
Quinzième épisode de Capablanca raconte. Nous avons vu l’attaque en masse, puis la menace qu’on garde en main. Voici le troisième cas, et le moins glorieux : céder l’initiative — accepter d’encaisser pendant vingt coups parce qu’on a pris du matériel.
Encaisser, puis frapper
Le principe tient en trois temps. Une fois l’avantage matériel obtenu, il n’y a rien d’autre à faire que de subir l’attaque adverse un certain temps ; une fois qu’elle est repoussée, agir vite avec toutes ses forces et gagner sur le matériel.
Dit comme ça, c’est presque banal. Ce qui ne l’est pas, c’est la lucidité qu’il faut pour le faire : accepter d’être moins bien placé pendant longtemps, sans paniquer, en sachant exactement quand l’orage passera.
Capablanca contre Janowski, La Havane 1913
La partie est une espagnole, et j’en ai rejoué les 103 demi-coups. Au douzième coup, les Noirs offrent la qualité pour gagner du temps et obtenir une attaque.
La réaction de Capablanca mérite d’être citée dans son esprit : sans même se demander si ce sacrifice était justifié, il constate qu’en ce qui le concerne il n’y a qu’une chose à faire — prendre la qualité, puis se préparer à essuyer la tempête. Et ensuite seulement, une fois passée, agir vite pour tirer parti de la supériorité numérique. Aucune hésitation, aucun regret.
Position après 20…Tb8. Capablanca est élogieux pour son adversaire : le jeu de position des Noirs est admirable d’un bout à l’autre de cette partie. S’ils perdent, dit-il, c’est uniquement parce qu’un sacrifice de qualité sans même un pion en compensation ne peut pas réussir contre une défense saine. Le jugement est dur et généreux à la fois.
Il signale au passage un coup noir qu’il juge de grand style : la tour se plante en b4 pour forcer les Blancs à jouer c4, ce qui creuse un trou en d5 pour le cavalier. « De telles tactiques trahissent la main d’un maître », écrit-il.
Après 22…gxf5, et c’est le moment charnière. La position, admet-il, commence à paraître réellement dangereuse pour les Blancs. Mais c’est une illusion d’optique : l’attaque noire atteint son maximum de force. Elle va bientôt culminer, et alors les Blancs, qui s’y sont préparés, commenceront leur contre-action.
Cette idée d’un sommet de l’attaque, après lequel elle ne peut que décliner, est l’une des plus utiles du livre. Elle transforme la défense en attente active plutôt qu’en résignation.
Après 28…Te6. Le plan est prêt depuis longtemps : les Blancs vont rendre la qualité — une tour contre un fou et un pion — ce qui démolit d’un coup toute l’attaque noire et les laisse avec un pion de plus. Toute la manœuvre défensive était fondée là-dessus depuis le début.
Cela vient au coup suivant : 29.Txe5 Fxe5 30.Txe5. Les dames s’échangent trois coups plus tard, et il ne reste qu’une finale de tours à gagner.
Après 40…Te3. Capablanca note que la finale est très difficile à gagner, et que c’était le dernier coup avant l’ajournement. Il passe d’ailleurs sur la fin assez vite, expliquant qu’il s’agit ici d’ouverture et de milieu de partie, les finales devant être traitées à part. Les Noirs abandonnent au 52e coup.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Deux idées de ce chapitre sont devenues du vocabulaire courant. Rendre la qualité au bon moment est une technique défensive qu’on enseigne aujourd’hui explicitement : la pièce rendue n’est pas une perte, c’est le prix de la désorganisation de l’attaque adverse. Et l’idée que l’attaque a un point culminant — qu’elle doit aboutir avant de décliner — est le fondement de toute la théorie moderne de la défense.
Ce qui a le moins vieilli, c’est peut-être son attitude. Il ne cherche pas à prouver que le sacrifice adverse était mauvais : il constate qu’il a du matériel en plus, et il en tire la conduite à tenir. La question « ce sacrifice est-il correct ? » ne l’intéresse pas — seule compte la question « que dois-je faire maintenant ? ».
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le prochain épisode traite d’un thème plus mécanique et très parlant : couper les pièces adverses du théâtre des opérations — comment gagner en rendant simplement une partie de l’armée ennemie inutile. Trois positions.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.



