
Il y a un livre que tous les historiens des échecs citent et que presque personne n’a lu. Neuf cents pages, publié à Oxford en 1913, jamais traduit en français, jamais remplacé en cent douze ans. On l’appelle sans rire « la Bible des historiens du jeu ». Et depuis le 1er janvier 2026, il est entré dans le domaine public chez nous.
J’ouvre donc une série : Murray raconte. Elle fera pour A History of Chess ce que Capablanca raconte a fait pour Chess Fundamentals — prendre l’ouvrage morceau par morceau et le remettre en français, dans mes mots, avec des diagrammes qu’on peut regarder au lieu de les imaginer. Sauf qu’ici le livre est dix fois plus gros, et qu’il ne parle pas de gagner des parties : il parle d’où vient le jeu.
Le fils du dictionnaire
Harold James Ruthven Murray naît à Peckham, au sud de Londres, en 1868. Il sort de Balliol College avec une mention très honorable de mathématiques en 1890, devient professeur, puis directeur du collège d’Ormskirk, et enfin inspecteur de l’enseignement — un métier qu’il exercera jusqu’à la retraite. Les échecs, il les apprend en salle des professeurs, à Taunton, comme des milliers d’autres.
Son père s’appelait James Murray. C’est l’homme qui a dirigé la rédaction de l’Oxford English Dictionary, le plus grand chantier lexicographique jamais entrepris. Autrement dit : le fils de celui qui a fait le dictionnaire a passé treize ans à faire l’autre monument. On peut y voir une coïncidence. J’y vois plutôt une méthode transmise — la manie du dépouillement exhaustif, de la fiche, de la citation datée, du refus de conclure avant d’avoir tout lu.
Le déclic vient en 1897, quand le baron von der Lasa l’encourage à s’y mettre sérieusement. Murray obtient l’accès à la bibliothèque de John G. White, à Cleveland — la plus grande collection d’échecs du monde. Et là, devant des manuscrits arabes que personne n’avait exploités, il fait ce qu’il fallait faire : il apprend l’arabe. Puis l’allemand, pour lire ses prédécesseurs. Treize ans plus tard, le livre paraît.
Pourquoi j’ai le droit de vous le raconter
C’est la première question que je me suis posée, et cette fois la réponse est nette et récente. Murray est mort le 16 mai 1955. En France, les droits d’auteur s’éteignent soixante-dix ans après la mort de l’auteur, au 1er janvier suivant : A History of Chess est dans le domaine public français depuis le 1er janvier 2026. Il y a huit mois.
Une précision honnête, parce qu’elle est facile à escamoter : les fac-similés circulent depuis longtemps. Aux États-Unis, où la règle tient à la date de publication et non à la mort de l’auteur, tout ce qui a paru avant 1930 est libre — le livre y est numérisé et téléchargeable depuis des années. Ce qui a changé en janvier, c’est la France. Je ne suis donc pas le premier à en parler ; je suis simplement libre, à partir de maintenant, d’en tirer ce que je veux dans ma langue.
Et cette fois, aucun traducteur ne vient s’interposer : le catalogue de la Bibliothèque nationale ne connaît que l’édition anglaise. Il n’a jamais existé de traduction française de ce livre. Le contraste avec la série Capablanca est frappant — là-bas, je vous envoyais acheter l’édition Olibris, parce qu’une traduction crée un droit tout neuf qui appartient au traducteur. Ici, il n’y a rien à acheter en français. Il n’y a jamais rien eu.
La preuve par les mots
Murray ouvre son livre par une démonstration qui tient en trois pages, et qui est un petit chef-d’œuvre. Il veut établir d’où viennent les échecs européens. Il ne dispose ni de fouilles, ni de datation au carbone. Alors il fait ce qu’un fils de lexicographe sait faire : il suit les mots.
Le nom du jeu, d’abord. Notre échecs, l’anglais chess, l’italien scacchi remontent tous au latin médiéval scaci, qui désignait les pièces. Et scaci n’est que l’arabe et le persan shāh, le roi. Nous appelons donc ce jeu « les rois ». Quand vous dites échec et mat, vous prononcez, à peine déformée, la phrase persane shāh māt — « le roi est sans ressource ».
Les noms des pièces confirment, un à un. Le fers du Moyen Âge, notre dame d’aujourd’hui, vient de l’arabe firzān, lui-même du persan farzīn, le conseiller. L’aufin, notre fou, vient de al-fīl, l’éléphant. Le roc, notre tour, vient de rukhkh, le char.
Et puis Murray sort son atout, qui est espagnol. Les Espagnols disent ajedrez, les Portugais xadrez. Ces deux mots apparaissent en vieux castillan sous la forme acedrex — et acedrex, écrit-il, « est simplement l’arabe ash-shaṭranj, le shatranj, en habit européen ». Or shaṭranj est l’arabisation du moyen-persan chatrang, qui est lui-même l’adaptation du sanskrit chaturanga. La chaîne est complète, sans trou :
chaturanga (sanskrit) → chatrang (persan) → shaṭranj (arabe) → acedrex (castillan) → ajedrez
Et chaturanga, en sanskrit, ne veut pas dire « échecs ». Ça veut dire « les quatre membres » : c’est le nom de l’armée indienne complète, celle qui aligne l’infanterie, la cavalerie, les chars et les éléphants. Le jeu porte encore, dans son nom, l’ordre de bataille dont il est le portrait.
Le jeu a d’ailleurs rendu la monnaie de sa pièce au vocabulaire courant. Murray en donne la liste pour l’anglais, dans une note de bas de page : check, cheque, Exchequer — le Trésor britannique s’appelle ainsi parce qu’on y comptait sur une nappe à carreaux — et jusqu’à jeopardy, le péril, qui n’est autre que le jeu parti, le problème d’échecs à l’issue incertaine. En français, quand vous dites que vous avez essuyé un échec, vous parlez encore du roi persan.
Le même échiquier, un autre jeu
Voici comment on rangeait les pièces du shatranj, le jeu des Arabes et des Persans, celui que l’Europe a reçu tel quel vers l’an mil.
Vous ne voyez aucune différence, et c’est bien le problème. Les huit pions, les deux tours, les deux cavaliers, le roi, et à côté de lui une pièce que nos diagrammes dessinent en dame. Ce n’est pas une dame. C’est le firzān, le conseiller, et il avance d’une seule case en diagonale. Quant à la pièce qui occupe la case du fou, c’est l’alfil, l’éléphant : il saute de deux cases exactement en diagonale, par-dessus ce qui se trouve entre les deux, et ne peut atteindre que huit cases de l’échiquier — huit, sur soixante-quatre.
Je vous laisse imaginer ce que devient une partie quand les deux pièces à longue portée sont un conseiller qui trottine et un éléphant qui ne visite qu’un huitième du plateau. Ce jeu-là a été joué pendant huit cents ans. Le nôtre, celui où la dame balaie l’échiquier, date de la fin du XVe siècle. Nous verrons cette bascule en son temps ; d’ici là, il faudra apprendre à lire les diagrammes en se disant que la dame n’en est pas une. Je le rappellerai à chaque fois.
« Impénétrable obscurité »
Reste la question que tout le monde pose : quand ? Et c’est là que Murray devient tranchant. Il y avait de son temps — il y a toujours — une petite industrie de l’ancienneté, qui fait remonter les échecs à des millénaires vertigineux. Il l’expédie en une phrase : « Ceux qui font des romans sur « il y a cinq mille ans » et autres billevesées se livrent à de pures spéculations. »
Puis il cite le professeur Daniel Willard Fiske, et c’est la phrase que je garderais si je ne devais en garder qu’une de tout le livre :
Avant le septième siècle de notre ère, l’existence des échecs, en quelque pays que ce soit, n’est démontrable par le moindre lambeau de témoignage documentaire contemporain ou digne de foi. […] Jusqu’à cette date, tout n’est qu’obscurité impénétrable.
La position de Murray tient alors en deux propositions, et il ne va pas plus loin : les échecs existaient certainement au VIIe siècle, et ils avaient déjà atteint la Perse à ce moment-là. Le reste — la date exacte, le nom de l’inventeur, la ville — il refuse de l’écrire, parce qu’on ne le sait pas. C’est une élégance rare dans un livre de neuf cents pages : savoir dire où s’arrête ce qu’on sait.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Murray a raisonné sur des textes, faute d’autre chose. Un siècle plus tard, l’archéologie a parlé — et elle a parlé ailleurs. Les plus anciennes pièces d’échecs incontestables qu’on connaisse sont les pièces d’Afrasiab, sept figurines d’ivoire exhumées près de Samarcande, en Ouzbékistan, et datées des environs de 700-760. Pas en Inde : sur la route de la soie.
Cela ne réfute pas Murray, et il faut se garder du raccourci : l’ivoire se conserve où il se conserve, et l’absence de trouvaille indienne ne prouve rien. Mais cela mesure la limite de sa méthode. L’origine indienne reste l’hypothèse la plus solide, reprise après lui par le grand maître et historien Youri Averbakh ; elle n’est pas close pour autant, et quelques chercheurs continuent de plaider l’Asie centrale, la Perse ou la Chine. Sur ce point précis, Murray n’a pas eu le dernier mot — il a eu le premier mot sérieux, ce qui n’est pas la même chose.
Ce qui nous attend, et ce que je vais sauter
Le livre compte deux parties et trente-trois chapitres. La première suit le jeu à travers l’Asie : l’Inde, les pays malais, la Birmanie et le Siam, la Chine, la Corée, le Japon, la Perse sassanide, Byzance, puis le monde musulman — et au milieu, trois chapitres entiers sur le shatranj, ses règles, ses ouvertures, ses finales et ses problèmes. La seconde raconte l’Europe : l’entrée du jeu vers l’an mil, le Moyen Âge, les moralités, les problèmes des manuscrits, les pièces de Lewis, puis la révolution du XVe siècle, Ruy López, Greco, Philidor, jusqu’au seuil du XXe siècle.
Autant le dire tout de suite : je ne vais pas tout raconter. Sur les quelque 490 000 mots de l’ouvrage, une part appréciable est de l’appareil de savant — les appendices de textes originaux en latin, en arabe et en hébreu, les collations de manuscrits, le catalogue raisonné des 553 problèmes musulmans avec leurs concordances. C’est l’outillage d’un chercheur, et ça doit rester dans le livre. Je prends la matière, pas l’échafaudage. Comptez une soixantaine d’épisodes, sans échéance : ce feuilleton est fait pour être long.
Comment je travaille, en deux mots
Le livre n’existe pas en texte propre : il n’existe qu’en scans, avec une reconnaissance de caractères qui trébuche dès qu’apparaissent les translittérations arabes et persanes, dont Murray fait un usage constant. J’ai donc deux exemplaires numérisés, passés par deux moteurs différents. Là où les deux s’accordent, je fais confiance ; là où ils divergent, je vais lire le fac-similé. Ce n’est pas une coquetterie : sur le seul problème que j’ai vérifié pour préparer cet article, la machine avait lu quatre coups pour d’autres, et tous restaient légaux — l’erreur ne se voit pas, elle se démontre.
Et pour les positions, il y a un obstacle amusant : aucun logiciel d’échecs ne sait jouer au shatranj. Le conseiller, l’éléphant sauteur, le pion sans pas double, la promotion qui ne donne qu’un conseiller, le pat qui fait perdre — rien de tout cela n’est du ressort d’un moteur moderne. J’ai donc écrit le mien, en reprenant les règles telles que Murray les énonce lui-même, et je m’en sers pour rejouer ses solutions. Si une pièce est mal lue sur la planche, la suite devient illégale quelque part, ou le mat n’en est pas un. Rien ne sera publié ici qui n’ait été rejoué.
La suite
Le prochain épisode remonte d’un cran encore : avant le jeu, il y a eu le plateau. L’ashtāpada, la « huit-pattes », est un damier de soixante-quatre cases dont l’Inde se servait pour de tout autres jeux, bien avant qu’on ait l’idée d’y ranger deux armées. Les échecs n’ont pas inventé l’échiquier : ils l’ont trouvé libre.
