Murray raconte : le pion malais qui doit reculer pour faire dame

Jeu malais — Deux échiquiers malais non coloriés : celui de la péninsule ne porte que les deux grandes diagonales, celui de Sumatra un réseau de diagonales sur chacune des soixante-quatre cases
Les deux échiquiers malais que donne Murray. Ni l’un ni l’autre n’est colorié — mais ils ne sont pas dessinés pareil, et cela va tout changer.

Le jeu quitte l’Inde par la mer. Il descend le long des côtes, passe le détroit, s’installe dans la péninsule malaise, à Java, à Sumatra, à Bornéo. Et la première chose qui frappe, en ouvrant ce chapitre, n’est pas une règle : c’est un dessin.

Deux échiquiers, deux dessins

Le plateau malais — le lôh chator, mot à mot « la tablette du jeu », de l’arabe lauḥ — n’est pas colorié, comme tous les plateaux d’Orient. Mais il porte des marques, et Murray note avec honnêteté qu’elles varient tellement d’un exemplaire à l’autre qu’« aucune disposition traditionnelle n’a survécu » : elles sont, pense-t-il, « souvent devenues purement décoratives ». Un souvenir de règle, réduit à un ornement.

Deux modèles se détachent, et ils sont dans la figure ci-dessus. Celui de la péninsule ne porte que les deux grandes diagonales, d’un coin à l’autre. Celui de Sumatra est autrement chargé : les deux diagonales de chacune des soixante-quatre cases y sont tracées, ce qui donne ce treillis serré.

D’où sort ce treillis ? La réponse, rapportée par l’ethnographe von Oefele, est une petite leçon de géométrie pratique. Le joueur batak qui fabrique son plateau trace d’abord le carré extérieur, puis les deux diagonales, dont l’intersection lui donne le centre exact ; par ce centre il tire les parallèles aux côtés, et le voilà avec quatre quartiers rigoureusement égaux. Il recommence dans chaque quartier, puis dans chaque seizième, et il obtient ses soixante-quatre cases sans jamais mesurer quoi que ce soit. Enfin, par souci de symétrie, il ajoute les diagonales manquantes.

Autrement dit : ces lignes ne sont pas une décoration, ce sont les traits de construction restés en place. L’échiquier de Sumatra porte, gravé dans son bois, le mode d’emploi de sa propre fabrication.

Le pion qui doit reculer pour être promu

Venons-en à la règle, qui est la plus extravagante que j’aie rencontrée dans ce livre. Chez nous, un pion qui atteint la huitième rangée devient dame, où qu’il arrive. Dans la péninsule malaise, cela ne marche que dans les coins. Voici la règle, telle que la donne Robinson :

Quand un pion a atteint la huitième case sur la colonne de la Tour, il fait dame aussitôt […]. Arrivé sur la huitième rangée de la colonne du Cavalier, il doit reculer d’une case en diagonale, à droite ou à gauche, avant de faire dame ; sur la colonne du Fou, de deux cases ; et sur celle du Roi ou de la Dame, de trois.

Regardez ce que cela donne sur les huit cases d’arrivée :

Échiquier de la péninsule malaise avec, sur la huitième rangée, le nombre de reculs diagonaux nécessaires avant promotion : 0, 1, 2, 3, 3, 2, 1, 0
Le nombre de reculs en diagonale qu’un pion doit s’imposer avant d’être promu, selon la case où il débouche. Zéro dans les coins, où aboutissent les deux diagonales tracées.

Zéro, un, deux, trois, trois, deux, un, zéro. Le compte est exactement la distance qui sépare la case du coin le plus proche. Et le coin, c’est là qu’aboutissent les deux diagonales dessinées sur le plateau. Le pion qui n’arrive pas au bon endroit doit, littéralement, redescendre en biais vers le coin avant d’avoir le droit de changer de rang.

On mesure la conséquence pratique : promouvoir un pion central devient une expédition de quatre coups, à découvert, sur les cases où l’adversaire vous attend. Raja Brooke, qui décrivait la même règle à Bornéo, le résume d’une formule juste : « c’est un retard plutôt qu’un empêchement — mais vu le nombre de cases qu’il faudrait garder, il est extrêmement difficile de les garder toutes. »

Le dessin a fabriqué la règle

Ici Murray avance une idée que je trouve superbe, et qu’il énonce sans insister. À propos des deux diagonales du plateau de la péninsule :

Ces diagonales sont aujourd’hui liées aux règles de promotion du pion, et les ont probablement suggérées.

Renversez l’ordre habituel des choses. On imagine toujours qu’une règle est décidée, puis qu’on marque le plateau pour la rendre lisible. Murray suggère l’inverse : les lignes étaient là d’abord — héritées, décoratives, à moitié oubliées — et les joueurs, à force de les voir, ont fini par leur trouver un emploi. Le trait a précédé le règlement.

Et il donne, quelques pages plus loin, la vérification la plus élégante qui soit : l’autre plateau, l’autre règle. Après avoir décrit la promotion sumatranaise, qui est tout autre chose et n’a rien à voir avec une distance au coin, il note tranquillement : « on se souviendra que le plateau batak est lui aussi couvert d’un réseau de lignes compliqué, qui ne suggérerait pas une règle de promotion de la même façon que le plateau de la péninsule. »

Deux plateaux, deux dessins, deux règles — et les règles ressemblent à leurs dessins. C’est une jolie manière de rappeler que les jeux ne descendent pas seulement d’autres jeux : ils descendent aussi des objets sur lesquels on les joue.

À Sumatra, le pion fait demi-tour

Puisque nous y sommes. Chez certains Bataks, il n’y a tout simplement pas de règle de promotion : le pion qui atteint la huitième rangée fait demi-tour et refait le chemin en sens inverse, case par case, se déplaçant et prenant toujours comme un pion — « et il a la possibilité de parcourir le plateau de long en large un nombre illimité de fois ». Un fantassin condamné à faire la navette jusqu’à la fin des temps.

Ailleurs, les Bataks exigent un pas diagonal supplémentaire — et là, la mécanique devient d’une complication réjouissante. Les deux derniers pas, celui qui mène à la huitième rangée et le pas diagonal, peuvent se jouer dans le même tour : c’est le gelong. Mais :

  • pendant le gelong, l’adversaire a le droit de prendre le pion en passant sur la huitième rangée — une prise en passant, mais tout au bout du plateau ;
  • le gelong est interdit si le premier des deux pas donne échec ;
  • il est interdit aussi s’il y a une pièce à prendre sur la huitième rangée, car cette prise devient obligatoire ;
  • et le pion promu, tout promu qu’il soit, n’a pas encore le droit de prendre : il devra attendre son coup suivant.

Murray, qui recopie tout cela consciencieusement, laisse tomber une phrase désarmante : « C’est un processus très long et très compliqué. » On ne le contredira pas.

Le roi qui saute quand on l’attaque

Nous avons vu en Inde un roi qui pouvait, une fois dans la partie, sauter comme un cavalier — et qui perdait ce droit dès qu’on lui donnait échec. À Bornéo, la même idée est branchée à l’envers, et c’est bien plus malin. Raja Brooke de Sarawak :

Le Roi, lorsqu’il est mis en échec pour la première fois, a le droit de faire le coup du Cavalier, ou d’avancer de deux cases. Après cette sortie, il est réduit aux mêmes pouvoirs qu’un Roi européen.

Le privilège n’est donc pas à la discrétion du joueur : c’est l’échec qui le déclenche, et qui le consomme. D’où la conséquence stratégique que Brooke tire aussitôt, et qui est délicieuse : le grand art devient d’éviter d’être mis en échec tôt, et de chercher à donner un échec à l’adversaire — car « il est évident que si le Roi a été mis en échec une fois, il est privé d’un grand avantage que votre adversaire, lui, détient encore ». On donne donc l’échec non pour attaquer, mais pour brûler la cartouche de l’autre.

Quant au roque, il se fait en deux temps : d’abord la tour vient contre le roi, et le roi, au premier échec reçu, exerce son droit de sauter de l’autre côté de la tour. Encore une fois, la même idée que la nôtre, arrivée par un tout autre chemin.

Ce que les noms racontent

Le vocabulaire malais du jeu est une carte des routes commerciales, et il suffit de le lire à voix haute. Le mantri (le conseiller) et le gajah (l’éléphant) sont sanskrits. Le kuda (le cheval) et le tér (le char) sont tamouls et telougous — les langues de la côte sud-est de l’Inde, autour de Madras : on sait donc par quels ports le jeu est passé. Le bidaq (le pion) et les deux mots techniques sah et mat viennent de l’arabe. Et à Java, le ratu (le roi), le jaran (le cheval) et le prahu (le bateau) sont malais.

Deux de ces mots portent une histoire à eux seuls.

Le bateau. Là encore le char a disparu — comme au Bengale, comme au Siam, comme en Annam. Mais Murray refuse d’y voir une contagion : le Siam n’a guère influencé les usages malais, et le Bengale encore moins. Il propose donc que le changement se soit fait séparément, et pour la même raison : « le char ou la charrette est de peu d’usage dans un pays de jungles, et il a très bien pu être remplacé aux échecs par le bateau, qui représente le moyen de transport le plus ordinaire. » Quatre pays, aucun contact, la même substitution — parce que la même géographie.

Le conseiller de trop. À Java, l’éléphant a purement et simplement disparu du jeu : à sa place, un second mantri. Murray identifie le coupable sans hésiter — les Hollandais, chez qui la pièce correspondante s’appelle depuis longtemps raadsheer, le conseiller. Un nom de pièce qui enregistre une colonisation.

Deux détails pour finir, parce qu’ils sont trop jolis pour être omis. Les pièces, collectivement, s’appellent buah chator : « les fruits du jeu ». Et sur la péninsule, on avertit son adversaire non seulement quand son roi est attaqué, mais aussi quand sa dame l’est — le mot est mor. Une politesse que nos règles ne connaissent pas.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Mises bout à bout, ces règles disent une chose : personne, dans cette région du monde, n’était d’accord sur l’endroit où un pion doit s’arrêter.

La péninsule dit : au bout, mais seulement dans les coins — ailleurs, recule d’abord. Sumatra dit : au bout, puis fais demi-tour, ou bien accomplis une gymnastique en trois temps dont on peut t’interrompre. Et le voisin thaïlandais, lui, n’a jamais changé d’avis : au makruk, qu’on joue toujours aujourd’hui, le pion est promu dès la sixième rangée — deux rangées avant la nôtre — et il n’a aucun choix : il devient met, c’est-à-dire un conseiller qui avance d’une case en diagonale. Le vieux firzān de l’épisode 1, toujours vivant.

Sur cette question, l’Europe a fini par adopter la règle la plus généreuse de toutes : arrive au bout n’importe où, et deviens la pièce la plus puissante de l’échiquier. C’est celle qui s’est imposée partout — et je soupçonne que ce n’est pas un hasard. De toutes les réponses possibles, c’est la seule qui récompense vraiment.

La suite

Nous remontons vers le nord. Le prochain épisode entre en Birmanie et au Siam, et le dépaysement y est complet : chez les Birmans, il n’y a pas de position de départ. Chaque joueur pose ses pièces où bon lui semble sur sa moitié du plateau — et, une fois tout posé, il peut continuer à les déplacer à sa guise, une par tour, jusqu’à ce que le premier pion avance. C’est seulement là que la partie commence.

Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.

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