner la partie.

2smrsmrsmks2smp2smpmbmp2smpmpmqsmps8s2smnsp3s2sn2sp2spppbqsppsr3srks

Les Noirs ont un pion de moins et il n’y a aucune attaque directe contre le roi blanc. Mais leurs pièces sont bien placées et libres, et en coordonnant l’action de toutes, ils vont non seulement reprendre le pion mais obtenir la meilleure partie.

La manœuvre vaut d’être suivie : 1…Ta8 2.a4 Cxd2 3.Dxd2 Dc4 4.Tfd1 Teb8 5.De3 Tb4 6.Dg5 Fd4+ 7.Rh1 Tab8 8.Txd4 Dxd4 9.Td1 Dc4. Au quatrième coup, les Noirs pouvaient reprendre leur pion immédiatement — ils ne le font pas, voyant qu’il y a mieux à prendre, et augmentent la pression. C’est, dit Capablanca, un très bon exemple de conduite coordonnée des forces.

mr4smrmksmp3smqsmpmpsmpmb5s2smpmnsmp2s8s3sbpn2spp2sqppp2srr2sks

Dernière position, et un coup qui renverse tout. Si c’était aux Noirs de jouer, on pourrait les dire mieux : ils ont trois pions contre deux à l’aile dame — vérifié — et leur fou tient la grande diagonale.

Mais c’est aux Blancs. Le coup évident, Fc4, serait sans doute suffisant. Il en existe pourtant un autre, qui démolit la position noire et gagne un pion : 1.Cd4 ! Après 1…cxd4 2.Txc6 Cb4 3.Fc4+ Rh8 4.Te6 d3 5.Txd3, les Blancs ont un pion de plus et la meilleure position.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Capablanca clôt le chapitre en disant ce que devrait être le jeu idéal au milieu de partie : dès que l’occasion s’offre, toutes les pièces sont jetées dans l’action, et elles coordonnent leur travail avec une précision de machine. Il ajoute, honnête, que ses propres exemples n’y parviennent pas toujours.

La formule a pris un sens qu’il ne pouvait pas prévoir. Ce que fait un moteur d’échecs aujourd’hui, c’est exactement cela — évaluer la coordination de toutes les pièces à la fois, sans jamais oublier la plus lointaine. Et sa phrase sur le gain d’un simple pion entre joueurs de même force reste l’une des plus vraies du livre : c’est le chapitre où il cesse de montrer des mats pour enseigner ce qui gagne réellement les parties.

La suite

Le chapitre IV s’attaque à la théorie générale : l’initiative, l’attaque en masse, la force d’une menace, et ce qu’il en coûte d’abandonner l’initiative. Six sections, dix-neuf diagrammes — de quoi occuper plusieurs épisodes.

Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.

Votre commentaire

Pas de compte à créer. Votre adresse ne sera ni publiée, ni transmise : elle ne sert qu’à vous prévenir si je vous réponds.

Le premier message d’un nouveau visiteur attend ma relecture avant d’apparaître ; les suivants sont publiés aussitôt.