
Deuxième épisode de Capablanca raconte, la série où je reprends en français le manuel que le champion du monde cubain publia en 1921. Après les mats élémentaires, il enchaîne sur ce qui paraît le plus petit sujet du monde — un pion de plus — et qui est en réalité l’un des plus profonds du jeu.
Le plus petit avantage qui soit
Un pion. C’est le moindre gain matériel qu’on puisse obtenir dans une partie d’échecs, et Capablanca ouvre le chapitre en affirmant qu’il suffit souvent à gagner — même quand il ne reste plus rien d’autre sur l’échiquier que les deux rois. Voilà pour la promesse. La suite du chapitre est consacrée à la nuance, qui est de taille : ce pion ne gagne que si le roi sait l’accompagner.
La règle qu’il énonce tient en une ligne, et je la donne telle qu’il la formule : le roi doit précéder son pion, avec au moins une case libre entre les deux. Et son corollaire, plus brutal : si le roi adverse se tient directement devant le pion, la partie est nulle. Deux positions suffisent à tout comprendre.
Quand un pion ne suffit pas
Les Blancs jouent, et ne gagneront pas. Le roi noir est devant le pion, et il va y rester.
La consigne de Capablanca pour les Noirs est double, et c’est la seconde moitié qui fait la difficulté. Garder le roi directement devant le pion ; et quand c’est impossible — c’est exactement le cas ici, parce que le roi blanc en d2 surveille la case e3 — alors se placer devant le roi blanc.
D’où ce qui ressemble à une partie de miroir : 1.e3 Re5 2.Rd3 Rd5. Ce deuxième coup noir est le pivot de toute la finale ; n’importe quel autre perdrait. Le roi noir ne peut pas rejoindre le pion, alors il se porte aussi loin que possible en avant, et face au roi blanc.
La suite répète le motif à chaque poussée : 3.e4+ Re5 4.Re3 Re6 5.Rf4 Rf6. Le roi blanc monte, le roi noir se replante devant lui. Puis 6.e5+ Re6 7.Re4 Re7 8.Rd5 Rd7 9.e6+ Re7 10.Re5 Re8 11.Rd6 Rd8.
Et là, plus rien. Si les Blancs poussent, le roi noir passe devant le pion. S’ils reculent leur roi, le roi noir revient au contact. Il ne reste qu’une tentative, et elle se retourne contre son auteur : 12.e7+ Re8 13.Re6 — pat. J’ai vérifié : les Noirs n’ont alors aucun coup légal. Le pion le plus avancé possible, le roi le mieux placé possible, et la partie est nulle.
Quand il suffit
Même matériel, même pion, et cette fois les Blancs gagnent. La différence tient à une chose : le roi blanc est en avant de son pion, pas derrière.
La méthode se résume à une discipline, et elle est contre-intuitive : avancer le roi aussi loin que la sûreté du pion l’autorise, et ne pousser le pion que lorsque sa propre sécurité l’exige. Dans toute la variante qui suit, le pion ne bougera que trois fois. Le roi fait tout le reste.
1.Re4 Re6. Les Noirs barrent la route au roi blanc, qui ne peut plus progresser ; il est donc contraint de pousser, pour forcer l’adversaire à céder du terrain. 2.e3 Rf6 3.Rd5 Re7.
Ici Capablanca ouvre une parenthèse instructive : si les Noirs avaient joué 3…Rf5, les Blancs auraient été obligés de pousser le pion, car avancer le roi aurait permis …Re4, qui gagne le pion. C’est exact — avec une nuance qu’il ne précise pas et que le calcul révèle : la poussée 4.e4+ est un échec, et ce n’est pas tout à fait le seul coup qui tienne, puisque 4.Rd4 garde aussi le pion. Mais Rd4 recule, et Capablanca écrivait « sans avancer son roi ». Au mot près, il a raison.
Comme les Noirs n’ont pas joué cela, les Blancs n’ont aucune raison de pousser : ils continuent de gagner du terrain. 4.Re5 Rd7 5.Rf6 Re8. Le pion est maintenant trop loin derrière ; on le fait avancer sous la protection du roi : 6.e4 Rd7 7.e5 Re8.
Et voici le moment critique, celui que tout débutant rate. 8.Re6, et surtout pas 8.e6, qui annulerait sur-le-champ : après 8.e6 Rf8 9.e7+ Re8 10.Re6, c’est pat — la position de l’exemple précédent, trait pour trait. Vérifié aussi.
Après 8.Re6 Rf8 9.Rd7, le roi noir doit s’écarter, et le pion marche jusqu’à la huitième rangée en étant couvert à chaque pas. La dame tombe, et c’est fini.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Ce que Capablanca décrit sans le nommer porte un nom : l’opposition. Deux rois face à face, séparés par un nombre impair de cases, et celui qui doit jouer recule. C’est le mécanisme entier de l’exemple 5, et il consacrera plus loin dans le livre une section entière à la notion — il a délibérément choisi de la faire sentir avant de la nommer, ce qui reste une bonne façon de l’enseigner.
Cette finale, roi et pion contre roi, est aujourd’hui entièrement résolue : les bases de finales donnent le verdict de n’importe laquelle de ses positions, sans exception ni discussion. Ce qui n’a pas vieilli d’un jour, en revanche, c’est la méthode — pousser le roi d’abord, le pion en dernier — parce qu’elle, on peut l’appliquer à l’échiquier sans ordinateur.
Si vous prenez la série en route, le premier épisode pose l’ouvrage, la question des droits et les trois mats élémentaires.
La suite
Le prochain épisode aborde les finales de pions proprement dites : plusieurs pions de chaque côté, la course à la promotion, et la question qui décide de tout — lequel arrive le premier.

