Capablanca raconte : les finales de pions

Capablanca raconte — les finales de pions : roi blanc en e6, pions f5 et g6, roi noir en f8 et pion g7
Deux pions contre un : les Blancs jouent, et le coup naturel ne gagne pas.

Troisième épisode de Capablanca raconte. Après les mats élémentaires et la promotion du pion, le champion du monde aborde les finales de pions — et change de ton.

Il l’annonce d’ailleurs sans détour : à partir d’ici, il donnera moins d’explications, au lecteur de travailler. Et il ajoute une phrase que peu d’auteurs de manuels oseraient écrire — qu’on n’apprend pas à bien jouer dans un livre : le livre guide, le reste s’acquiert auprès d’un professeur, ou par une longue et amère expérience. En 1921 comme aujourd’hui, c’est probablement le conseil le plus honnête du chapitre.

Quatre positions, et une idée par position.

Deux pions contre un : ne pas pousser trop tôt

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Les Blancs jouent. Le coup qui vient à l’esprit, 1.f6, ne gagne pas — et la raison est délicieuse. Il ne perd pas parce que les Noirs prendraient le pion : 1…gxf6 perdrait effectivement. Il échoue parce que les Noirs refusent de prendre et jouent 1…Rg8 !

Ensuite, rien ne marche. 2.fxg7 Rxg7 rend la finale nulle, on l’a vue dans l’épisode précédent. 2.f7+ Rf8 laisse un pion que les Blancs ne pourront jamais promouvoir sans le perdre. Et 2.Re7 gxf6 3.Rxf6 Rf8 annule tout autant.

La solution commence donc par le roi, pas par le pion : 1.Rd7 ! Rg8 2.Re7 Rh8. Maintenant seulement, 3.f6 — et cette fois les Noirs sont perdus dans les deux cas. Si 3…Rg8, alors 4.f7+ Rh8 5.f8=D mat. Et sur 3…gxf6, la marche est réglée : 4.Rf7 f5 5.g7+ Rh7 6.g8=D+ Rh6 7.Dg6 mat.

Le même pion, le même coup — deux coups plus tard, et tout change.

Le pion qu’on donne

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Capablanca prévient d’emblée que les poussées immédiates ne mènent nulle part : ni 1.f5, ni 1.g5, car les Noirs répondent …g6 et annulent. Il glisse au passage le mot qui explique tout — l’opposition — en précisant qu’il l’expliquera plus loin. Il préfère la faire sentir avant de la nommer.

Le gain commence donc, encore, par le roi : 1.Re4 Re6 2.f5+ Rf6 3.Rf4 g6 4.g5+ Rf7 5.f6 Re6 6.Re4 Rf7 7.Re5 Rf8.

Et voici le coup qui déroute tout le monde. Les Blancs ne peuvent pas promouvoir le pion f. Alors ils le donnent : 8.f7 ! Rxf7. On abandonne volontairement un pion sur deux pour gagner l’autre — et avec lui la partie. Le roi blanc part alors en tournée : 9.Rd6 Rf8 10.Re6 Rg7 11.Re7 Rg8 12.Rf6 Rh7 13.Rf7 Rh8 14.Rxg6.

Il reste un piège, et Capablanca le signale. Après 14…Rg8, il faut jouer 15.Rh6 ! et non 15.Rf6, qui laisserait 15…Rh7 16.g6+ Rh8, et là plus rien ne gagne : 17.Rf7 est pat, et 17.g7+ Rh7 abandonne le pion. J’ai vérifié les deux. La suite juste est 15.Rh6 Rh8 16.g6 Rg8 17.g7 Rf7 18.Rh7, et la dame arrive.

Cette finale « en apparence si simple », écrit-il, doit montrer au lecteur l’énormité des difficultés qui subsistent quand il ne reste presque plus rien sur l’échiquier — face à un adversaire qui sait se défendre.

Trois pions contre deux : lequel pousser ?

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Ici les Blancs gagnent en avançant n’importe lequel de leurs trois pions. Mais Capablanca en profite pour donner une règle générale, à appliquer chaque fois que rien ne s’y oppose : pousser le pion qui n’a pas de pion en face de lui.

Ici, c’est le pion f — les deux pions noirs sont en g7 et h7. D’où 1.f5 Re7 2.Re5 Rf7 3.g5 Re7 4.h5, et en enchaînant sur g6 on retombe sur une finale déjà connue. Toutes les tentatives noires ramènent au même : sur 1…g6, 2.f6 ; sur 3…g6, 4.f6. Le pion libre d’opposition ouvre la brèche, les autres suivent.

Des pions sur les deux ailes

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Dernière position, et nouvelle règle : quand les pions sont répartis des deux côtés, on agit tout de suite là où l’on est le plus fort. Les Blancs ont deux pions contre un à l’aile roi ; c’est donc là que tout se joue.

1.g4 — le pion sans opposition, fidèle à la règle précédente. 1…a5 : les Noirs se lancent de l’autre côté. Faut-il les arrêter ? Ici les deux méthodes gagnent, mais la règle est de stopper l’avance quand le roi adverse est loin. Donc 2.a4 Rf6 3.h4 Re6 4.g5 Rf7 5.Rf5 Rg7 6.h5 Rf7 7.Re5.

Et c’est le moment de traverser : le roi blanc part chercher le pion noir de l’aile dame, pendant que ses deux pions se défendent tout seuls. Si les Noirs tentent 6…h6, alors 7.g6 et les deux pions se gardent mutuellement — le roi est libre. Capablanca conclut par une remarque de comptable : sur 3…Rg6, un simple décompte de coups montre que les Blancs vont chercher le pion en a5 et font dame bien avant les Noirs.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Les deux règles de ce chapitre — pousser le pion sans vis-à-vis, agir là où l’on est le plus fort — sont passées telles quelles dans tous les manuels modernes. On dit aujourd’hui « créer un pion passé » là où Capablanca dit « le pion qui n’a pas de pion en face » ; c’est la même idée, avec cent ans de vocabulaire en plus.

Ce qui a changé, c’est la certitude. Ces positions à cinq ou sept pièces sont aujourd’hui entièrement résolues, et une machine annonce le verdict sans discuter. Mais aucune machine ne vous dira pourquoi il faut donner le pion f au 8e coup — et c’est précisément ce que ce chapitre enseigne.

La suite

Le prochain épisode quitte les finales pour le milieu de partie : les positions gagnantes, celles où un coup renverse tout.

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