
Bref détour par Byzance, et il commence par un ménage à faire. Pendant tout le Moyen Âge, on a cru que les échecs étaient une invention grecque — voire troyenne — et qu’on en trouvait la trace dans les jeux de l’Antiquité. Murray règle la question, et sa manière de le faire est ce qu’il y a de plus intéressant dans ce chapitre.
La preuve par le silence
Il aurait pu se contenter de l’anachronisme. Il fait mieux. Rappelez-vous l’épisode d’ouverture de cette série : Murray y établissait l’ascendance de nos échecs par les mots, en suivant la chaîne chaturanga → chatrang → shaṭranj → ajedrez. Ici, il se sert du même outil en sens inverse. Il examine tout ce que le grec et le latin classiques disent des jeux de plateau, et il constate ceci :
on n’y trouve pas la moindre trace d’une allusion à quoi que ce soit qui ressemble aux caractères essentiels des échecs — si féconds en possibilités d’allusion, de comparaison et de métaphore que ces caractères se sont montrés dans tous les pays qui jouent aux échecs. Il est inconcevable qu’un tel silence ait pu exister dans toute la littérature grecque et latine si l’un des jeux classiques avait présenté ces particularités.
C’est un raisonnement magnifique, et il tient tout entier dans une observation d’usage. Les échecs contaminent la langue de ceux qui y jouent. On dit « faire échec à », « pion dans le jeu de quelqu’un », « coup de maître », « donner sa dame ». Ce n’est pas une particularité française : Murray l’a constaté partout, en arabe, en persan, en sanskrit. Un peuple qui joue aux échecs ne peut pas s’empêcher de s’en servir pour parler d’autre chose.
Or le grec et le latin classiques sont muets. Non pas discrets : muets. Et von der Lasa ajoute l’argument qui achève : si l’un des jeux antiques avait été les échecs, pourquoi les Byzantins auraient-ils eu besoin d’un nom neuf pour le désigner ?
Un mot qui date son propre emprunt
Ce nom neuf, le voici : zatrikion. Il n’existe pas en grec classique, et il ne s’explique par aucune racine grecque — c’est, disent Hyde et Forbes, « simplement un mot barbare ou étranger avec une terminaison hellénique ».
Et il vient de quelque part. Le grec, explique Forbes, n’avait aucune lettre pour rendre le son ch- du persan ; il a pris ce qu’il avait de plus proche, un ζ. Le moyen-perse chatrang donne donc ζατράγκ, puis, par les habitudes de la langue, ζατρίκιον. Et c’est là que la chose devient intéressante : l’arabe shaṭranj, lui, aurait donné tout autre chose — santratz, forme qu’on trouve d’ailleurs chez un auteur bien plus tardif.
Le mot grec porte donc sa date sur lui. Il a été emprunté au persan tant que les Persans disaient encore chatrang — c’est-à-dire, au plus tard, au IXe siècle. C’est la figure en tête de l’article.
Murray, fidèle à lui-même, refuse pourtant d’en conclure trop. Le mot peut être arrivé avant le jeu : « la connaissance de l’existence d’une chose peut précéder son usage d’un intervalle considérable ». Il est très possible que zatrikion soit entré en grec dans un récit de voyage en Perse, longtemps avant qu’on jouât à Constantinople.
« Le chien de Byzance »
Le plus ancien témoignage datable sur les échecs à Byzance n’est pas grec : il est arabe. L’historien at-Tabarī rapporte une correspondance de l’an 802, au moment où Nicéphore monte sur le trône et décide de cesser de payer le tribut que son prédécesseur, l’impératrice Irène, versait au calife. Sa lettre à Hārūn ar-Rashīd est rédigée en termes d’échecs :
De Nicéphore, roi de Byzance, à Hārūn, roi des Arabes. L’impératrice à qui j’ai succédé vous estimait au rang de la Tour et s’estimait elle-même au rang du Pion, et vous payait un tribut que vous auriez dû lui payer. Mais c’était par faiblesse et sottise de femme. Ayant donc lu ma lettre, rendez le tribut qui vous a été versé, et venez vous-même avec de quoi le rembourser. Sinon, l’épée est entre nous et vous.
La réponse du calife est l’une des plus brutales de l’histoire diplomatique. Il ne fait pas rédiger de lettre : il demande un encrier et écrit au dos de celle qu’il vient de lire :
De Hārūn, Commandeur des croyants, à Niqfūr le chien de Byzance. J’ai lu ta lettre, fils d’une infidèle. La réponse est ce que tu verras, non ce que tu entendras.
Il leva le camp le jour même, marcha jusqu’aux portes d’Héraclée, et Nicéphore reprit le paiement du tribut.
Ce qu’il faut voir ici, au-delà du plaisir de lecture : l’empereur écrit en métaphores d’échecs, et il tient pour acquis que le calife les comprendra. Aux deux bouts de la Méditerranée orientale, en l’an 800, la tour et le pion sont des unités de mesure du prestige. Murray signale honnêtement que deux érudits ont douté de l’authenticité de la correspondance ; mais qu’elle soit vraie ou forgée un peu plus tard, elle prouve la même chose sur l’usage du vocabulaire.
Hippocrate soignait la diarrhée aux échecs
Il y a bien, chez l’historien al-Mas’ūdī, l’affirmation que « les Grecs et les Byzantins ont sur ce jeu des théories et des méthodes particulières », et même la mention d’un échiquier rond attribué aux Byzantins. Mais Murray note aussitôt que « la littérature et la tradition grecques sont l’une et l’autre muettes » sur ces prétendus travaux.
Et quand on va voir ce que les manuscrits arabes disent de ces Grecs illustres, on comprend : Hippocrate et Galien y prescrivent les échecs — et Murray glisse, imperturbable, qu’ils y trouvaient « un puissant remède contre la diarrhée et l’érésipèle, qu’ils prescrivirent avec succès ». Aristote, lui, figure parmi les inventeurs présumés du jeu. Et l’on raconte que Galien, croisant un ami qui venait d’acheter une ferme avec ses gains aux échecs, se serait écrié : « Quelle belle chose que les échecs, et comme c’est profitable ! »
Verdict de Murray, en six mots : « Pure fiction, le tout, bien entendu. » On tient là, en miniature, un mécanisme qu’on retrouvera souvent : quand un jeu s’installe et qu’on veut lui donner de la dignité, on lui fabrique des ancêtres prestigieux. Les Arabes ont eu besoin de Grecs ; ils s’en sont procuré.
L’empereur joue, son garde du corps l’interdit
Il faut attendre le XIIe siècle pour un emploi de zatrikion qu’on puisse dater sûrement, et il vient d’une source de premier ordre. Dans l’Alexiade, la princesse Anne Comnène décrit les délassements de son père, l’empereur Alexis :
Il avait certains amis familiers avec lesquels il jouait aux échecs, un jeu qui fut découvert dans le luxe des Assyriens, et qui nous a été apporté de là.
Notez le réflexe : le jeu est oriental, et il est associé au luxe. C’est une constante byzantine — Murray relève ailleurs une liste où les échecs figurent aux côtés des eunuques et autres raffinements persans, et il lâche : « ils n’ont probablement jamais été en plus mauvaise compagnie. »
Et c’est ici que l’histoire se noue. Car voici ce que Murray remarque, sans y insister :
Le goût de l’empereur Alexis pour les échecs a peut-être été la cause d’une hostilité puissante et amère contre le jeu. Il est du moins singulier de constater que la première dénonciation ecclésiastique des échecs de la part de l’Église d’Orient fut prononcée par Jean Zonaras — qui, après avoir occupé le poste de commandant de la garde du corps de l’empereur, se retira comme moine au monastère du mont Athos.
L’homme qui a veillé sur le corps d’Alexis Comnène finit ses jours à l’Athos et y écrit la première condamnation des échecs de l’Église grecque. On aimerait connaître le fond de cette affaire.
Condamnés par une loi qui parlait des dés
Et voici le mécanisme, qui est le vrai sujet de cet épisode. L’Église n’a jamais légiféré sur les échecs. Elle avait légiféré, bien avant, contre les dés. Les Canons apostoliques, repris par le concile in Trullo en 680, sont sans ambiguïté :
Un évêque, un prêtre ou un diacre adonné aux dés devra ou bien y renoncer, ou bien être déposé. […] Il en va de même pour les laïcs.
Restait à savoir quels jeux tombaient sous le mot. Zonaras tranche, et son commentaire sur le quarante-deuxième canon est d’une brièveté redoutable : puisqu’il y a des évêques et des clercs « qui s’écartent de la vertu et jouent aux échecs, ou aux dés, ou boivent avec excès », la règle ordonne qu’ils cessent ou soient exclus.
Relisez l’énumération : les échecs, les dés, la boisson. En une virgule, un jeu de pure combinaison se retrouve rangé avec l’ivrognerie, au titre d’une loi qui visait les jeux d’argent. Et le même accident se produit en Occident : nous verrons le cardinal Damiani soutenir, dans une lettre de 1061, que l’interdiction de l’alea s’étend aux échecs, et l’Église latine le suivre longtemps.
Il y a là une ironie que je ne peux pas laisser passer. Souvenez-vous du texte persan de l’épisode précédent : il vantait le chatrang précisément parce qu’il ne dépend que de l’intelligence, et Wajūrgmitr ripostait aux échecs par un jeu de dés, comme on répond à la raison par le hasard. Cinq siècles plus tard, à Constantinople, les échecs sont condamnés comme s’ils étaient ce jeu de dés-là. La seule qualité dont ils étaient fiers ne leur a servi à rien : personne n’avait pris la peine de définir les mots.
Murray en tire une conséquence documentaire, et elle est fine : si l’on trouve si peu de mentions des échecs dans l’Empire d’Orient, c’est peut-être « en partie à cause de l’intolérance de l’Église ». Le silence grec du XIIe siècle n’est donc pas de même nature que celui de l’Antiquité. L’un prouve une absence ; l’autre est fabriqué.
Ce qu’on dit aujourd’hui
L’histoire du zatrikion se termine mal, et sa fin a laissé une trace là où on ne l’attendrait pas.
Constantinople tombe en 1453 ; les Grecs deviennent un peuple sujet ; le zatrikion — quelles qu’aient été ses règles propres, que nous ne connaîtrons jamais — tombe en désuétude, et son nom même passe à l’oubli. On continue de jouer, mais aux échecs turcs, ceux de la puissance dominante. Un nouveau nom apparaît, décalqué du turc shatranj.
Et voici la trace. Il existe dans les livres d’ouvertures un nom que les joueurs emploient encore aujourd’hui sans savoir d’où il vient : la « défense grecque », donnée par Allgaier, d’après l’usage des joueurs viennois, aux défenses en fianchetto — celles où l’on développe le fou sur la grande diagonale. Pourquoi « grecque » ? Murray donne la réponse : parce que le fianchetto est un trait caractéristique des échecs turcs, et que les Grecs, sous la domination ottomane, jouaient à la turque.
Autrement dit, un nom d’ouverture conserve, à l’insu de tous, le souvenir d’une occupation. Le mot grec pour le jeu a disparu ; ce qui a survécu, c’est la manière de jouer que les Grecs avaient prise à ceux qui les avaient conquis — et l’Europe l’a rebaptisée de leur nom.
La suite
Nous en avons fini avec les chemins de traverse. Le prochain épisode entre dans le cœur du livre, et dans ce que Murray a de plus personnel : les manuscrits arabes. Des centaines de pages, des dizaines de codex, des joueurs dont on connaît le nom et le style — et un homme qui, pour les lire, avait dû apprendre l’arabe. Nous verrons ce qui a survécu, par quel miracle, et ce que Murray a dû faire pour l’atteindre.
Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.