Murray raconte : la même légende, racontée deux fois

Firdawsi — Tableau comparant les deux versions de la légende : le Chatrang-nāmak en prose et le Shāhnāma en vers
Les deux récits de la même légende, ligne à ligne. Le poète, sur un point au moins, est le plus sobre des deux.

La belle histoire de l’épisode précédent — le roi de l’Inde qui met la Perse au défi de deviner les règles des échecs — a une seconde version. Elle est en vers, elle date de l’an mil, et elle est infiniment plus célèbre : c’est celle que Firdawsī a placée dans le Shāhnāma, le Livre des rois, l’épopée nationale de la Perse.

Comparer les deux est instructif, parce que les écarts ne sont jamais innocents. Ce qu’un conteur change, c’est ce qu’il croit que son public attend.

Le poète est le plus sobre des deux

On s’attendrait à ce que le versificateur en rajoute. C’est l’inverse. Là où le roman en prose donnait seize pièces d’émeraude et seize de rubis, Firdawsī se contente de « l’ivoire poli d’un côté, le teck de l’autre ». Le poète a dégonflé le trésor.

Et Murray note, non sans malice, que sur ce point précis c’est probablement le prosateur qui a raison : le rouge et le vert « ont apparemment toujours été les couleurs favorites des pièces en Inde ». Le détail qui sonne le plus faux est le plus vraisemblable ; celui qui sonne raisonnable est une invention de poète.

Il y a d’ailleurs, en note de bas de page, une hypothèse que Murray lance et n’exploite pas, et qui m’a fait rêver. Des sources persanes mentionnent un jeu d’échecs réel, taillé dans le rubis, dont la plus petite pièce était estimée à trois mille dinars d’or. Murray se demande :

Se pourrait-il que l’histoire de l’ambassade de l’Inde soit née de l’existence de ce jeu d’échecs ?

Autrement dit : il y avait dans un trésor royal un échiquier fabuleux dont personne ne savait plus d’où il venait, et l’on aurait inventé une ambassade pour l’expliquer. Les objets aussi produisent des légendes.

Ce que le poète a ajouté

Trois choses, et elles sont toutes des gains de romancier.

Une adresse. L’ambassadeur ne vient plus d’une Inde vague : il vient de Kanūj. Le détail paraît décoratif ; Macdonell fait remarquer qu’il est « très heureux », car Kanūj — le sanskrit Kānyakubja — est précisément la ville où, peu après le règne de Nūshīrwān, Bāṇa situe les échecs. C’est exactement le roi et la ville de notre épisode sur les premières mentions indiennes. Le poète a mis, sans le savoir, la bonne adresse sur l’enveloppe.

Un enjeu à double sens. Chez le prosateur, la menace était simple : devinez, ou payez. Firdawsī en fait un pari symétrique — si vos sages trouvent, nous vous paierons volontiers le tribut que vous nous réclamez ; s’ils échouent, cessez de nous en réclamer, et payez-nous le vôtre. Avec cette justification, qui est le vrai sujet de tout le récit :

car la sagesse est plus excellente que tout ce dont l’homme puisse se vanter.

Et du travail. C’est le changement que je préfère. Chez le prosateur, Wajūrgmitr résout l’énigme par sa seule sagesse innée, d’un bloc, presque par magie. Chez Firdawsī, Buzurjmihr — « qui jusque-là s’était tenu à l’écart » — emporte le jeu chez lui et y passe un jour et une nuit d’expérimentation avant de le percer. Le sage n’est plus un oracle : c’est quelqu’un qui essaie des coups sur sa table de cuisine jusqu’à ce que ça marche. On a gagné un héros.

Le plus ancien rangement des pièces jamais mis en vers

Vient alors le morceau que je voulais vous montrer. Buzurjmihr convoque l’ambassadeur, lui fait répéter les termes du défi, et range l’armée devant lui. Firdawsī décrit l’opération, et c’est joli :

Il plaça le roi au centre, et à sa droite et à sa gauche les rangs de l’armée, les braves fantassins à l’avant, le prudent vizir auprès du roi pour le conseiller dans la bataille ; à côté du roi et du vizir, les éléphants, tous deux observant la bataille ; puis les chevaux, montés par deux cavaliers experts ; enfin, aux deux extrémités, les rukhs, tous deux rivaux, et prêts pour la bataille à droite et à gauche.

Prenez la peine de suivre. Roi au centre ; vizir à côté ; éléphants à côté d’eux ; chevaux ensuite ; rukhs aux deux bouts ; fantassins devant. Posez cela sur un échiquier :

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En jaune le roi et son vizir, en vert les éléphants, en rouge les chevaux, en bleu les rukhs. C’est exactement notre première rangée, à ceci près que la dame s’appelait encore conseiller. Le poème est un diagramme.

Et il faut mesurer ce que cela vaut comme document. Nous n’avons, pour la Perse, aucun échiquier, aucune partie notée, aucun traité. Nous avons quatre vers d’une épopée, et ils suffisent à reconstituer la position de départ sans ambiguïté. Firdawsī décrivait un décor ; il nous a laissé une source.

Ce que le poète a perdu

La seconde moitié du récit, en revanche, a été massacrée. Souvenez-vous : chez le prosateur, la riposte persane était le nard, et Wajūrgmitr en expliquait chaque élément — le plateau qui figure la terre, les trente pions qui sont les trente jours et nuits, les six faces du dé qui portent chacune un article de la foi, et pour finir la mort et la résurrection. C’était le plus beau morceau du texte.

Chez Firdawsī, tout cela a disparu. Il garde le nom du jeu, il garde la riposte, il garde l’ambassade triomphale en Inde — mais de la cosmologie, pas un mot. Et lorsqu’il faut décrire le jeu lui-même, cela donne ceci : deux dés d’ivoire ; une armée « semblable à celle des échecs » ; huit maisons ; deux rois puissants qui se déplacent « sans jamais recevoir de dommage » ; et, quand deux hommes d’un camp en surprennent un tout seul, celui-là est perdu.

Murray, poliment, appelle cela « un autre jeu d’origine et de disposition incertaines ». En clair : le poète nomme le nard mais ne sait pas le décrire. Il en connaît une bribe — cette histoire de pion isolé qu’on capture à deux est bien la règle du trictrac — et brode le reste. Là où le prosateur savait de quoi il parlait, le poète fait illusion.

C’est un renseignement en soi, et il est assez triste : entre le VIIIe siècle et l’an mil, la belle allégorie du nard s’était perdue. On avait gardé l’histoire ; on avait oublié pourquoi elle valait la peine d’être racontée.

Pourquoi cette histoire existe

Reste la question qu’on ne pose jamais devant une légende : à quoi sert-elle ? Murray, en refermant le chapitre, donne la réponse en deux phrases, et elles éclairent tout.

Le Shāhnāma, rappelle-t-il, est « le premier grand ouvrage dans lequel le persan revint au premier plan après une période d’éclipse » — l’éclipse étant la conquête arabe. Firdawsī écrit dans la langue d’un peuple vaincu, trois siècles après la défaite, et il « donne de nouveau voix aux aspirations des Persans ». Puis Murray ajoute cette phrase, qui n’est pas d’un historien des jeux mais d’un historien tout court :

Comme il est si souvent arrivé dans l’histoire, la race vaincue sur le champ de bataille devint la victorieuse dans les années de paix qui suivirent.

Voilà pourquoi cette histoire existe, et pourquoi on l’a racontée deux fois. Ce n’est pas un récit sur les échecs : c’est un récit sur l’intelligence comme revanche. Un roi étranger arrive avec ses chameaux d’or et son défi ; les sages du pays sèchent ; et un homme seul, par le seul travail de sa tête, retourne l’humiliation en tribut. Il fallait que ce conte fût écrit par quelqu’un qui avait perdu.

Cela explique aussi, je crois, ce que le poète a gardé et ce qu’il a laissé tomber. La cosmologie du nard était un morceau de théologie zoroastrienne : elle n’avait plus de public dans un Iran devenu musulman. Le jour et la nuit passés à chercher, en revanche, sont un ajout parfait — parce qu’ils rendent la victoire méritée, et donc réutilisable par n’importe qui.

Ce qu’on dit aujourd’hui

Le défi de Dēwasarm a beau être une pure invention, il a produit un genre qui ne s’est jamais éteint : l’énigme qu’on lance à l’intelligence d’un pays. On le retrouve chez Cardan et Tartaglia se jetant des équations à la figure, dans les défis mathématiques de Fermat aux Anglais, et jusque dans nos concours ouverts, où l’on met une somme au bout d’un problème pour voir qui viendra.

Mais il y a mieux, et c’est presque trop beau. Le problème que pose l’ambassadeur — voici un plateau, voici des pièces, retrouvez les règles — est très exactement celui que se pose aujourd’hui l’archéologie des jeux. Nous l’avons croisé à l’épisode consacré au plateau : les règles du Jeu royal d’Ur, vieilles de quatre mille six cents ans, ont été reconstituées dans les années 1980 par un conservateur du British Museum, à partir d’un plateau, de pions, et d’une tablette cunéiforme mutilée.

Murray jugeait qu’un tel exploit serait « miraculeux ». Il l’était, au XIe siècle, avec sept jours devant soi. Il a fallu un siècle de philologie et un homme patient pour le rendre possible — mais Buzurjmihr a fini par avoir des successeurs, et ils travaillent dans des musées.

La suite

Nous quittons la Perse pour un détour bref et inattendu : Byzance. Le jeu y porte un nom qu’on ne reconnaît pas, le zatrikion ; il n’a rien de classique, malgré ce que trois siècles d’érudits ont voulu croire ; et il y récolte surtout ce que le prochain épisode ira regarder de près — des condamnations ecclésiastiques. Car pour interdire un jeu, il faut d’abord que beaucoup de monde y joue.

Source : A History of Chess de H. J. R. Murray (1913), fac-similé sur Internet Archive. Tous les épisodes du feuilleton : H. J. R. Murray.

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