
Dans l’épisode précédent, Murray remontait la filière des mots jusqu’à l’Inde : notre échecs est le shāh persan, et l’espagnol ajedrez nous ramène, de proche en proche, au sanskrit chaturanga. Bien. Mais il y a un cran en dessous, et c’est celui-là qui m’a le plus surpris à la lecture.
L’échiquier est plus vieux que les échecs. Il existait déjà, avec ses soixante-quatre cases, quand personne n’avait encore eu l’idée d’y ranger deux armées. On y jouait à tout autre chose. Et le plus beau, c’est que nous avons gardé, sans le savoir, un morceau du mobilier de cet autre jeu.
Un mot qui veut dire « huit-pattes »
Le sanskrit a un mot pour ce plateau : ashtāpada. Le sens est transparent — ashta, huit, et pada, le pied ou le pas. Huit-pattes, si l’on veut ; huit cases par rangée, en clair. Il a un frère, dasapada, qui est le même plateau en dix sur dix.
La définition n’est pas une conjecture d’orientaliste : elle est donnée par Patañjali, dans son grand commentaire de la grammaire de Pāṇini, le Mahābhāṣya, qu’on date de la seconde moitié du IIe siècle avant notre ère. Un plateau, y lit-on, « dans lequel chaque ligne a huit cases ». Nous voilà donc avec un échiquier attesté sept siècles avant les échecs.
Une différence, et elle compte : nulle part il n’est question d’une coloration alternée des cases. Murray en conclut, avec les autres plateaux asiatiques qu’il a sous les yeux, que l’ashtāpada n’était pas un damier — juste une grille. Nos cases claires et sombres sont une invention européenne, bien plus tardive, et nous y reviendrons quand nous en serons au Moyen Âge.
Une ville bâtie en damier
Un objet est vraiment familier quand on s’en sert pour décrire autre chose. Murray relève trois de ces comparaisons, et elles font toutes le même geste : elles prennent l’ashtāpada comme unité de mesure du plan régulier.
Dans le premier livre du Rāmāyaṇa, la ville d’Ayodhyā est dite « charmante par ses tableaux faits de cases d’ashtāpada, comme si elle était peinte ». Six siècles plus tard, l’historien Ḥamza al-Iṣfahānī décrit la fondation de Jundī Shāpūr par le roi sassanide Shāhpūr, au IIIe siècle : « le plan de cette ville était à la façon d’un échiquier ; elle était coupée par huit fois huit rues. » Et le géographe Mustawfī en dira autant de Nishapur, au Khurasan, en 1340.
Mais le meilleur est dans la note. Un historien persan plus tardif, rapporte Murray, ajoute au récit de la fondation de Jundī Shāpūr ce que notre auteur appelle « le commentaire pertinent » :
La figure était bien de cette façon, mais les échecs n’avaient pas encore été inventés à cette époque.
Voilà un homme du Moyen Âge qui repère un anachronisme dans sa propre source et prend la peine de le signaler. Il a compris exactement ce que Murray démontrera six cents ans plus tard : la grille de huit sur huit précède le jeu qui l’a rendue célèbre.
La plus vieille liste de jeux du monde
Reste à savoir ce qu’on faisait sur ce plateau. Et là, Murray sort une pièce dont il dit lui-même qu’elle est « de loin la plus ancienne connue » : une liste de jeux, dans le Brahmajāla Sutta, l’un des plus anciens textes bouddhiques, qui rapporte les paroles mêmes du Bouddha et remonte au Ve siècle avant notre ère.
Le Bouddha y énumère les futilités auxquelles s’adonnent certains religieux. Dix-huit passe-temps y défilent : frapper un bâton court avec un bâton long, tremper sa main dans la teinture rouge pour l’imprimer au mur en criant « qu’est-ce que ce sera ? », labourer avec de petites charrues, faire la roue, jouer avec des moulins en feuilles de palmier, deviner des lettres tracées dans le dos d’un camarade, deviner les pensées d’autrui, imiter les infirmités. On a rarement une photographie aussi nette d’une enfance vieille de vingt-cinq siècles.
Et la liste s’ouvre par ces deux lignes :
1. Les jeux sur des plateaux à 8 ou 10 rangées de cases.
2. Les mêmes jeux, joués en imaginant de tels plateaux dans les airs.
Lisez la seconde une deuxième fois. Au Ve siècle avant notre ère, on jouait déjà à l’aveugle, sans plateau, dans sa tête. Le mot pāli est ākāsaṃ : dans l’espace, en l’air. Murray, prudent, note que la traduction dépend de commentateurs très postérieurs et qu’il faut la prendre avec réserve — mais que si elle est exacte, le jeu devait être d’une nature qui permettait de s’en passer.
Une chose est sûre : ce jeu-là était condamné, et par les bouddhistes et par les brahmanes. Le Sūtrakṛtāṅga prescrit au brahmane pieux de « ne pas apprendre à jouer à l’ashtāpada ». Pourquoi cette sévérité pour un jeu de plateau ? Murray répond en une phrase, et c’est la bonne : ce n’est pas le plateau qu’on condamnait, ce sont les dés. On jouait à l’ashtāpada avec des dés, et l’Inde ancienne a une relation avec les dés qu’on peut qualifier de désastreuse. Dans le Rigveda, dans la partie la plus ancienne du recueil — guère postérieure à l’an mil avant notre ère —, l’un des rarissimes poèmes profanes est la complainte d’un joueur qui ne parvient pas à s’arracher aux dés tout en voyant parfaitement la ruine qu’il attire sur les siens. Dans le Mahābhārata, Nala et Yudhishthira y perdent leurs royaumes.
L’échiquier comme arme contondante
Il y a d’ailleurs, dans le Harivaṃśa, une scène que je ne résiste pas à raconter, parce qu’elle dit tout de l’ambiance.
Rūkmin et Balarāma jouent aux dés. Rūkmin est réputé imbattable, Balarāma aime le jeu sans y exceller. Les mises sont colossales, et Rūkmin gagne trois fois de suite — en le faisant savoir. Piqué, Balarāma lance : « Prince, je mise cent mille millions, acceptes-tu ? Jetons les dés noirs et rouges sur ce splendide ashtāpada. » Rūkmin ne répond pas, joue, et perd. C’est alors seulement qu’il déclare : « Je refuse le pari. »
Balarāma encaisse. Il encaisse même les rappels insistants de son adversaire. Mais quand une voix venue du ciel lui donne la victoire au motif que qui ne dit mot consent, sa colère longtemps contenue éclate : il empoigne le grand ashtāpada d’or et en assomme Rūkmin. Un second coup casse les dents du roi de Kalinga. Puis il arrache l’une des colonnes d’or de la salle et sort, la brandissant comme une massue.
On retiendra deux choses. Que le plateau était assez grand, assez lourd et assez précieux pour être en or massif et servir de gourdin. Et qu’à la fin, ce n’est pas le jeu qui a mal tourné, c’est le pari.
Seize cases que personne ne savait expliquer
Voici maintenant l’argument qui fait tout tenir, et c’est de la belle enquête.
Murray a manipulé beaucoup d’échiquiers indiens — celui du British Museum, ceux de la collection Platt, ceux de Delhi, de Poona, de Patiala, de Tanjore. Et il constate une bizarrerie : sur tous, certaines cases sont barrées d’une croix. Pas les mêmes partout, mais toujours prises dans le même répertoire. Dans leur forme complète, ces plateaux portent seize cases marquées :
a1 · a4 · a5 · a8 · d1 · d4 · d5 · d8 · e1 · e4 · e5 · e8 · h1 · h4 · h5 · h8
Regardez le dessin : les quatre coins, les quatre cases centrales, et deux paires sur chaque bord. C’est une figure d’une régularité parfaite — et elle n’a strictement aucun sens aux échecs. Aucune règle, dans aucune variante indienne, ne fait quoi que ce soit de ces cases. Elles ne servent à rien.
Elles n’ont pourtant pas disparu. Les traités indiens, depuis Nīlakaṇṭha au XVIIe siècle, reproduisent scrupuleusement les cases marquées sans jamais tenter de les expliquer. Elles ont même survécu au jour où l’Inde s’est mise à colorier ses échiquiers : sur les plateaux quadrillés en clair et sombre, les croix sont toujours là, par-dessus. On recopiait un dessin dont on avait perdu la raison.
Et c’est là que Murray referme le piège. Ces croix, on sait très bien à quoi elles servent — ailleurs. Sur les plateaux du pachīsī et du gavalata, jeux de parcours où l’on avance ses pions aux dés, les cases barrées d’une croix sont des citadelles : un pion qui s’y trouve ne peut pas être pris. Sa conclusion :
L’explication de ces cases barrées se trouve, je crois, dans le fait que l’échiquier indien est simplement l’ancien plateau d’ashtāpada, et qu’il en conserve les caractères d’origine, bien que leur raison d’être ait été oubliée depuis longtemps.
Le reste de la reconstitution suit : un jeu de parcours en spirale, où le pion faisait le tour du bord extérieur, puis celui des blocs intérieurs de trente-six et de seize cases, avant de finir au centre ; deux joueurs entrant par des côtés opposés, ou quatre entrant chacun par le sien ; et seize refuges disposés le long du trajet. Détail qui fait plaisir : le jeu de parcours qu’on joue encore à Ceylan sur ce type de plateau s’appelle saturankam — c’est-à-dire chaturanga. Le vieux nom est resté collé au vieux jeu.
Et donc, l’invention
Tout cela donne à Murray une phrase que je trouve magnifique de sobriété, et qui tient en une ligne ce que d’autres étirent sur des chapitres :
Le jeu d’échecs fut inventé quand un Hindou conçut un jeu de guerre et, trouvant le plateau d’ashtāpada commode à son dessein, l’adopta comme champ de bataille.
Notez l’économie du geste : pas d’inventeur nommé, pas de date, pas de ville. Juste un homme, un besoin, et un plateau qui traînait. Et Murray ajoute l’argument qui verrouille l’affaire — il lui a donné un nom neuf. S’il avait modifié le jeu existant, il en aurait gardé le nom. En l’appelant chaturanga, « l’armée aux quatre membres », il signait une rupture : son jeu n’avait rien à voir avec celui dont il empruntait le plateau.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Cette explication est devenue le récit standard : ouvrez à peu près n’importe quelle page consacrée à l’ashtāpada, vous y lirez que c’était un jeu de parcours aux dés et que les croix étaient des cases-refuges. Sauf que ce n’est toujours, aujourd’hui comme en 1913, qu’une hypothèse : aucun texte ancien ne décrit les règles de ce jeu, et le débat reste ouvert entre ceux qui tiennent les marques pour fonctionnelles et ceux qui les tiennent pour décoratives.
Ce qui est frappant, c’est que Murray, lui, ne s’y trompait pas. Sur la seule page où il expose sa reconstitution, il écrit trois fois qu’il avance une opinion : « c’est à ce type de jeu que j’attribue », « je trouve un appui à ma conviction », « le jeu d’ashtāpada était, je crois, très semblable au gavalata moderne ». Ce sont ces trois précautions que la postérité a laissées tomber en chemin. L’hypothèse est solide — elle explique en une fois des marques que personne d’autre n’expliquait — mais c’est une hypothèse, et son auteur était le premier à le dire.
La suite
Nous avons le plateau. Reste à y ranger une armée — et c’est un problème de conception, avec des choix à faire. Le prochain épisode suit Murray dans la tête de l’inventeur : deux joueurs ou quatre ? pourquoi huit pions ? et pourquoi le cavalier n’a-t-il jamais bougé de b1 ? Il y a, sur cette dernière question, un argument qui vaut le détour : la case du cavalier est la seule qui soit identique dans toutes les formes du jeu, partout dans le monde. Ce qui ne varie nulle part a été fixé très tôt.
