
Nous quittons l’Asie orientale et nous remontons vers l’ouest. Cap sur la Perse des rois sassanides — le pays par lequel le jeu est passé pour venir jusqu’à nous, et dont nous parlons la langue chaque fois que nous disons « échec et mat ».
La plus ancienne phrase de toute la littérature
Murray ouvre son chapitre persan par une citation, et il la présente d’une formule qui ne laisse pas d’échappatoire : « ainsi va la plus ancienne référence aux échecs de toute la littérature ». La voici, tirée du Kārnāmak, roman en moyen-perse consacré à Ardashir, fondateur de la dynastie sassanide :
Il lui commanda d’accompagner ses fils et ses chevaliers à la chasse et aux jeux de balle. Artakhshir le fit, et avec l’aide de Dieu il devint plus vaillant et plus habile qu’eux tous au jeu de balle, à l’équitation, aux échecs (chatrang), à la chasse et aux autres talents.
Je dois ici une rectification à qui a lu l’épisode consacré à Subandhu. J’y écrivais que la phrase aux grenouilles était la plus ancienne du monde à parler d’échecs ; c’était contredire Murray sans le savoir, puisqu’il donne ici ce titre au texte persan. La vérité honnête est que les deux se disputent la place : le Kārnāmak est daté « probablement des environs de 600 », et un spécialiste estime la référence « au plus de cinquante ans plus ancienne » que les mentions indiennes. Deux témoins, deux langues, à peu près le même instant. L’épisode 4 a été corrigé en conséquence.
Et Murray note bien ce que la citation implique sans le dire : elle range les échecs parmi les accomplissements d’un prince, au même rang que l’équitation et la chasse. Pour qu’un romancier écrive cela, il faut que le jeu soit déjà installé, connu de tous, et prestigieux.
« Payez-moi tribut »
Le second texte est bien plus riche, et c’est une histoire. Le Chatrang-nāmak, « le livre du chatrang », est un court roman en pehlvi que Nöldeke place, avec prudence, dans les premiers siècles de l’islam. Il raconte comment les échecs sont arrivés en Perse, sous le règne de Khusraw Ier. Cela commence ainsi :
Il est rapporté que sous le règne de Khusraw, Dēwasarm, le grand souverain de l’Inde, conçut le chatrang avec seize pièces d’émeraude et seize de rubis, afin d’éprouver la sagesse des hommes d’Iran, et aussi par intérêt personnel. Avec le jeu il envoya 1 200 chameaux chargés d’or, d’argent, de joyaux, de perles et de vêtements, et 90 éléphants […]. Il avait de plus écrit ceci dans une lettre : « Puisque vous portez le nom de Roi des rois et que vous régnez sur nous tous, il convient que vos sages soient plus sages que les nôtres : si vous ne pouvez découvrir l’interprétation du chatrang, payez-nous tribut et redevance. »
Le Roi des rois demande trois jours. Pendant trois jours, aucun sage d’Iran ne trouve. Le troisième, un homme se lève — Wajūrgmitr, de la maison de Bōkhtak — et prononce une phrase que je trouve d’un culot magnifique : s’il n’a rien dit jusque-là, explique-t-il, c’est « afin que vous et tout habitant de l’Iran sachiez que je suis le plus sage de tout le peuple d’Iran ». Puis il annonce le programme : il va résoudre l’énigme, prendre le tribut — et fabriquer autre chose que Dēwasarm ne saura pas résoudre, pour prendre le tribut en double.
Il tient parole. Il explique le jeu à l’envoyé indien — « Dēwasarm a façonné ce chatrang à la ressemblance d’une bataille », avec deux souverains, les tours à droite et à gauche, le conseiller en chef des champions, l’éléphant en chef de l’arrière-garde, le cheval en chef de la cavalerie, les fantassins à l’avant — puis gagne douze parties d’affilée contre lui.
La riposte : un jeu de hasard, et un sermon
Reste la vengeance. Que fabrique Wajūrgmitr pour renvoyer le défi ? Un jeu qu’il baptise Nēw-Artakhshīr en l’honneur d’Ardashir, et que nous connaissons sous le nom de nard — l’ancêtre du trictrac et du backgammon.
Voilà le geste qui donne à ce texte tout son sel : à un jeu de pure raison, la Perse répond par un jeu de pur hasard. Et pour que la riposte soit complète, Wajūrgmitr ne se contente pas de l’inventer : il en fait une cosmologie. Chaque élément du jeu reçoit sa signification, et il les énumère devant la cour :
- le plateau est fait « à la ressemblance de la terre » ;
- les trente pions sont les trente jours et nuits du mois — quinze blancs pour le jour, quinze noirs pour la nuit ;
- leur mouvement imite « le mouvement des constellations et la révolution du firmament ».
Puis il passe aux dés, et c’est là que cela devient extraordinaire. Chaque face reçoit un article de doctrine.
Le un, parce qu’Ohrmazd est un, et qu’il a créé tout ce qui est bon. Le deux, à la ressemblance du ciel et de la terre. Le trois, parce que les bonnes pensées portent sur les paroles, les œuvres et les pensées. Le quatre, parce qu’il y a quatre humeurs dont l’homme est formé, et parce que les points du monde sont quatre. Le cinq, parce qu’il y a cinq lumières : le soleil, la lune, les étoiles, le feu, et la lumière qui vient du ciel. Le six, parce que la création du monde s’est faite aux six temps du Gāhānbār.
Il termine par la mort et la résurrection : quand tous les pions sont sortis, cela ressemble aux hommes qui doivent tous quitter ce monde ; et quand on les range à nouveau, cela ressemble à la résurrection, « car tous les hommes sont rendus vivants ». Un jeu de dés changé en catéchisme complet, de la Genèse au Jugement.
La suite est expéditive : Wajūrgmitr part pour l’Inde avec douze mille chevaux arabes ornés d’or et de perles et douze mille jeunes gens ; Dēwasarm demande quarante jours ; aucun sage de l’Inde ne trouve ; et le tribut est encaissé en double, comme annoncé.
« La victoire s’obtient par l’intelligence »
Le texte ne se referme pas sur l’anecdote. Il livre, en dernier lieu, ce qu’il appelle l’interprétation du chatrang — c’est-à-dire une petite morale du jeu, et c’est à ma connaissance la première jamais écrite :
L’interprétation du chatrang est celle-ci : que l’intelligence y est reconnue comme l’arme essentielle, en vertu de quoi, comme l’ont dit certains sages, « la victoire s’obtient par l’intelligence ». Le principe du jeu au chatrang est de veiller et de s’efforcer de conserver ses propres pièces, de se donner beaucoup de peine pour pouvoir enlever celles de l’adversaire, et, dans le désir d’enlever les pièces de l’adversaire, de ne pas jouer un jeu déloyal.
Trois préceptes, donc : gardez vos pièces, travaillez à prendre celles d’en face, et ne trichez pas. Le troisième n’a rien à faire dans un manuel de jeu — et c’est justement pour cela qu’il y est. Nous avons déjà vu, à l’épisode consacré aux quatre décisions de l’inventeur, que le Chatrang-nāmak louait le jeu parce qu’il « ne dépend que de l’intelligence ». Voici la phrase entière, et elle est plus riche : ce n’est pas seulement une réclame pour un jeu sans dés, c’est une règle de conduite.
Faut-il croire un mot de tout cela ?
Non, et Murray ne s’y trompe pas une seconde. Le texte est bien postérieur aux événements qu’il raconte, et son verdict tombe en deux phrases sèches : « L’ambassade en Inde est une pure invention. » Quant à l’exploit de Wajūrgmitr : « Découvrir les coups des pièces et les règles du jeu par la seule étude du plateau et des pièces, c’est faire quelque chose de miraculeux. » On ne saurait mieux dire — n’importe qui ayant essayé de deviner les règles d’un jeu inconnu à partir du matériel en conviendra.
Les noms eux-mêmes ne tiennent pas. Le roi indien s’appelle Dēwasarm, ce qui répond bien à un nom sanskrit — mais on ne voit pas d’où l’auteur l’aurait tiré, et Nöldeke hasarde qu’il pourrait s’agir d’une déformation de Dabshalīm, le roi du Kalīla wa Dimna. Autrement dit : le roi de l’Inde de notre histoire serait peut-être le roi de l’Inde d’une autre histoire, mal recopié.
Ce qui subsiste, une fois le conte évaporé, c’est la tradition simple : les échecs sont entrés en Perse sous le règne de Nūshīrwān. Et sur ce point il y a un témoin bien plus sobre, al-Mas’ūdī, qui écrit en 947 à propos de ce règne une phrase que j’ai relue deux fois pour le plaisir :
Il avait fait venir de l’Inde le livre Kalīla wa Dimna, le jeu d’échecs, et une teinture noire appelée hindī, qui teint les cheveux jusqu’à la racine d’un noir brillant et durable.
Un recueil de fables, un jeu et de la teinture pour cheveux : voilà les échecs remis à leur place, dans un bordereau d’importations. Et notez le sens du courant — le roi de Perse a fait venir les échecs. Il n’a pas été défié : il a passé commande. Toute la légende consiste à transformer un acheteur en assiégé.
Murray reprend pourtant le texte à ses prédécesseurs, qui l’avaient écarté comme un simple doublon en prose du Shāhnāma. Son argument est celui d’un homme qui sait séparer deux questions. Comme récit historique, le Chatrang-nāmak ne vaut rien. Comme document sur le jeu, il est irremplaçable :
Le roman a une certaine importance comme étant le premier ouvrage que nous possédions à jeter quelque lumière sur la nature ou la nomenclature des échecs. Nulle part ailleurs nous ne pouvons établir les noms des pièces en Perse avant qu’elle fût engloutie dans l’islam ; nulle part ailleurs nous ne pouvons apprendre avec certitude que le chatrang persan était un jeu d’adresse à deux joueurs.
C’est une leçon de méthode, et elle vaut bien au-delà des échecs : un texte peut mentir sur ce qu’il raconte et dire vrai sur ce qu’il suppose. Dēwasarm et ses quatre-vingt-dix éléphants sont un conte ; mais pour écrire ce conte, il fallait connaître les noms des pièces, et il fallait que le jeu se jouât à deux, sans dés, avec un conseiller à côté du roi. Ces choses-là, l’auteur ne les invente pas : il les tient pour évidentes, et c’est précisément ce qui les rend fiables.
Le tableau en tête de cet article est le fruit de ce raisonnement. Ces six noms — shāh, farzīn, pīl, asp, rukh, piyādah — nous viennent d’un roman où tout le reste est faux. Et trois d’entre eux sont encore dans notre bouche : le rukh est devenu notre roc puis notre tour, le pīl est devenu l’alfil puis le fou, et le shāh est resté l’échec.
Ce qu’on dit aujourd’hui
Toute l’histoire repose sur une idée : les échecs viennent d’abord, et le nard est inventé en réponse. C’est ce qui rend le récit satisfaisant — le sage persan rend coup pour coup.
Or l’ordre est exactement inverse. Les jeux de parcours à dés sont bien plus anciens que les échecs — nous l’avions déjà vu à l’épisode de l’ashtāpada, où le plateau de soixante-quatre cases servait à un jeu de dés des siècles avant qu’on y range deux armées. Et l’archéologie a tranché depuis : le Jeu royal d’Ur, exhumé des tombes de Mésopotamie, est un jeu de parcours de la famille du backgammon, et il a environ quatre mille six cents ans. Ses règles ont même été retrouvées, sur une tablette cunéiforme, et reconstituées dans les années 1980 par un conservateur du British Museum.
Autrement dit : quand Wajūrgmitr prétend inventer le nard pour river son clou au roi de l’Inde, il « invente » un jeu déjà vieux de trois mille ans. La légende a interverti les âges — comme toujours, parce que ça fait une meilleure histoire. Et il y a quelque chose de très juste, malgré tout, dans cette invention truquée : c’est bien le hasard qui est venu avant le calcul, dans l’histoire des jeux comme dans celle des hommes.
La suite
La même histoire a une seconde version, en vers cette fois, et infiniment plus célèbre : celle que Firdawsī a mise dans le Shāhnāma, le Livre des rois, achevé en 1011. Le prochain épisode les compare — car le poète a changé beaucoup de choses. Toute la seconde moitié, le nard et sa cosmologie, a purement et simplement disparu. Et sur un point, curieusement, c’est le poète qui est le plus sobre des deux : là où le roman donnait des pièces d’émeraude et de rubis, Firdawsī met de l’ivoire et du teck. Murray fait remarquer que, sur ce point précis, c’est probablement le prosateur qui a raison.
Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.