Murray raconte : les échecs birmans n’ont pas de position de départ

Échecs birmans — Échiquier birman avec ses marques en diagonale et les seize pions disposés en escalier, quatre sur la troisième rangée et quatre sur la quatrième pour chaque camp
Tout ce qui est fixé au départ, aux échecs birmans : seize pions en escalier. Les seize autres pièces, chacun les posera où il veut.

Nous remontons du monde malais vers le nord, et nous entrons en Birmanie. Le jeu s’y appelle le sittuyin, et il commence par quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs dans ce livre : il n’y a pas de position de départ.

Seize pions, et rien d’autre

Une seule chose est fixée, et c’est la disposition des pions : quatre sur la troisième rangée, quatre sur la quatrième, en escalier, comme le montre la figure. Murray précise que « cette disposition des nès n’est jamais modifiée ». C’est le seul point de règlement.

Ensuite, la partie commence — mais pas comme on croit :

Le jeu commence alors par des coups alternés, et chaque joueur, à son tour, place l’une de ses pièces majeures sur le plateau, sur n’importe quelle case libre de sa propre moitié.

Seize pièces à poser, une par tour, à vue. Vous voyez ce que fait l’adversaire, il voit ce que vous faites, et chacun répond au dispositif de l’autre pendant qu’il construit le sien. Et ce n’est pas fini : une fois tout posé, les joueurs restent libres de continuer à redisposer leurs pièces, une par tour, par des coups que Murray appelle « anormaux ». Cette liberté ne cesse qu’au moment où le premier pion avance. C’est seulement là que la partie, au sens où nous l’entendons, commence.

Il y a des habitudes, évidemment. Les Birmans posent en général leur roi en g2 et en b7 — jamais au centre —, disposent leurs cavaliers de façon qu’ils se soutiennent mutuellement, mettent un éléphant à côté du roi, et placent leurs chars sur les colonnes les moins encombrées « afin qu’ils puissent percer au plus tôt ». Ce sont des principes de développement, énoncés cinq siècles avant que nous en fassions des chapitres de manuel.

Un détail m’a arrêté, parce qu’il dit tout du sérieux de la chose : si un joueur veut poser une pièce majeure sur une case déjà occupée par l’un de ses pions, il en a le droit — il déplace alors ce pion ailleurs, derrière la ligne des pions. Le mur de pions lui-même n’est pas intouchable.

Ce n’est pas une ouverture, c’est un déploiement

Les auteurs du XIXe siècle avaient rapproché cette phase des ta’biyāt arabes — ces dispositifs tout faits que les joueurs de shatranj montaient en début de partie, et dont nous parlerons —, ou de l’usage indien qui consiste à ouvrir par plusieurs coups simultanés. Murray refuse le rapprochement, et il a raison :

Il est évident, d’après la description complète que donne M. Colston de toute la manœuvre, que nous avons ici quelque chose de totalement différent.

La différence est nette. Un ta’biya est une ouverture : une suite de coups légaux, jouée sur une position de départ connue, qu’on peut interrompre et perturber. Le déploiement birman est un autre jeu, avant le jeu — un jeu de placement à information ouverte, où l’on ne prend rien, où l’on ne menace rien, et où l’on gagne ou perd déjà beaucoup.

Les pièces, et une vieille connaissance

Voici l’armée birmane, avec sa traduction et sa marche :

nomce que ça veut diremarche
min-gyile grand roiune case dans toutes les directions
sit-kele lieutenant-généralune case en diagonale
sinl’éléphantune case dans cinq directions : les quatre diagonales et droit devant
myinle chevalle saut du cavalier
yattahle charle coup de la tour
nè—une case droit devant, prise en diagonale

Vous l’avez reconnu : l’éléphant birman est exactement la pièce d’al-Bīrūnī, celle des cinq cases « occupées par la trompe et les quatre pieds de l’Éléphant », rencontrée à l’épisode 5 pour expliquer un poème cachemirien du IXe siècle. Elle est ici, vivante, dans le jeu que jouent les Birmans du temps de Murray — et qu’ils jouent toujours.

Notez aussi ce que la Birmanie a gardé : son char s’appelle yattah, qui est simplement le sanskrit ratha. Là où le Bengale, Java, le Siam et l’Annam avaient changé le char en bateau, la Birmanie a conservé le mot d’origine. Et son « lieutenant-général » n’est autre que le firzān, le conseiller qui n’avance que d’une case en diagonale.

Un dernier détail, et il est charmant : les pièces sont en bois teint de rouge et de noir, les pions rouges sont sculptés en hommes et les noirs en singes, « en référence à la bataille du Rāmāyaṇa entre Rāma et les singes ». On ne joue pas seulement une bataille abstraite : on rejoue une épopée.

On ne promeut pas au bout, on promeut sur les lignes

L’épisode précédent tournait autour d’une idée : le dessin du plateau fabrique la règle. La Birmanie en donne la version la plus littérale qui soit. Un pion birman n’est pas promu en arrivant au bout — il est promu quand il atteint une case marquée, c’est-à-dire une case posée sur les diagonales tracées.

Les conditions sont serrées. Il faut que le joueur n’ait pas déjà un sit-ke sur le plateau — un seul à la fois. Et la promotion est étonnamment souple : le joueur peut poser le nouveau sit-ke sur la case du pion, ou sur n’importe quelle case adjacente qui ne soit pas commandée par l’adversaire. La pièce naît, et choisit où naître.

Mais le plus beau est ailleurs. Lisez cette phrase :

Si un joueur, dont c’est le tour de jouer, a un nè sur une case marquée et aucun sit-ke sur le plateau, il peut, s’il le souhaite, promouvoir simplement le nè sans jouer aucun coup.

Autrement dit : la promotion est elle-même un coup, et elle ne déplace rien. Murray en voit tout de suite l’intérêt — « dans certaines positions, quand un joueur ne peut faire aucun coup sans se désavantager, ceci peut devenir un privilège précieux ». Traduisez : les Birmans se sont donné, sans en faire une théorie, une échappatoire au zugzwang. Ils ont un coup qui n’en est pas un.

Et le pat ? Cinquième rencontre avec la question, cinquième réponse — la même qu’en Inde du Nord, et formulée de la plus jolie façon : « Le pat n’est pas connu aux échecs birmans ; un joueur n’a pas le droit de mettre son adversaire dans une position de pat. Il doit laisser au min-gyi de quoi jouer. »

Une tape sur la joue

Le vocabulaire birman du jeu réserve une surprise. Pour « échec », on dit kwé. Il existe même un mot pour la fourchette roi-tour : kwadot. Mais pour le mat, il n’y a pas de mot. Le gagnant dit simplement Neinde, « j’ai gagné » ; le perdant, Shonbe, « j’ai perdu ».

Et l’on compte les points d’une manière que je n’échangerais pour rien au monde :

À la fin d’une partie, il est d’usage que le gagnant donne au perdant une tape sur la joue avec la chaux en poudre que les Birmans portent toujours sur eux pour préparer le bétel. C’est ainsi qu’on tient le compte d’une succession de parties au cours d’une même séance. Certains joueurs donnent une tape pour chaque échec de la partie.

On sort donc d’un après-midi de sittuyin avec un score inscrit sur la figure. Et Murray ajoute que le jeu est surtout pratiqué par les Birmans âgés — ce qui rend l’image encore meilleure.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Un joueur d’aujourd’hui pense forcément aux échecs de Fischer. En 1996, le champion du monde propose de tirer au sort la position de départ, pour tuer la théorie des ouvertures : neuf cent soixante positions possibles, d’où le nom de Chess960. La Birmanie faisait quelque chose de comparable depuis des siècles — mais la comparaison est surtout intéressante par là où elle cloche.

Chez Fischer, la position est tirée au sort, elle est la même pour les deux camps (chacun a l’image miroir de l’autre), et elle est contrainte — fous sur des cases de couleurs différentes, roi entre les deux tours. Le hasard est un arbitre : il garantit l’équité et supprime la mémoire. En Birmanie, rien de tout cela. La position est choisie, elle peut être asymétrique, et surtout elle se construit sous les yeux de l’adversaire, coup après coup.

La différence est de nature. Fischer voulait retirer quelque chose au jeu — la préparation. Les Birmans, eux, ont ajouté une phase : un deuxième jeu, où l’on ne prend rien mais où l’on lit l’adversaire. C’est très exactement ce que les jeux de plateau modernes appellent une phase de draft ou de placement, et qui est devenue l’un des ressorts favoris du genre. Il aura fallu, pour l’inventer, ne jamais avoir considéré la position de départ comme allant de soi.

La suite

Nous restons dans la région pour l’épisode suivant, avec le Siam et l’Annam. Le premier joue une variante dont Murray pense qu’elle conserve un état plus ancien que le birman — celui d’avant le déploiement libre. Quant à l’Annam, on y joue deux jeux à la fois : l’un qui ressemble aux échecs indiens, l’autre qui est le jeu chinois, purement et simplement. Et l’on y trouvera un mot magnifique : le sanskrit chaturanga, arrivé jusqu’au khmer, y a été déformé en quelque chose comme « le truc en bois » — parce que les pièces sont en bois, et qu’il fallait bien que ce nom incompréhensible veuille dire quelque chose.

Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.

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