Rétro Math’s : THE POTATO PUZZLE

Coups de couteau — Rétro Math’s — THE POTATO PUZZLE, Dudeney 1917 : la rondelle découpée

Une rondelle de pomme de terre, un couteau, six coups. Combien de morceaux ? Pour une fois, la gravure ne donne pas la réponse : elle donne un mauvais exemple.

L’énoncé, publié à Londres en 1917

Quatre phrases, et la dernière est un défi.

Gravure de 1917 : une rondelle de pomme de terre découpée par six traits droits en seize morceaux numérotés
La planche originale : six coups de couteau, seize morceaux. Dudeney vous dit lui-même qu’on peut faire mieux.

Prenez une rondelle circulaire de pomme de terre, posez-la sur la table, et voyez en combien de morceaux vous pouvez la diviser avec six coups de couteau. Bien entendu, vous ne devez pas réajuster les morceaux ni les empiler après un coup. Quel est le plus grand nombre de morceaux que vous puissiez faire ? L’illustration montre comment en faire seize. Cela peut, évidemment, être facilement battu.

Henry Ernest Dudeney, Amusements in Mathematics, 1917

Ce qu’on lit aujourd’hui

La gravure est un leurre, et c’est unique dans le livre. Ailleurs, l’illustration montre la position à étudier ou la figure à comprendre. Ici elle montre un échec : seize morceaux, six coups, et l’auteur qui vous glisse en passant que « cela peut évidemment être facilement battu ». Regardez comment les traits sont tirés — trois dans un sens, trois dans l’autre, bien parallèles, comme un quadrillage de cahier. J’ai vérifié ce que valent ces seize morceaux : c’est exactement ce qu’on obtient au mieux avec cinq coups. Le sixième coup du dessin ne sert rigoureusement à rien.

Et dans sa solution, Dudeney cite son rival. Il prolonge le problème vers un fromage à découper en trois dimensions, « l’un des problèmes proposés par feu M. Sam Loyd ». Les deux hommes s’écrivaient depuis 1893 et ont collaboré un temps dans un hebdomadaire londonien ; puis Dudeney a accusé Loyd de republier ses casse-tête sous son propre nom, et l’une de ses filles a raconté un père « bouillant de rage » qui, désormais, tenait Sam Loyd pour le diable en personne. Loyd est mort en 1911. Dans ce livre de 1917, Dudeney le nomme onze fois — toujours courtoisement, toujours « feu M. Sam Loyd ». Les rancunes survivent à ceux qui les inspirent.

Les programmes sont publics, avec de quoi refaire le calcul : github.com/w0uf/retro-maths-dudeney. Attention, les solutions y sont données.

Dudeney en français : 120 casse-tête d’autrefois inédits, traduits par François Montmirel (Fantaisium). Les vignettes de la couverture sont ses propres gravures.

Ce que le problème demande vraiment

La règle interdit la triche la plus tentante. On ne déplace pas les morceaux, on ne les empile pas : la rondelle reste posée à plat et chaque coup traverse tout ce qu’il rencontre. Sans cette clause, il suffirait d’empiler pour doubler à chaque fois, et il n’y aurait plus de problème.

La bonne question n’est pas « où couper » mais « que rapporte un coup ». Posez le couteau une première fois : deux morceaux. Une deuxième : cela dépend. Si le second trait croise le premier, vous gagnez plus que s’il lui est parallèle. C’est là, et nulle part ailleurs, que se joue le problème — et c’est pour cela que le quadrillage du dessin est si mauvais.

Alors comptez ce qui se croise. Six traits, cela fait un certain nombre de paires — et chaque paire peut se croiser à l’intérieur de la rondelle, ou pas. Reste à savoir si l’on peut vraiment faire en sorte qu’elles se croisent toutes, et si deux croisements peuvent tomber au même endroit sans qu’on y perde. Deux questions de géomètre, et la réponse au casse-tête est de l’autre côté.

Ce que ce problème fait travailler

Le raisonnement par récurrence, dans sa forme la plus concrète : au lieu de dessiner six traits d’un coup, demandez-vous ce que le n-ième apporte à ce qui existe déjà. Il entre dans la rondelle, rencontre les traits précédents, et chaque rencontre le découpe en tronçons — dont chacun coupe en deux une région existante. Compter les tronçons, c’est compter les morceaux gagnés. Tout le problème se réduit à cette phrase, et c’est un excellent premier contact avec une idée qu’on croit réservée au lycée.

C’est aussi un exercice de dénombrement honnête : on ne compte pas en regardant, on compte en organisant. Celui qui numérote les morceaux sur son dessin, comme le fait la gravure, comptera juste une fois et se trompera la suivante. Celui qui a compris ce qu’apporte un trait n’a plus besoin de dessiner du tout.

Enfin, il y a une leçon de méthode dans la phrase de Dudeney : « cela peut être facilement battu ». Un problème d’optimisation ne se termine jamais sur une solution trouvée. Il se termine quand on peut dire pourquoi il n’y en a pas de meilleure.

À vous

  • combien de morceaux au maximum, avec six coups ?
  • et avec n coups ? Dudeney donne une formule dans sa solution.
  • le bonus de Sam Loyd : cette fois c’est un fromage, le couteau traverse de part en part, et l’on compte les morceaux en volume. Combien avec n coups ?

En commentaire. Et pendant que vous y êtes, allez donc vérifier la formule que Dudeney imprime : j’ai trouvé quelque chose d’amusant en la testant sur de petits nombres. Je le dirai dans quelques jours.

Dans la même série. Rétro Math’s reprend les 430 problèmes d’Amusements in Mathematics (1917) : l’énoncé traduit tel quel, ce qu’on en sait aujourd’hui, et la solution en commentaire. Les autres épisodes en ligne : CHINESE MONEY, CHANGING PLACES, THE STOP-WATCH, MRS. PERKINS’S QUILT, WATER, GAS, AND ELECTRICITY, THE INDUSTRIOUS BOOKWORM, SIR EDWYN DE TUDOR, THE NINE COUNTERS, THE SIX FROGS, A CENSUS PUZZLE, THE BARREL PUZZLE, A TRICK WITH DICE, CROSSING THE RIVER AXE, THE MILKMAID PUZZLE, THE TROUBLESOME EIGHT, THE FOUR POSTAGE STAMPS, A CHAIN PUZZLE, THE ROUND TABLE, THE CAB NUMBERS.


Problème n° 164 d’Amusements in Mathematics, de Henry Ernest Dudeney (Londres, 1917). Texte et gravure sont dans le domaine public : Dudeney est mort en 1930. Le livre est intégralement disponible sur Project Gutenberg, et l’énoncé original se lit ici.

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