
Quatorzième épisode de Capablanca raconte. Après l’attaque en masse, le champion du monde passe à l’exact opposé : ce qu’on obtient sans jamais attaquer. Et il change de format — au lieu de positions isolées, il donne une partie entière, l’une des siennes, annotée coup par coup.
Une menace vaut mieux qu’une attaque
Le principe d’abord, et il est contre-intuitif. Faute d’occasion d’attaque directe, il faut accroître les faiblesses de l’adversaire — ou, s’il n’y en a pas, en créer.
Menacer est toujours un avantage. Mais — et c’est là que c’est fin — ces menaces ne doivent être exécutées que si l’on gagne quelque chose immédiatement. Car tant qu’on la garde en main, la menace oblige l’adversaire à s’en prémunir et à maintenir du matériel en réserve pour y parer. Il en devient plus vulnérable ailleurs. Exécutez-la, et elle n’existe plus : l’adversaire peut alors se consacrer à ses propres plans.
D’où la manœuvre qu’il recommande : faire une démonstration d’un côté pour y attirer les forces adverses, puis, profitant d’une meilleure mobilité, basculer rapidement de l’autre et percer avant que la défense n’ait pu suivre.
La partie qui le démontre
L’exemple est une partie de Capablanca lui-même, jouée au tournoi international de La Havane en 1913 contre R. Blanco, défense française : 65 demi-coups, jusqu’à l’abandon.
Position après 7.Ce5. Ce coup, dit-il, lui avait été montré par un amateur vénézuélien ; il vise à empêcher le développement du fou dames noir en b7. Capablanca note honnêtement qu’il viole l’un de ses propres principes — ne pas jouer deux fois la même pièce en ouverture — et que c’est la seule objection qu’on puisse lui faire.
Après 8.Df3. Les Noirs vont maintenant se tromper de plan : au lieu du coup actif qui aurait mené à des complications où ils auraient pu tenir, ils jouent un coup de pion qui n’accomplit rien et les enferme dans une position purement défensive.
Quatre coups plus tard, tout est joué sur le plan stratégique. Après 12.Dh3 f5, Capablanca écrit une phrase qui résume tout le chapitre : les Blancs n’ont plus d’attaque, mais ils ont contraint les Noirs à créer une faiblesse marquée. Le pion e est désormais faible, et tout le reste de la partie consistera à le rendre intenable — ou à profiter de l’immobilité des pièces qui le défendent pour améliorer sa position ailleurs.
Après 18…Cf7, un coup que Capablanca qualifie d’astucieux : il empêche une poussée et tente les Blancs de jouer une prise qui serait mauvaise. Il donne d’ailleurs la longue réfutation de cette fausse piste, et elle tient. Et il en tire une remarque de praticien : quand une ligne d’attaque est prévenue, il y en a toujours une autre.
Elle arrive au coup suivant : 19.d5 !
Après 24…Fc8, son jugement est sans appel : la position noire est intenable, parce que toutes ses pièces sont attachées à la défense d’un seul pion pendant que les blanches sont libres. C’est exactement l’idée du chapitre — la menace immobilise plus sûrement que l’attaque.
Vient alors la manœuvre décisive, 25.Fe2 !, qui n’a l’air de rien : le fou part chercher la case d5, d’où il rendra toutes les pièces noires inutiles. Puis la dame gagne h6, le pion h monte, et la structure noire cède. Les Noirs abandonnent au 33e coup.
Capablanca rapporte qu’Emanuel Lasker déclara à l’époque que si l’on analysait correctement le jeu des Blancs, on trouverait peut-être qu’il n’y avait pas moyen de l’améliorer. Et il ajoute cette observation, qui vaut pour tout le chapitre : ces parties d’apparence simple sont souvent les plus difficiles, et la perfection y est bien plus dure à atteindre que dans les positions appelant une attaque brillante à coups de sacrifices.
Ce qu’on dit aujourd’hui
L’idée que la menace non exécutée pèse plus lourd que la menace exécutée est devenue un lieu commun de l’entraînement, souvent résumé par la formule de Nimzowitsch : la menace est plus forte que son exécution. Capablanca la formule ici en 1921 avec une précision supérieure, en disant pourquoi : parce qu’elle immobilise du matériel adverse.
Et la manœuvre du chapitre — attirer les forces d’un côté pour percer de l’autre — porte aujourd’hui un nom, le principe des deux faiblesses : une position ne cède presque jamais sur un seul point faible, mais elle cède quand on en crée un second à l’autre bout de l’échiquier. C’est littéralement le plan que suit cette partie.
Le livre de cette série en français : Les principes fondamentaux des échecs, traduction de Chess Fundamentals par Frank Lohéac-Ammoun aux éditions Olibris. Le texte anglais de 1921 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

La suite
Le prochain épisode prend le cas inverse : abandonner l’initiative — quand c’est justifié, et ce qu’il en coûte quand ça ne l’est pas. Quatre positions.
Et si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.



