Nimzowitsch raconte : un garçon de six ans à la Bourse

Position du gambit Evans après 4.b4 : les Blancs offrent un pion de l'aile dame
Les Blancs offrent le pion b4. Nimzowitsch conseille de refuser. Un siècle plus tard, tout le monde prend — et le moteur aussi.

Nous terminons le premier chapitre de Mein System par le sermon le plus drôle du livre. Sujet : les joueurs qui, au lieu de développer leurs pièces, partent à la chasse aux pions.

Nimzowitsch commence par une explication psychologique d’une méchanceté parfaite : « le jeune joueur veut donner cours à l’énergie qui sommeille en lui — ce qu’il obtient en scalpant des pions parfaitement inoffensifs — et le joueur plus âgé, eh bien, le joueur plus âgé voudrait tellement montrer combien il est resté jeune au fond. Résultat : ils se cassent la figure tous les deux. »

(Cinquième épisode de la série. Le précédent traitait le centre adverse en criminel à tuer ou à emprisonner.)

Un garçon de six ans à la Bourse

Suit la comparaison qui donne son titre à cet épisode, et qui est un petit chef-d’œuvre de rhétorique. Il pose d’abord que la partie encore non développée est comparable à « un tendre organisme enfantin ». Puis il retourne l’argument contre ses lecteurs :

Que diraient ces messieurs si, un beau matin, ils voyaient surgir dans la salle de la Bourse un garçon d’environ six ans, achetant des actions d’un air sérieux ? Ils éclateraient de rire. Car lorsque nous, gens adultes et « raisonnables », achetons des actions et autres papiers de ce genre, « nous savons fort bien ce que nous faisons » (nous avons sans doute trop d’argent et souhaitons nous en débarrasser, ce à quoi nous réussissons d’ailleurs) — mais qu’est-ce que le garçon ferait d’actions !!!

« Avec exactement le même droit, je demande : qu’est-ce que l’organisme non développé d’une partie ferait d’un ignoble gain de pion ? » Et il enfonce le clou avec une phrase que je trouve, sous la plaisanterie, assez belle : « L’organisme enfantin doit grandir, c’est là son occupation la plus importante. Personne, ni le père, ni la mère, ni le Premier ministre, ne peut grandir à la place du garçon. » Faire des affaires, conclut-il, nous saurons encore le faire plus tard, nous les adultes.

La morale de l’histoire, il l’énonce lui-même en ces termes : « Tu ne joueras jamais pour gagner un pion tant que ton développement est inachevé ! » Avec une seule exception, annonce-t-il — nous y venons.

Comment refuser un gambit

De ce principe, il tire une manière de traiter les gambits : les décliner. Dans le gambit Evans, celui de notre carte, il refuse par 4…Fb6 — plutôt que 4…Fxb4 qui, après 5.c3, obligerait le fou à se promener.

Et il prend soin de démontrer que ce recul ne coûte rien : « Par 4…Fb6, les Noirs n’ont nullement perdu un temps, car le coup 4.b4, que les Blancs ont pu jouer gratuitement — donc sans que les Noirs aient pu développer une pièce entre-temps —, ce coup était improductif au sens du développement. » Improductif, précise-t-il, comme l’est nécessairement tout coup de pion sans lien logique avec le centre. Nous retrouvons la règle de l’épisode 2, appliquée cette fois au camp d’en face.

Pour le gambit du roi, il conseille à l’élève de refuser par 2…Fc5, « ou bien par le simple 2…d6, coup qui est bien meilleur que sa réputation ». Il donne la suite 3.Cf3 Cc6 4.Fc4 Fe6! et note qu’après 5.Fxe6 fxe6 6.fxe5 dxe5, les Noirs ont deux colonnes ouvertes, la f et la d, et se tiennent un peu mieux malgré le pion doublé. Là encore, une remarque qui sonne juste : « si les Blancs vagabondent avec leur fou, les Noirs ont bien le droit d’en faire autant ».

Il admet l’acceptation du gambit du roi, mais à une condition qui vaut d’être notée : 1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 Cf6! — « non pas pour conserver le pion du gambit, mais bien plutôt pour mettre la force du centre blanc à rude épreuve ». Prendre, oui ; garder, non.

L’exception : le pion du centre

Vient alors la section la plus courte du chapitre, et son titre est un ordre : « Prends tout pion central, si cela peut se faire sans grand danger ! »

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Son exemple : 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 Cf6 4.c3?, et maintenant 4…Cxe4! Explication : « le gain idéel que représente la conquête du centre n’est pas payé trop cher par un temps. Il est moins important de garder le pion : c’est le gain idéel, et non le gain matériel, qui compte ici. »

Et il traduit en langage courant, dans une envolée qu’il faut lire jusqu’au bout :

Un gain de pion quelque part sur le côté de l’échiquier ne rend pas heureux ; mais si tu gagnes un pion au centre, alors tu as fait quelque chose — pour ton immortalité. Car tu obtiens par là une possibilité d’expansion là où la bataille fait rage de préférence au stade de l’ouverture, à savoir au centre. De la place pour les coudes, comme les Américains l’aiment. Dans les cas esquissés ci-dessus, laisse tes cavaliers devenir des Américains !!

Ce sont les derniers mots du premier chapitre de Mein System. Deux points d’exclamation. Voilà le manuel d’échecs qu’il voulait écrire.

La transaction

Il donne encore, en diagramme 13, ce qu’il appelle une transaction — une opération où l’on rend quelque chose pour prendre le centre.

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Les Blancs jouent 1.Cxe5 Cxe5 2.d4, fourchette qui récupère la pièce et laisse un centre de pions. On donne un cavalier pour un cavalier et l’on encaisse le centre : c’est le même raisonnement que 4…Cxe4, vu de l’autre côté.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le verdict du moteur coupe ce chapitre en deux, très proprement — et la ligne de partage est celle-là même que Nimzowitsch a tracée.

Sur le pion du centre, il a magnifiquement raison. Son 4…Cxe4! donne aux Noirs près d’un pion d’avance à l’évaluation, là où le sage 4…Fc5 laisserait les Blancs légèrement mieux. Et sa transaction du diagramme 13 rapporte aux Blancs un avantage net. Prendre au centre, c’est bien la bonne décision, et elle l’est pour la raison qu’il donne : ce n’est pas le pion qu’on gagne, c’est la place.

Sur les gambits, en revanche, le siècle lui a donné tort. Son refus de l’Evans par 4…Fb6 laisse les Blancs un peu mieux, tandis que l’acceptation 4…Fxb4 — celle qu’il écarte — donne l’avantage aux Noirs. Même chose au gambit du roi : ses deux façons de décliner, 2…Fc5 et 2…d6, rendent un très léger avantage aux Blancs, alors que 2…exf4, le gambit accepté, vaut plus d’un demi-pion aux Noirs.

Ce n’est pas un accident, c’est toute l’histoire des gambits au XXe siècle : la technique défensive s’est perfectionnée au point que l’initiative achetée par un pion ne suffit plus. Les lignes principales d’aujourd’hui acceptent l’Evans comme le gambit du roi. Nimzowitsch, ici, n’énonce pas une vérité éternelle — il transmet la prudence de son temps, celle d’une génération qui avait vu ce que les attaquants romantiques faisaient d’un tempo d’avance.

Et il faut lui rendre cette justice : sa propre règle le sauve. Ce qu’il dit, au fond, c’est le pion du centre, oui ; le pion du bord, non. Le b4 de l’Evans et le f4 du gambit du roi ne sont pas des pions centraux. Il applique son critère avec rigueur ; c’est l’évaluation des compensations, pas le critère, que le temps a corrigée.

Le livre de cette série en français : Mon système, d’Aron Nimzowitsch, aux éditions Olibris. Le texte allemand de 1925 est dans le domaine public, sa traduction ne l’est pas — elle mérite d’être achetée plutôt que piratée.

Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)
Mon système, tome I : Les éléments — Aron Nimzowitsch (Olibris)

La suite

Le premier chapitre est clos. Le suivant ouvre le vrai sujet du livre, celui par lequel Nimzowitsch a changé la façon dont on regarde un échiquier : la colonne ouverte. On y apprendra comment une colonne naît, ce qu’elle sert vraiment — et pourquoi l’occuper n’est que le début du travail.

Source : le texte allemand de Mein System (1925) et ses parties, publiés sur nimzowitsch.net. Tous les épisodes du feuilleton : Mon système — 1925.

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